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vendredi 24 décembre 2021

Femme forêt d'Anaïs Barbeau-Lavalette

 

Le hasard fait bien les choses. Le présent livre était mon prochain dans ma pile à lire. Or, il y a deux semaines, j'étais assis à un café à la Gare centrale de Montréal quand je l'ai aperçue. Elle portait du bagage. Je n'ai pas osé la saluer, mais je me suis dit que cela me confirmait mon avancée au large dans cette œuvre littéraire.

En 2015, l’écrivaine et réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette nous présentait sa grand-mère Suzanne Meloche, peintre et poète, dans La femme qui fuit. Elle récidive en 2021 pour notre plus grand bonheur chez Marchand de feuilles avec Femme forêt.

Elle met comme épigraphe une citation de Romain Gary : « Ne dis pas forcément les choses comme elles se sont passées, mais transforme-les en légendes. » Elle recrée le vécu des uns et des autres.

C’est un roman biographique où évoluent son clan et elle-même. Les enfants lancent des galets à la surface des eaux. On plonge parfois dans l’eau froide de la rivière. Le père des enfants et conjoint compose au piano. Elle se balade à l’orée de la forêt et récolte des plantes diverses que l’on suspend pour séchage avant d’en parfumer la nourriture. La famille se partage une maison bleue et une maison rouge. Elle reconstitue le passé des gens d’avant : les grands-parents, celui d’une ancienne propriétaire ou encore d’une femme dont la pierre tombale est trouvée sur le terrain. Perspicace et créative, tout est prétexte à réflexion, à émotion. Elle sème dans son texte des références à l’entomologie, à la botanique et à la philosophie. 

Ce livre est tout simplement une bouffée d’air frais et une douce chanson fredonnée pour les êtres aimés vivants et disparus. On entendra encore parler d’elle dans 30 ans.

Extraits :

« Je voudrais être le dehors, ne plus avoir de contours ni de frontières et n’être retenu nulle part. Les plafonds sont trop bas et les murs trop étroits. Je regarde toutes les vies que je laisse passer sans moi. Elles m’invitent, alors j’ouvre les fenêtres. »

« Je pose mon livre et j’ouvre la porte sur la prairie. La brume s’accroche au toit de la montagne, la saison des verges d’or s’amorce, prémices de l’automne. Ça sent le bois brûlé d’un feu qui s’amenuise au loin. Le soleil qui se lève tout juste réchauffe la terre, qui sue sa nuit. »


© Photo, texte du billet, sauf les extraits de l’écrivaine, Denis Morin, 2021

 


mercredi 8 décembre 2021

Journal d'un bibliothécaire de survie de Charles Sagalane

 

Le poète s’inscrit dans le paysage. Sa bibliothèque de survie est trace sur la neige, hululement de la chouette, regard du lynx, lenteur du béluga pourfendant les eaux de l’estuaire. 

Quand le livre choisit son auteur et son lecteur ? Nous avons en commun des ancêtres blancs et autochtones, lui, innus, moi, malécites et une fascination pour le Japon. Lui, à cause du poète japonais Matsuo Bashō, ayant vécu au 17e siècle, et moi, à cause de deux grand-tantes et d’une tante, toutes missionnaires au Japon. À chacun sa mythologie et ses sujets de fascination.

Assez causé du blogueur. Revenons à Charles Sagalane, ce beau poète complètement fou qui a fait publier en 2021 chez La Peuplade, ce récit intitulé Journal d’un bibliothécaire de survie. Il est le coureur des bois de la poésie québécoise. À d’autres siècles, on plantait des croix pour le roi de France de François 1er à Louis XIV, notre artiste plante sur des îles, à l’orée de boisés des bibliothèques de survie qui correspondent en des boîtes de bois vitrées contenant des livres ensachés. Il est prévisible que la vie du livre sera affectée favorablement ou non par le lectorat et les aléas climatiques. Certains écrits sont capteurs d’humidité et d’autres de rêves. Certains visiteurs écrivent leurs commentaires spontanés à la suite de la découverte d’un titre. 

Charles Sagalane raconte son itinéraire de 2013 à 2020 à titre de diffuseur sur un territoire aussi vaste qui va des Maritimes à Winnipeg, puis du Québec vers le Mississipi, ce qui correspond somme toute aux territoires de la Nouvelle-France naguère. Il y rencontre des écrivains qui se font à leur tour bibliothécaires de survie et des arbres, des rochers, des forêts, des lacs, des îles, où il parsème la littérature ce Petit Poucet des lettres. Les segments de son fascinant récit se dégustent et les truffes sont des haïkus de son cru.

Je referme le livre charmé de m’être baladé dans l’imagin-air-e de cet érudit nomade.

Extraits  

« Tant pis su je me laisse encore attraper par l’un de ces esprits flottants. Il fera de notre vie un jeu insensé, inédit au point qu’il faudra des années pour le relater. Un jour, c’est promis, nous irons à Motosu, méditer sous un cerisier qui porte le nom d’Usuzumi Zakura. Tu verras que ses mille cinq cents ans ne l’empêchent pas de fleurir. »

« Chaloupe d’enfance

le dos d’une ouananiche

scintille au soleil »


© Photo, texte du billet, sauf les extraits de C. Sagalane, Denis Morin, 2021

 

 


samedi 4 septembre 2021

Prismacolor no 325 de Lyne Richard

 

Lyne Richard peint sur des toiles et sur des pages. Elle le fait avec brio dans Prismacolor no 325, un recueil de nouvelles paru en 2021 dans la collection Réverbération chez Lévesque Éditeur. Elle applique minutieusement ses couleurs, en plus du blanc et du noir qui sont absence et présence selon notre point de vue. 

