Aucun message portant le libellé Côte d'Ivoire. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Côte d'Ivoire. Afficher tous les messages

mercredi 13 mai 2020

Entretien avec Béatrix Delarue





Par la magie des ondes, on franchit maintenant les distances, on traverse l’Atlantique en une fraction de seconde. Je tenais à m’entretenir avec une poète, une romancière et une illustratrice talentueuse qui vit en Bourgogne. Elle vient de faire paraître un roman L’âme du manguier chez JDH Éditions. Bonne découverte.

À quand remonte le fait d’écrire ?

Sur les bancs de l’école primaire, mon institutrice préférée m’avait donné le goût de la lecture; j’aimais beaucoup mon cahier de rédaction, celui de poésie. Je repartais toujours avec beaucoup de livres empruntés à la bibliothèque.

Vous inventiez-vous des histoires lorsque vous étiez gamine ?

J’ai toujours aimé beaucoup me plonger dans des romans d’aventure de Jules Verne, Alexandre Dumas, Stevenson, Dickens, Brontë, etc. et il m’arrivait de réécrire la suite de l’histoire quand elle ne me plaisait pas. Un peu plus grande j’ai reçu en cadeau une machine à écrire, je me suis beaucoup amusée avec.

Est-ce que c’est le même plaisir à écrire qu’à dessiner ?

Oui j’ai toujours fait avec facilité l’un et l’autre, j’ai besoin aussi de m'exprimer de cette façon par la création, le modelage, la gravure et des bricolages divers. J’ai un bac économique option art et j’ai suivi parallèlement les cours à l’école d’art de ma ville en plus de mes études de documentaliste.

Est-on dans le même état d’esprit quand on écrit de la poésie ou de la prose romanesque ?

La poésie c’est le souffle de l’instant, de l’émotion et d l’harmonie que l’on peut ressentir face à un événement comme la beauté du monde. Dans un roman, on raconte une histoire, on est mené par une intrigue, accompagné de personnages différents. La prose romanesque permet d’explorer de plus larges territoires, de s’intéresser en profondeur à la psychologie, aux portraits de personnages, ce qui n’empêche pas parfois d’avoir une écriture poétique qui permet des métaphores, des images et d’utiliser un champ lexical dans des figures de style qui vont suggérer, connoter ou créer d'autres associations. Ainsi les sons et les parfums se répondent et cela n’empêche pas une certaine rigueur également dans la construction du roman.

Vous êtes née en Côte d’Ivoire. Y a-t-il des éléments de votre enfance que l’on peut transposer dans le personnage de Jasmine ?

Je suis née sur ce continent, j'ai donc eu une vie très proche de la nature dans un pays où elle est florissante, une liberté incroyable. J’ai en quelque sorte une double culture qui est une richesse inépuisable. Effectivement, on pourrait retrouver en Jasmine l’essence de mon enfance…

Pourriez-vous nous résumer en quelques lignes ce roman ?

C'est une histoire à deux voix, celle d'une femme qui part pour l'Afrique à 16 ans, qui quitte tout derrière elle et va découvrir un pays, une culture, faire des rencontres qui vont bouleverser le cours de sa vie. C'est également l'histoire d'une petite fille née quelques années plus tard et qui raconte ce qu'elle a ressenti, compris des événements et qui recherche son identité, car un secret entoure sa naissance.

Quel fut l’élément déclencheur de ce roman ?

Je le portais en moi depuis longtemps, alors je me suis intéressée aux années 50 où de nombreux Français partaient rejoindre le continent africain. À la fin des années 1950, ce pays côtier est la colonie la plus riche de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.), grâce aux cultures de cacao et de café. On pouvait recenser des hectares de caféières appartenant pour les huit dixièmes à des sociétés, à des particuliers européens ou à des habitants. Dès que tous comprirent que l’installation d’une plantation de café rapportait, ils se mirent à défricher pour installer des caféières, même dans des régions où l’on n’avait jamais pratiqué que la cueillette.

Je suis née dans cette partie de l'Afrique, un peu plus tard dans les années 60 et j'ai voulu offrir un hommage à mon pays natal. Les années 50, c'était aussi une certaine liberté... J'ai voulu faire un parallèle entre l'enfance des pays européens et celle des mamans africaines, le respect des anciens, la culture et les traditions. Différence aussi entre la mère biologique, la mère d'adoption ou celle qu'on peut se choisir. La difficulté d'être mère pour toutes sortes de raison et la faculté de l'enfance à pouvoir se sortir parfois de situations difficiles...

C'est aussi un roman sur les rapports mère-fille, les secrets de naissance et l'enfance si spontanée tout simplement. Je m'y intéresse depuis toujours et grâce à mon métier de ces dernières années où je me suis occupée d'enfants en difficulté. J’ai moi-même trois enfants. J’ai brossé des portraits psychologiques différents et j’ai écrit des scènes qui s'emboîtent les unes dans les autres autour d'un arbre, témoin et maître du domaine où se passe l'histoire.

Y aura-t-il une suite avec Jasmine de retour en France ?

Plusieurs personnes me l’ont suggéré, la porte n’est pas fermée… Pour le moment, j’ai d’autres projets en cours mais tout peut arriver.

Écrivaine du matin ou du soir ?