Puis elle ajoute une touche de rouge pour la vie, le sang qui coule dans les veines heureuses ou malheureuses de gens d’un milieu modeste, celui de Saint-Sauveur, à Québec. Pourtant, ces scènes de vie pourraient se dérouler d’autres villes. Parfois, le sang s’écoule aussi…

Pour votre information, la toile Au bord du rouge en couverture est de Lyne Richard.

Dans ce livre, vous y rencontrerez Nelli, une chienne abandonnée; Fionna, une adolescente qui vend des t-shirts en couleur; Mathias, l’enfant-libraire qui, sans le savoir, illumine la vie des autres par son empathie et sa solidarité; son père protégé par sa défunte conjointe lors d’un accident; une voisine en attente d’un amoureux assise sur un balcon qui écoute du Dalida pour combler l’ennui; un gamin utilise la trousse de maquillage de sa mère dépressive, colorant ainsi la peine de la voir sombrer…

Au-delà du mal de vivre et du quotidien des personnages, Lyne Richard sème de la beauté où l’on serait tenté de ne voir que de la banalité. Somme toute, c’est la magie de la peintre et de l’écrivaine qui transmute l’ordinaire en extraordinaire pour notre plus grand bonheur. Instants de ravissement assurés. À lire.

Extraits :

« Mon grand-père disait que les arbres savaient lire. Qu’à force de morts et de résurrections, ils traversent le temps comme un sonnet de Shakespeare. Qu’à force d’embrasser le ciel et de pénétrer la terre, les arbres ont des éternités plus vastes que nos âmes. »

« Mathias a senti son cœur s’agrandir quand il a vu les deux enfants repartir, émerveillés de tenir un livre entre leurs mains. Il aime les moments où sa vie scellée à celle de quelqu’un d’autre, à travers un petit geste ou une parole. Il suffit de peu pour qu’un bonheur gagne du terrain. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Lyne Richard, Denis Morin, 2021


mercredi 7 avril 2021

Entretien avec Karine Geoffrion

 

Il est toujours intéressant de découvrir à titre de blogueur et de lecteur une nouvelle voix en littérature. Tout récemment, j’ai pu lire La valse et Éloi et la mer de Karine Geoffrion, romancière publiée aux Éditions Sémaphore. Elle livre ici ses impressions sur son processus créatif. Je l’en remercie grandement.



Quel est le premier livre lu ? À quel âge ?

Enfant, j'avais toujours un livre sous le nez. Mais les premiers romans que j'ai lus ont sans doute été Les malheurs de Sophie, Les petites filles modèles et Les Vacances de la Comtesse de Ségur, trilogie reçue en cadeau pour ma fête vers l'âge de 7 ou 8 ans. Toutefois, lorsque je repense à mon adolescence, c'est le recueil La femme rompue de Simone de Beauvoir, que j'ai dévoré à 15 ans, qui a été marquant pour moi et a influencé mon cheminement. Au contact de ce livre, j'ai développé une affinité particulière avec Beauvoir, qui perdure encore aujourd'hui.

Quel est le dernier livre lu ? Pourquoi ?

Pendant le confinement, j'ai eu envie de relire certains romans que j'affectionne beaucoup et que j'ai lus au début de l'âge adulte. Il y a quelque chose d'attendrissant dans le fait de relire un livre que l'on a aimé dans le passé et de le redécouvrir vingt ans plus tard. On peut en apprendre beaucoup sur soi, sur la façon dont nos pensées ou nos conceptions de la vie ont évolué au contact des années. Ma dernière lecture est donc L'amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marques, un livre qui m'émeut toujours et qui, dans le contexte pandémique actuel, revêt une dimension particulière.

Est-ce que l’écriture a devancé les études en lettres ?

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours écrit des carnets ou journaux intimes, ressenti le besoin de m'exprimer par l'écriture et de comprendre le monde qui m'entoure. Mais la plupart de mes projets littéraires demeuraient inachevés puisqu'il y avait constamment, comme une hantise, une peur de l'échec. Pendant mes études en littérature, j'ai donc beaucoup plus lu et étudié l'oeuvre de d'autres auteurs. Ma maîtrise, qui portait sur la figure du poète maudit, était d'ailleurs en recherche et non en création littéraire. Dans un sens, ces nombreuses lectures m'ont permis de réfléchir sur le processus d'écriture et ainsi trouver ma propre voix.

Seriez-vous tentée par la scénarisation (télé, cinéma) ?

En ce sens que votre écriture est très visuelle comme un long travelling. Oui, l'on me mentionne souvent que mon écriture est cinématographique. Quand j'écris, je vois inévitablement défiler les images dans ma tête; la mise en scène visuelle, la notion d'espace et d'environnement, comme les textures, les couleurs, les sons, les saisons, sont au cœur de mon processus d'écriture et sont intimement liées à mes personnages. Ayant fait des études en cinéma et en théâtre avant de me consacrer aux études littéraires, ce sont aussi des arts que j'apprécie et qui restent importants dans ma vie. Je ne dirais pas non si l'occasion se présentait.

Vous faites usage de la narration omnisciente dans vos deux romans Éloi et la mer et La valse où l’on ressent tout de même le tourment de deux femmes : une mère entre deux eaux et une femme superficielle qui mise sur le paraître. Pourquoi y a-t-il absence de répliques et de dialogues ?

C'est une bonne question. Je dirais que ce n'est pas tant une question de choix que l'expression naturelle de mon style ou de ma façon d'aborder l'écriture qui est davantage intimiste, contemplative. J'aime construire des personnages complexes, parfois même dérangeants, et exposer de façon objective, ou distancée, si l'on peut dire, leurs motivations psychologiques, leurs failles, leur désarroi. C'est ensuite aux lecteurs de se faire leur propre opinion. 

Les personnages féminins sont-ils plus intéressants comme sujet d’observation ?

Plus intéressants je ne sais pas, mais ces dernières années, ce sont effectivement les femmes, croisées brièvement ou proches de moi, qui m'émeuvent par leurs craintes, leurs doutes, leurs combats au quotidien, et avec qui je sens une connivence, une filiation. Il y a aussi une part de résonance personnelle à ce choix : à travers ces personnages féminins, je parle toujours un peu de moi.

Qu’est-ce qui déclenche le texte ? 

Des contradictions, des tensions, des exaspérations ou des émotions parfois envahissantes que seule l'écriture peut libérer. J'aime explorer des moments charnières de la vie humaine où rien ne va plus, où le destin d'une personne vacille en un instant. Dans Éloi et la mer, mon premier roman, ainsi que dans La valse, il y a de cela : deux femmes qui, confrontées à des situations hors de leur contrôle et déchirées par des angoisses qu'elles ont du mal à étouffer, se retrouvent seules face à des choix déterminants.

Vous imposez vous un plan d’écriture ou vous laissez-vous porter par les personnages et l’histoire qui défile sous vos yeux ?

Les plans ne me connaissent pas! En fait, je débute toujours mes romans par une phrase qui me trotte dans la tête, que je peux me répéter pendant des jours, et qui incarne ou englobe le ton, l'émotion que j'ai envie d'explorer ou la ligne directrice du récit. De plus, la fin m'habite toujours avant de commencer un roman. L'écriture devient donc une sorte de pont à construire, à imaginer, qui reliera ces deux éléments.

La littérature-jeunesse vous intéresserait-elle ou pas ? 

Dernièrement, et pour la première fois, l'idée m'a traversé l'esprit. Puisque j'ai deux fils qui adorent la lecture, j'aimerais peut-être, un de ces jours, publier un livre qui leur plairait, auquel ils pourraient s'identifier, et qui aborderait certains défis qu'ils doivent affronter au quotidien.

Que serait un instant de grâce en écriture ?

Lors de la réécriture, après plusieurs essais infructueux, lorsque je réussis enfin à trouver la justesse d'un mot ou d'une phrase et à transmettre l'émotion ou l'image que j'ai en tête. Puisque j'ai tendance à retravailler beaucoup mes textes, et parfois maladivement, ces instants de grâce, où la musicalité et la précision me satisfont, m'apportent un sentiment de plénitude, de grande satisfaction.

Écrivaine du silence ou de la musique de fond ?

Surtout du silence, je dirais. J'ai tendance à déclamer à voix haute mes textes lors de la réécriture; la sonorité et le rythme de mes récits étant au cœur de mon processus d'écriture. Cela peut sans doute s'expliquer par le fait que j'ai fait beaucoup de théâtre dans le passé : avoir le bon rythme, l'intonation, et respecter la fluidité d'un texte dramatique sont au cœur du travail de comédienne. Naturellement, j'appréhende l'écriture de la même façon. Toutefois, si l'envie me prend d'écouter de la musique au début du processus, j'écoute de la musique classique, plus précisément des pièces de piano, instrument que j'affectionne beaucoup.

 

© Entretien, Denis Morin, Karine Geoffrion; portrait, Louis Geoffrion; photos des livres, Denis Morin, 2021.

     


dimanche 14 mars 2021

Éloi et la mer de Karine Geoffrion

 

Tout récemment, en mars 2021, je vous ai présenté du superbe roman La valse de Karine Geoffrion que je vous ai décrit comme étant ‘’de l’orfèvrerie’’.  En règle générale, quand j’aime une plume, je parcours le corpus littéraire afin d’en connaître un peu plus sur l’imaginaire de l'artiste.

Je remonte en 2015 avec Éloi et la mer, roman publié chez Les Éditions Sémaphore. Ce livre fait vibrer les cordes de l’intime. Madeleine est une femme entre deux rives, entre deux eaux. Elle ne sait plus où elle en est. L’onde calme de surface est brouillée. Elle voit trouble depuis qu’elle picole un peu trop. 

Elle aimait Jean, mais maria Richard. Ce mariage bat à présent de l’aile. À cela, s’ajoute fiston Éloi qui a décidé d’aller étudier à Rimouski, ville en bordure du fleuve Saint-Laurent, que les gens de l’est du Québec appellent poétiquement la mer.

Durant l’absence de son mari en voyage d’affaires, elle s’entiche d’Antoine, un jeune peintre qui a l’âge de son fils.

Jusqu’où ira-t-elle pour obtenir de la tendresse et de la considération ?

Fait à noter que ces deux romans ne contiennent aucune réplique. La narration est réalisée à la troisième personne comme une caméra qui capte à la fois les scènes et les tourments.

En bref, fascinante lecture; style juste; aucune ligne ni à ajouter, ni à retrancher.

Extraits : 

« Dans l’attente de l’approbation maternelle, Éloi n’était plus qu’un gamin de dix ans coupable d’une bêtise terrible, impardonnable. Elle était devenue si blême lorsqu’il avait prononcé le mot départ… Et semblait si fragile appuyée là, face au mur ayant recueillir sa surprise, ses deux mains enfoncées dans le comptoir sombre qui la soutenait, qui l’empêchait de s’effondrer. »

« Soulagée d’avoir évité un autre refus, elle ne perçut pas la pointe d’hésitation dans la voix d’Antoine, et s’élança d’un pas hardi vers le fond de la pièce. Son repas commandé, possédée par le désir de s’ancrer auprès de lui, de ne jamais le quitter, elle se positionna face au chevalet, son corps vibrant incliné vers la toile déjà amorcée. Antoine, par politesse, entretint la conversation jusqu’à ce qu’elle reçoive son plat, puis, impatient de reprendre son travail il se remit à peindre en silence. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de K. G., Denis Morin, 2021

 

 

 


dimanche 7 mars 2021

Épidermes

 

Épidermes paru en 2021 aux Éditions Tête première, sous la direction de Sophie-Anne Landry et Mattia Scarpulla, est un recueil collectif de nouvelles et de poésie avec la participation de Alain Beaulieu, Jean-Paul Beaumier, Fanie Demeule, Anne-Marie Desmeules, Natalie Fontalvo, Ariane Gélinas, Nicholas Giguère, Sophie-Anne Landry, Stéphane Ledien, Marie-Ève Muller, Anne Peyrouse, Mattia Scarpulla, Miruna Tarcau, Alex Thibodeau. 