Il n’y a pas vraiment d’horaire pour moi. J’écris dès que j’ai le temps. Cela peut-être à n’importe quelle heure du jour, souvent également en soirée quand l’inspiration est au rendez-vous et parfois même la nuit, car les personnages d’un roman ne se tiennent pas toujours tranquilles et vous réservent des surprises en vous réveillant !

Seriez-vous tentée par la littérature jeunesse (conte illustré ou roman) ?

Oui, j’ai déjà eu la chance d’avoir un album publié en littérature jeunesse. J’ai effectivement d’autres projets en cours d’écriture dont un roman pour des plus jeunes.

Et vos projets à venir ?

Un roman historique en recherche d’édition, d’autres romans en cours, des nouvelles, une enquête à mener avec un détective privé. Somme toute, l’écriture plus que jamais…



© Entretien, Denis Morin, Béatrix Delarue, 2020
    Photo couleur, Clotilde Delarue, 2020
    Photo noir et blanc, Basile Delarue, 2020

mardi 12 mai 2020

L'âme du manguier de Béatrix Delarue




J’ai connu l’écriture romantique et douce de Béatrix Delarue dans le recueil de poésie D’une mer à l’autre, recueil édité avec une collègue tout aussi talentueuse, Lorraine Lapointe, chacune tenant son segment, son rivage. En plus de l’écriture, Béatrix Delarue dessine très bien.

Cette fois-ci, Béatrix Delarue nous revient en 2020 avec ce superbe roman, L’âme du manguier, dans la collection Magnitudes 5.0 chez JDH Éditions. 

Le personnage de Joséphine embarque à 16 ans sur un navire mouillant dans le port de Marseille. Cette jeune femme malmenée par la vie se refera une vie en Afrique de l’Ouest, soit en Côte d’Ivoire, alors colonie française. Justement, elle deviendra la dame de compagnie de la femme du gouverneur dépressive et murée dans un silence troublant. La présence de Joséphine apaisera la dame. Puis, Joséphine se liera d’amitié avec Mara la cuisinière, Amadou le sage jardinier (qui lui parlera longuement du manguier couvert d’une liane dont la vie s’est retirée partiellement et qui va renaître grâce à ses bons soins), Christie la dynamique journaliste et photographe. 

On peut aussi établir un parallèle entre l’état du manguier et la santé de l’épouse du gouverneur. Cet arbre s’avère aussi être ce qu’elle contemple, pendant que Joséphine lui fait la lecture sur la véranda.

Puis Joséphine trouvera du temps pour aller enseigner à l’orphelinat situé tout au bout du domaine, à quelques lieues de là. Elle fera la connaissance d’un médecin tenant dispensaire, préoccupé aussi du sort des éléphants. D’ailleurs, il se fera tuer par des braconniers. Elle constatera que le gouverneur, impitoyable avec ses ouvriers, peut se montrer un peintre sensible et sensuel.

Par la suite, tout bascule, Joséphine tombe enceinte, en dehors des liens du mariage, mais on ne s’en formalise aucunement dans cette lointaine colonie. Joséphine aurait souhaité un garçon mais naîtront des jumeaux : Jasmine et un garçon mort-né. Joséphine en pleure, en rage, se détourne de sa petite dont la vitalité l’exaspère. D’ailleurs, Jasmine ne saura jamais qui fut son père et pardonnera à sa mère cette froideur et cette distance. Joséphine se mariera avec le contremaître de la plantation. Le couple aura un garçon qui développera une complicité avec sa grande sœur.

Si dans la première partie, on voit la vie de la mère, dans la deuxième partie, on se concentre sur le personnage de Jasmine, une enfant adorable et lumineuse contrairement à sa mère belle, mais au cœur comme une rose flétrie. Mara et Amadou aideront Jasmine à faire le deuil de son double mort avant le berceau. Jasmine développera alors sa personnalité, grâce aux encouragements de Christie. Puis, ce sera le temps de repartir pour la France, à l’heure où la colonie cherche et obtient peu à peu son indépendance de la France.

Ce n’est que du bonheur ce livre avec des descriptions de la Côte d’Ivoire, des explications sur les peuples présents et les coutumes ! Béatrix Delarue, une poète et une romancière à découvrir et à suivre !

Extraits :

« Joséphine sent que le pauvre arbre souffre. Elle perçoit que cette chose (liane) le vide de toute son énergie. Il ne peut même pas se plaindre. Elle a souvent cru que lorsqu’on est au plus mal, les larmes coulent à flots, la pire des douleurs est celle aride, totale, quand toutes les larmes sont épuisées, quand le tourment occulte tous les espaces par lesquels vous mesuriez le monde ou par lesquels ce monde vous mesurait. »

« Mara se tut, car Jasmine épuisée s’était endormie en travers du lit. Sa respiration soulignait le silence d’un trait léger et régulier et Mara la contempla dormir. Puis elle se coucha habillée au bout du lit, les bras contre les chevilles de Jasmine, elle posa son front contre les genoux de la petite fille et elle s’endormit ainsi. Toute la nuit des pas d’enfants résonnèrent dans son cœur. » 

© Photo, texte du billet sauf les extraits de B. Delarue,
    Denis Morin, 2020