Les auteurs et autrices s’adressent à l’esprit, mais aussi au cœur du lectorat. On réfléchit sur le corps, la perception, les sens, l’image sociétale, la sensation, la sensualité. Ça décoiffe agréablement. Déjà que la superbe couverte annonce une secousse sismique. 

Des poèmes bien émouvants ponctuent le livre, formant des traits d’union et des points de suture entre les nouvelles. 

Les thèmes abordés sont les suivants :

une femme est invitée à une kermesse dans la campagne irlandaise… ;

une jeune d’un milieu marginal se cherche au cœur d’une histoire d’amour avec un compagnon jaloux;

un homme consomme violemment des prostituées;

une intervenante en santé mentale éprouve une empathie trouble à l’égard des usagers;

une femme exilée à la campagne devient objet de curiosité;

une détective est hantée par une présence;

une jeune femme d’un futur assez proche entretient un rapport viscéral avec la structure d’un pont;

un couple connaît des tensions, à cause d’un couple d’amis marginaux, revenus meurtris d’un projet de coopération internationale;

un homme se soigne, alors que son frère se meurt;

un adolescent obèse vit le rejet et le harcèlement;

une danseuse sourde expérimente le retour de l’ouïe, grâce à un implant cochléaire;

une jeune femme se fait dire par un conjoint qu’elle mourra jeune à la lecture d'un pli cutané sur son ventre;

la dure cohabitation d’une amante, d’une chatte et de l’amoureux mal lavé, selon le félin. 

Ce collectif va dans la trame de l’existence et n’est pas une lecture de divertissement. Ça chamboule les neurones et les émotions. Longue vie à cette maison qui innove et à ses auteurs et autrices.

Extraits :

« y faut te calmer

même sous la lumière vieillissante de fin de journée tu la vois

ta tache de naissance en forme d’explosion

ta supernova

confirmation visuelle

pis au centre en plein cœur de ton soleil mourant

la petite goutte de sang »

                                              Natalie Fontalvo

« des mûres

jutent sous mes ongles

je traverse une haie

jusqu’à toi

déshabillée

un chapelet de billes translucides

dégringole des branches

tu glisses ta main

sur ton visage

barbouillé

je ne distingue pas

le fruit

de sa grappe »

                                          Anne-Marie Desmeules

« La séance est terminée. Je prends une grande respiration. La lumière m’éblouit. Je n’entends plus le chien aller et venir derrière la porte. J’ignore le nom qu’elle lui a donné. Rotule ? Tibia ? Péroné ? Je parierais qu’il y a des chirurgiens qui nomment leur chien Bistouri, ou Sarcome dans le cas des oncologues. De grands caniches royaux. Sarcome, au pied ! Bistouri, va chercher, mon chien, va chercher. Évidemment, les chiens n’en font qu’à leur tête, et ce n’est pas moi qui vais les blâmer. »

                                                Jean-Paul Beaumier

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021

 


mercredi 24 février 2021

La mémoire est une corde de bois d'allumage de Benoit Pinette

 


Il arrive parfois qu’un livre lu nous ramène à notre propre vécu. C’est le cas avec le très beau recueil La mémoire est une corde de bois d’allumage de Benoit Pinette publié en 2021 chez La Peuplade.

Le poète-chanteur mieux connu au Québec sous le pseudonyme Tire le Coyote nous parle du passé, du présent et de l’avenir. À l’instar de bien des hommes de 70 ans et plus, son père appartenait à une génération de taiseux vaillants mais inadaptés socialement. Le jour, ça travaille, mais le soir ça picole, ça humilie, ça blesse femme et enfants.

Puis, le fils grandit, s’intéresse aux sports et à l’écriture. La musique lui permet de mettre sa poésie en chansons. Il fait du ménage dans ses tourments. Il tombe en amour, devient un père soucieux de briser toute forme de violence sous son toit. Certains cycles comportementaux méritent qu’on ne les perpétue pas, même si certains traits de famille peuvent persister. Ses enfants deviennent pour ainsi dire le sphinx qui renaît de ses cendres en version pacifiée. 

Ce poète-chanteur est beau en dehors comme en dedans. Sa plume émeut et son esprit est d'une conscience très éveillée. Vivement les prochains opus !

Extraits :  

« trafiquer

la nature première des racines

relève de l’impossible

je fixe alors l’horloge

j’espionne le temps

pour voir s’il veille comme moi

au grand démantèlement

de l’hérédité »

 

« j’accueille

les souvenirs périssables

dans mes fragments d’enfance

désert de fractures

et de ravissements fragiles

mon avenir s’accommodera

de sa descendance »

 

« je suis littoral

je m’abandonne

comme une plage à la mer

le large sondé

l’éternité renouvelée

en un clin d’œil

dans la tour

d’un château de sable »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de B. Pinette, Denis Morin, 2021


vendredi 19 février 2021

La valse de Karine Geoffrion

 

Comme toute bonne intello, Karine Geoffrion cherche à comprendre le monde et ses rouages, par l’écriture et sous l’angle de la psychologie et de la sociologie. En 2015, elle publiait le roman Éloi et la mer portant sur la maternité aux Éditions Sémaphore. Voici qu’elle est de retour en 2021 avec La Valse chez la même maison.

Cette écrivaine-orfèvre du verbe dénonce le consumérisme, l’arrogance de certaines influenceuses et de mecs canon qui instagramment leur vie, leur bonheur fait de bulles et d’évanescences éphémères. Isabelle, ex-mannequin, devenue designer reconnue, épouse de Xavier, fier avocat, aurait tout pour être heureuse. Un couple au sourire carnassier rayonne sur les photos. Les affaires vont bien. Les deux fils réussissent à l’école. Une aide-ménagère tient lieu de seconde mère, pendant qu’Isabelle assiste à des événements mondains pour se dénicher des clients. Une maison-vitrine. Tout s’agence, se coordonne et s’ordonne selon les humeurs et les envies de madame. Rien n’est laissé au hasard, pense-t-elle…

Mais détrompez-vous… Tout ce beau cirque présente le faux vernis du succès, sans compter le doute qui s’introduit dans l’esprit d’Isabelle après la rupture de sa sœur Marie, larguée par le conjoint Martin. Et si son mari en désirait une autre ou quelques autres ? Et si elle était déclassée par une ancienne collègue devenue sa rivale en affaires ? Et si ses relations constataient le vide sidéral et les rides causés par l’inquiétude derrière le maquillage ? Et si l’on doit toujours picoler vers minuit pour tomber de fatigue en attendant Xavier qui rentre trop tard ? Et si la routine avait supplanté le désir et la passion ? Et si tout cela n’était que du cinéma, qu’une château de cartes ? Joue-t-elle le rôle de la dame de cœur ou celle de pique ?

Des fragments de textes écrits en italique sont parsemés çà et là comme un roman-feuilleton érotico-sentimental à l’intérieur même du fil narratif mené par Isabelle. Ces fragments sont tout aussi intéressants à imaginer que la prison luxueuse dans laquelle notre magnifique décoratrice s’est réfugiée… 

Merci aux Éditions Sémaphore d’avoir publié ce roman audacieux et au ton pamphlétaire. Cela donnerait une excellente télésérie, voire un film...  Pour le Québec, j'imagine Julie Le Breton et Roy Dupuis dans les premiers rôles. Pour la France, je verrais Emmanuelle Béart et Jean Dujardin. Mais je m'éloigne ici quelque peu du propos. À mon grand plaisir, force est d'admettre la découverte d'une écrivaine de grand talent. 

Extraits : 

« À ce moment, il m’enlace et m’embrasse intensément sur la bouche devant les convives, qui ont une exclamation commune, sentie. Les femmes surtout. Je ris et le repousse légèrement pour tenter un contact visuel. Xavier détourne le regard et bifurque vers le deuxième sujet préféré après son travail : sa passion pour les vins et son désir d’acheter un vignoble en Italie d’ici dix ans. Je me sers un autre verre, que je vide d’une seule lampée. »

« Je m’enferme dans mon walk-in et dépose mon nouveau collier dans l’un de mes coffres débordant de bijoux scintillants; il s’y fond immédiatement. Je suis ravie. Ce collier sera parfait pour samedi. Il mettra en valeur la teinte porcelaine de ma robe ainsi que mon décolleté plongeant. Grâce à Xavier, après des jours douloureux d’hésitation, mon problème d’accessoire vient d’être miraculeusement résolu. Je peux faire une autre croix sur ma liste. » 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Karine Geoffrion, Denis Morin, 2021


samedi 23 janvier 2021

Vocalises sur un sanglot de Francine Allard

 

Francine Allard est une artiste polyvalente des Laurentides au Québec : écrivaine, peintre, chroniqueuse.  En littérature, elle s’adresse autant aux adultes qu'aux petits. 

Cette épicurienne d’une grande sensibilité signait en 2003 le recueil de poésie Vocalises sur un sanglot dans la collection Opale aux Éditions 3.

Ne venez surtout pas me dire que le blogueur ne doit causer que des nouvelles parutions. Faux. Un très bon livre est indémodable, ce qui est le cas du présent ouvrage. Les bouts de post-it qui apparaissent sur la photo vous prouvent hors de tout doute mon intérêt.

Le recueil est finement illustré en couverture par la peinture Lettre sans réponse de Denys Matte. Des gouaches du même peintre jalonnent notre parcours de lecture. 

Les poèmes se divisent en quatre mouvements musicaux qui donnent le ton à l’émotion : Diminuendo, Staccato, Lamentabile, Coda.

Cette femme de lettres aborde les notes discordantes entre une mère et sa fille, la peinture et l’écriture, sa foi éteinte, les plaisirs furtifs de la chair et les émois causés par un bel amant devenu malheureusement infidèle.

Bref, je referme ce livre agréablement surpris ! Le style et les émotions sont au rendez-vous !

Extraits : 

« Je ressens la vacuité du silence

et les mots     comme les bulles d’une eau     effervescente

montent un à un

s’inscrivent d’abord dans la pensée

gagnent aussitôt le bout des doigts

s’agitent

et écrivent l’amour perdu »

 

« La lettre de ma mère

n’est pas signée

c’est l’habitude de la filiation

désaveu qui me poignarde

à chaque mot saisi

à chaque remords qui tenaille »

 

« Mes anciens voyages en mer

ne sont que de vagues souvenances

lorsque je pose enfin le pied

sur le sol gelé

la lavande renaîtra d’entre les deux pierres

et la clématite reprendra son ascension

sur les minces treillis

nous verrons éclore le narcisse d’entre les euphorbes

défleuries »

 

© Texte et photo, sauf les extraits de Francine Allard, Denis Morin, 2021

 

 

 

 


samedi 26 décembre 2020

Dépression, nouvelles du fond du baril, collectif

 

La revue XYZ fondée en 1985 et spécialisée dans la nouvelle nous propose au no 144 de l’hiver 2020 le thème Dépression, nouvelles du fond de baril.

Explorons-en le contenu…

Les chips et le cantaloup de Maude Deschênes-Pradet : Une femme qui croise une amie à l’épicerie feint d’être bien.

Entre parenthèses de Louise Cotnoir : Un homme mature n’a plus envie de rien et se demande de quoi sera fait demain. Seule la mort l’obsède.

Thérapeute isométrique de Pierre-Marc Grenier : Un homme épuisé avec la neige qui tombe sur ses joues. Il pense à son thérapeute et à un ami qui se drogue et veut se perdre dans une toile.

Montréal fantôme de Perrine Leblan : Une femme se laisse aimer par sa conjointe, mais le cœur n’y est pas vraiment. À l’aube, la porte de l’immeuble se referme derrière elle. Tout est paisible.

Méandres de Mélanie Boilard : Histoire d’une jeune femme qui se sent prisonnière, coincée. Elle tentera de se suicider. Elle retournera vivre en société, même si ça ne va pas.

L’entre-deux, la fissure de Hugues Corriveau : C’est ma nouvelle préférée avec un homme qui frotte une gomme à effacer contre le papier, puis en amalgame les parcelles caoutchouteuses obsessionnellement pour en former une boule. Métaphore de son propre effacement.

Miroir de poche de Kari Guillemette : Une femme est prostrée dans son lit, pendant que s’agite la vie tout autour, à savoir ses deux enfants.

Embrassés de David Bélanger : Un homme écrit à sa conjointe ‘’Je suis désolé’’. Reviendra-t-elle à temps pour le sauver de lui-même ? Autre très belle nouvelle, très prenante.

L’assassin de la 2e Avenue de Claude La Charité : Une ombre rôde. Une famille se voit décimer par un assassin. Le dernier survivant s’interroge sur le modus operandi du meurtrier pour l’atteindre. Cela lui empoisonne la vie.

Leçon de ténèbres de Marc-André Boisvert : Le titre nous ramène aux Leçons de ténèbres de François Couperin composées en 1714 pour le Mercredi Saint. Cela donne le ton à cette nouvelle où un travailleur est littéralement épuisé, lessivé.

Un mot de présentation de David Dorais, un intertexte intitulé La psychanalyse : un art de la nouvelle, trois nouvelles à thème libre et des comptes rendus compte rendus complètent le présent opus. 

Personnellement, je suis enclin au spleen. Il n’y a pas si longtemps quelqu’un pouvait parler ouvertement du cancer, des blessures sportives, de chirurgies esthétiques, mais surtout pas du mal de vivre. Oui, je sais, il y eut le poète Baudelaire puis plus près de nous Barbara pour nous en entretenir via la chanson. Néanmoins, les gens compatissent pour une blessure du corps et détournent le regard pour une nébulosité de l’esprit. Dommage.

Donc, pour les plus curieux et les plus curieuses d’entre vous, voici un numéro à vous procurer, si la question de la santé mentale vous interpelle. 

Extraits :

« Amour vient m’enlacer et je réponds machinalement à ses gestes, qui n’ont rien de réconfortant, car ce sont eux qui me font réellement prendre la mesure du vide. Même blottie entre ses bras, je perçois le néant qui s’est creusé dans ma poitrine. » Perrine Leblan

« Ma tête me tient captive depuis longtemps. Une petite prison. Une pièce minuscule où je peux tout juste allonger les jambes. Sur le béton froid de mon crâne, je reste assise des journées entières à observer la vie qui roule, les jours répétés, les mouvements de masse qui sont toujours les mêmes, comme un banc de poissons. » Mélanie Boilard

« Reprend la gomme, la feuille, le mouvement de frotter, frotter et frotter pour amenuiser l’emprise, la séduction des choses friables qui ne tiennent à rien, qui le tiennent encore aux aguets. Se perd alors en lui, avec la certitude bien maigre du crépuscule, soumis au mécanisme de la vie qui le pousse à vouloir ainsi efface le rien blanc de la feuille, à s’effacer devant les autres et le monde et la lumière. » Hugues Corriveau

© Photo, texte, sauf les extraits de trois nouvellistes, Denis Morin, 2020


jeudi 26 novembre 2020

À la foire de Maud Chayer

 

Maud Chayer tire plus vite que son ombre. Elle vient de faire paraître en 2020 un autre microroman chez Annika Parance Éditeur intitulé À la foire.

Un homme aux allures de quadragénaire, banlieusard épuisé au retour du travail, se fait imposer une sortie familiale pour le lendemain par les femmes de sa vie, à savoir son épouse de mèche avec leurs deux filles. Elles ont décidé de se rendre à une foire agricole. On se doute bien monsieur n’exultera pas dans cet événement…

Derrière cette histoire bien menée, je me questionne comme cet homme sur la pertinence de toujours consentir aux besoins des autres au point de s’oublier, de renoncer à ses propres goûts. 

On perçoit aussi la conjointe qui met en veilleuse une carrière et qui troque sa vie d’amoureuse pour le rôle de mère. 

Somme toute, qui vous a dit que la vie était une fête foraine jubilatoire ? 

N. B. : Les cornes tronquées sur la photo proviennent d’un zébu de Madagascar. J'ai fait exprès de les placer ainsi, mais le thème de la foire agricole est respecté. 😉 

Extrait :

« Il laissa sa montre dans l’auto. « Elle me gêne depuis un bout de temps. – Il faut faire examiner le bracelet. » Toujours pratique et bienveillante. Il ne voulait pas voir défiler les heures. Les longues heures avant le retour, ce moment privilégié où ses filles dormiraient à l’arrière, quand sa femme lui tiendrait la main sur le bras de vitesses, complice, heureuse. »

 

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de Maud Chayer, Denis Morin, 2020


samedi 21 novembre 2020

Au pavillon de Maud Chayer

 

Maud Chayer possède un parcours à double cursus académique en lettres et en cinéma. Elle travaille dans le milieu du septième art. Elle compte parmi ses projets créatifs trois romans en littérature jeunesse.

La voici de retour avec Au pavillon, un microroman publié en 2020 chez Annika Parance. 

Ce livre est une critique sociale de la petite vie rangée en banlieue nord-américaine. Nous avons le père, un bellâtre séduisant, la mère obsédée par ses rides qui tente des expériences capillaires afin de lutter contre le temps, puis un gamin enjoué, sa sœur à peine plus âgée. Un événement viendra bousculer leur quiétude. Ce sera le drame et les certitudes ébranlées. 

Au-delà de cette histoire bien ficelée, ce sont les petits travers qui sont dépeints. L’homme soucieux de son image, de l’opinion des collègues qui ne perçoit pas la maturité du corps qui le gagne, mais le voit chez son épouse.  Ce couple se lance des ‘’mon amour’’ mais ne fait plus l’amour ou si peu. Les enfants sont appelés à grandir trop vite et à perdre la candeur de cette période.

Sommes-nous plus que l’image de nous-mêmes ? Réussit-on sa vie ou dans la vie ? Nous sommes appelés à titre de lecteurs à aller au-delà de la vie parfaite comme dans la série télévisée Father knows best. Il me semble que nous valons bien plus ces stéréotypes stériles et Maud Chayer sait habilement comment nous le rappeler. 

Voici une invitation à découvrir une nouvelle plume.

Extrait :

« La maison répondait à certains de leurs critères… Les concessions qu’ils avaient dû faire : un quartier semi-prestigieux, pas de garage, pas de salle de bain attenante à leur chambre, pas d’arbres matures sur le terrain et, enfin, l’aspect extérieur de la demeure qui ne correspondait pas à leurs ambitions bourgeoises. Sa femme rêvait d’une (fausse) victorienne dans une rue à nom d’oiseau… mais, leur petit nid d’amour, ils se l’étaient fabriqué dans cet écrin de briques roses au design des années quatre-vingt-dix, finalement. » 

© Photo, billet, sauf l’extrait de Maud Chayer, Denis Morin, 2020


jeudi 19 novembre 2020

Signaux pour les voyants, poèmes de 1937 à 1993, de Gilles Hénault

 

Les poètes, c’est comme l’amour, ça ne meurt pas. Oui, les rides se creusent au front, mais la mémoire ancienne reste là.

Lise Demers, la fondatrice des Éditions Sémaphore, eut l’idée folle de publier en 2020 une anthologie de Gilles Hénault (1920-1996). Quelle excellente idée pour honorer ce poète abénaquis ayant passé une partie de sa jeunesse modestement à Montréal-Est avant de se tourner vers la poésie. Dans son itinéraire, il devint journaliste, syndicaliste, critique littéraire et d’art, fonda une revue littéraire. Plutôt pas mal pour un autodidacte !

Ce jeune homme libre aimant la nature et la beauté féminine sera sans tambours ni trompettes le père de la poésie moderne au Québec. À l’instar de Guillaume Apollinaire, il fut un artiste inventif, faisant fi des conventions, libre comme l’air, audacieux, curieux, esthète et épicurien. Bref, rien ne lui échappait. L’homme n’est plus là physiquement, mais sa voix par ses mots demeure.

Merci à Lise Demers pour son devoir de mémoire. Cette anthologie est une traversée du Québec d’hier à aujourd’hui.

Extraits :

« Le poème est l’expression concrète du vivant. »

 

« La porte se referme

Automate

L’homme s’avance

La porte de verre se referme.

L’homme trébuche sur le rayon photo-électrique

Les pas dévalent de l’autre côté de la vie

Le désir est une fausse clef

Seul l’amour fait tourner sur ses gonds

Le miroir du regard. »

 

« Les habitants des îles parlent très fort, crient très fort dans la tempête. Leurs cris insulaires, en détresse, dressent le pavillon désemparé des solitudes. Leurs cris de corail durcis par la distance s’entrelacent dans l’air tendu, d’une densité pareille aux profondeurs sous-marines. »


© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Hénault, Denis Morin, 2020


dimanche 8 novembre 2020

Monsieur le Président de Danielle Pouliot

 

À peine lu, à peine encore sonné par le roman percutant Monsieur le Président de la romancière Danielle Pouliot publié en 2020 aux Éditions Sémaphore… J’ai fait la connaissance de Léa, orpheline, ayant grandi chez sa tante Anita, devenue préposée à l’entretien ménager chez Kaffa, une entreprise de cafetières design. 

Dans ce haut lieu créatif créé par Émile le Magnifique, elle croyait y avait trouvé une famille, jusqu’au jour où le fondateur vende au Président parvenu obnubilé par le profit et son pouvoir. Ce sera la descente aux enfers pour le personnel. Toutes les trahisons seront permises dans cet échiquier où les plus retors et les pervers narcissiques conserveront leur emploi. Léa perdra le sien. Elle tentera de se reconstruire, ayant l’estime d’elle-même dans les talons.

Puis, elle dénichera un nouvel emploi, grâce à son chat qui se sera esquivé de l’appartement. Tout est providentiel comme ces retrouvailles avec le Président jadis musclé et tiré à quatre épingles devenu patient dans une résidence de luxe pour malades ayant perdu leur autonomie. Tout en époussetant et en frottant un miroir, elle lui raconte comment elle s’est sentie trahie. Lui, branché, écoute, semble même prendre du mieux, momentanément. Elle s’interroge sur le moyen de se venger…

Pour savoir comment elle aura le dernier mot, je vous invite à lire ce très beau roman dont l’écriture précise me fait penser à celle de Mireille Gagné dans Le syndrome de Takotsubo, recueil de nouvelles publié aussi par la même maison. Il y a des parentés stylistiques dans le monde des lettres. 

J’ai noté que les personnes les plus intéressantes à fréquenter étaient les employés au bas de l’échelle qui sont dotés bien souvent d’un sens fin de l’observation sur la nature humaine.

Une très belle lecture que je vous recommande à mon tour. 

Extrait :

« Pour être honnête, sur le coup, je ne l’ai pas reconnu. Cette silhouette fantomatique étendue sur un lit médicalisé au milieu d’une chambre aux allures de vaisseau futuriste, ce spectre décharné qui avait pour seul signe de vie une respiration sifflante produite par un thorax creux était à des années-lumière de l’envahisseur à la démarche prétentieuse, au verbe autoritaire et au geste souverain qui avait croisé ma route. » 

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de D. Pouliot, Denis Morin, 2020


samedi 10 octobre 2020

Le lièvre d'Amérique de Mireille Gagné

 

Mireille Gagné, d'abord connue à titre de poète et de nouvelliste avec son superbe recueil Le syndrome de Takotsubo, est de retour avec Le lièvre d’Amérique paru en cet automne 2020 chez La Peuplade.

Ce roman est une fable sur la modernité et ses excès de performance. Diane, une employée de bureau parfaite, ne compte pas ses heures. Il n’est pas rare pour elle de quitter le bureau à 20 h. Perfectionniste, elle relit sans cesse ses courriels avant de les envoyer pour que rien ne cloche. Elle se soumet à une intervention chirurgicale que l’on suppose nécessaire pour être plus productive. Elle n’écoute pas les consignes pour la convalescence et subit peu à peu une métamorphose.

En parallèle, Diane se remémore parfois son adolescence à l’Isle-aux-Grues avec l’arrivée d’Eugène, un jeune citadin nettement plus à l’aise à observer les animaux (les oiseaux et les lièvres) qu’à fréquenter la compagnie des humains. Ils apprécier ensemble la grosse mer et un pied-de-vent jusqu'à la tragédie...

Diane continuera-t-elle longtemps à subir ce stress inutile ou prendra-t-elle la clé des champs?

L’écrivaine a cru bon mettre à la fin la légende algonquine de Nanabozo, un lièvre envoyé sur Terre pour apprendre la sagesse aux hommes. 

Mireille Gagné possède une écriture précise, pas de fioritures inutiles. Avec elle, on sait quels chemins emprunter. Je recommanderais ce premier délicieux roman aux bourreaux de travail qui perdent leur vie à la gagner injustement.

Extrait : 

« Pour calmer son anxiété de performance et économique des secondes Diane compte perpétuellement le nombre de pas séparant son appartement de son travail de marches entre chacun des étages de secondes entre son bureau et celui de la femme qu’elle déteste le temps que ça lui prend pour remplir une bouteille d’eau attendre chez le médecin que le photocopieur finisse sa phase de réchauffage… »


© Photo, billet, sauf l’extrait de Mireille Gagné, Denis Morin, 2020


vendredi 7 août 2020

Anna et l'enfant-vieillard de Francine Ruel

 

Francine Ruel est comédienne, enseignante et écrivaine. En 2019, elle a fait paraître Anna et l’enfant-vieillard chez Libre Expression. La couverture laisse planer deux interprétations possibles : a) le lien douloureux entre une mère et son fils malade ; b) un père ‘’qui retombe en enfance’’ et dont la fille doit prendre soin.

En fait, la première réponse est la bonne. Anna, couturière habile, divorcée, voit au bien-être de son fils devenu un adulte meurtri par la vie, à la suite d’un accident. La narratrice est cette mère partagée entre cet enfant lumineux et rieur qui était le centre de sa vie et l’homme usé par l’itinérance et les drogues fortes. Parviendra-t-elle à ne pas laisser sa peau dans le soutien apporté à son fils ? 

Ce roman est imprégné d’émotions, mais sans verser dans le pathos, même si la larme n’est pas loin. Je recommande ce livre tout spécialement aux parents en prise avec un enfant prisonnier des paradis artificiels.

Extrait :

« Anne se trouve devant une phrase de Sénèque qu’une amie a apposée sur son réfrigérateur :  

« La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe. C’est apprendre à danser sous la pluie ! »

 Anna a mal aux pieds après tous ces pas de chat, ces battements, ces soubresauts, ces pliés, jetés, fouettés, arabesques, pirouettes, ronds de jambe et grands écarts qu’elle a dû exécuter au fil des ans dans cette valse hésitante, ce pas de deux périlleux avec son fils comme partenaire. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de F. Ruel, Denis Morin, 2020


samedi 1 août 2020

L'apparition du chevreuil d’Élise Turcotte



Élise Turcotte est une femme de lettres québécoise s’étant méritée à maintes reprises des prix prestigieux. Elle enseigne aussi la littérature à Montréal.

Dans L’apparition du chevreuil, roman publié en 2019 chez Alto, Élise Turcotte nous présente une écrivaine émancipée et convaincue qui doit prendre ses distances des médias sociaux où elle reçoit des menaces à peine voilées d’un militant de l’extrême-droite. Ces points de vue divergents sur l’éducation de son neveu l’ont fait prendre ses distances de sa famille, de sa sœur trop soumise et surtout du beau-frère qui souhaite transformer un garçon rêveur et craintif d’à peine six-sept ans en un garçon courageux qui n’a pas peur des bruits de la forêt et des grognements d’un ours. L’écrivaine ira se réfugier dans un chalet en plein hiver pour avoir la sainte paix, jusqu’au jour où son beau-frère surgira et qu’elle comprendra que son neveu a été enlevé par son père dans une cabane abandonnée tout près de là.

Je n’en dirai pas plus afin de ne pas dévoiler l’intrigue ni rompre le charme de ce roman avec son lot de métaphores. Justement, ce roman me donner le goût d’aller découvrir ses recueils de poésie.

À découvrir !

Extrait :

« Quand son père part travailler, au début de la soirée, l’enfant vient me chercher en vélo pour aller au parc du héron. C’est notre secret, un rituel ; ainsi, je lui apprends à mentir, la sœur aussi, par omission. Depuis l’épisode du chien, une menace plane sur la petite famille. L’enfant a parlé d’un fusil, il se demande si son père a tué le chien, il se demande si sa mère va mourir. Au parc du héron, il s’assoit près de moi et le demande… »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de É. Turcotte,
    Denis Morin, 2020