vendredi 5 juin 2020

Errance de Mattia Scarpulla



Ce printemps 2020 m’a donné le temps de ce confinement pour lire et relire Errance, le roman particulier de Mattia Scarpulla qui paraît en 2020 chez Annika Parance. Il est à noter que le français est une langue seconde pour l’auteur qu’il maîtrise à merveille.

Mattia Scarpulla est un intello nomade ayant vécu en Belgique, en France avant de s’installer au Québec. Dans son cursus universitaire, il s’intéresse autant aux lettres qu’à la danse. D’ailleurs, il est un docteur ès arts spécialisé en danse de l’Université de Turin. Il s’est impliqué dans des prestations théâtrales et littéraires. Il écrit de la poésie, des nouvelles et aborde ici pour la première fois le roman avec une telle intensité ! Bravo !

Avant d’entrer dans l’objet de ce billet, je dois avouer une chose. J’ai déjà été intervenant en santé mentale et j’ai des membres de ma famille immédiate qui ont eu à gérer leur violence. Certaines scènes ont fait remonter mes propres souvenirs en surface. Donc, des passages du roman sont des coups en pleine gueule, mais ce n’est pas une œuvre sur la folie. On cause ici d’immigration et d’identité. Je tenais à vous prévenir.

Stefano a une copine, Sophie, et leur enfant, Elisa, qu’il laisse au Havre pour séjourner à Brest, dans le Finistère, en Bretagne. Durant ce déracinement temporaire, Stefano boit et en perd ses repères. On est entre le réel et l’imaginaire avec une dichotomie, un dédoublement… Il se promène dans sa tête entre Turin, l’île Saint-Louis à Paris et Groningue. Est-ce que ce passé s’est vraiment déroulé ou est-ce un passé qu’il s’est forgé ? Stefano alias Bruno dérive dans ses pensées. Des éclats de colère surgissent ça et là comme des fragments du passé non réglés, à gommer ou à pulvériser. Ça cogne. Ce roman époustouflant se termine par un épilogue de Sophie qui a repris le contrôle de son existence et l’épilogue d’Elisa partie retrouvée son père. Je me retiens pour ne pas briser le charme de ce superbe roman.

Mattia Scarpulla eut l’idée intéressante d’intégrer des dialogues et des expressions en italien, ce qui confère au récit une couleur méditerranéenne et une authenticité. Connaissant la langue de Dante, je me suis revu marchant dans les rues de Rome avec les voix qui fusent des balcons. Ce fascinant chassé-croisé linguistique est réussi. Un grand lyrisme provient de la musicalité des deux langues.

La liste des pièces musicales mise en toute fin est intéressante, puisque les arts nourrissent les artistes comme ils nourrissent nos jours dont certains événements sont marqués par une chanson, un air entendu.

Vraiment, c’est un tremblement de terre ce roman sur l’identité, la vengeance, les convictions profondes, les classes sociales et le déracinement. Je pense aussi aux jeunes en Occident et ailleurs dans le monde qui tentent de survivre entre les études et les stages. L’auteur fait allusion aux années de plomb en Italie mais sans tomber dans le traité historique. Mattia Scarpulla possède un souffle et un style. Ça tient de l’envoûtement. À lire évidemment.

Grazie mille al scittore per questa meravigliosa opera di arte!

Extraits :


« Nous restons pendant une trentaine de minutes à nous regarder en silence. Nos yeux se remplissent de larmes. Nous levons nos deux poings et les laissons s’abattre brutalement sur la table. Le verre d’Erica se renverse. Je me lève pour éviter le liquide. Un serveur s’approche avec un torchon que j’utilise pour éponger la table et une serpillière qu’il voudrait passer au sol. »

« J’accompagne Rebecca à des soirées, elle me tient la main, me caresse les cheveux tout en parlant avec ses amis, loue mes mille qualités. Rebecca me fascine. Sa double personnalité. L’amour et la haine envers sa famille. Sa tendresse exagérée envers moi en public. Sa froideur et sa valse avec la vengeance lorsqu’on est enfermés dans notre chambre. »


© Photo, Annika Parance,
     Texte du billet, sauf les extraits de M. Scarpulla,
     Denis Morin, 2020



mercredi 3 juin 2020

73Armoire aux costumes de Charles Sagalane



Par cette 73Armoire aux costumes paru en 2016, le poète Charles Sagalane revisite ses souvenirs personnels, familiaux, de voyage. C’est son Musée-moi constitué des observations faites par le principal intéressé.

Il se met en scène et fait des éléments vestimentaires une scénographie ludique, nostalgique, parfois contestataire. Une veste lui rappelle son père, un ourlet sa mère si patiente. La genèse personnelle remonte d’abord aux vêtements de ses proches. Ces costumes sont trophées de mémoire pour qui sait se recueillir, réfléchir sur le cycle des saisons et sur les mots entendus.

En toute similitude, j’ai conservé aussi une couverture de laine tissée par ma grand-mère paternelle, un veston de lin de mon frère trépassé, le chapeau d’été d’un ami cher disparu.

Cela donne un recueil agréable où le poète convie le lecteur à visiter l'armoire aux costumes pour créer son propre parcours.

Opus sensible et brillant !

Extraits :

« Machine à coudre Bernina / Collection Denise Lavoie
« Toi, mon enfant, tu portais le vêtement. Moi j’allais surfiler ta vie brève. Ourler, orner. Point zigzag du quotidien et point plume des jours de fête. Si je n’étais pas ta mère, je tiendrais d’autres cieux. Mais, pour l’heure, marche arrière marche avant – que tu sois beau et résistant.
« Quand tu étais l’enfant, je boutonnais ton vêtement. À toi maintenant d’en découdre avec mes jambes-rêves. C’est ainsi que les choses doivent être. Décousues. Recousues. Et si brèves. Comme ce papier que tu déposes sur mes genoux. »

« Le poète exerce l’élégance de son œil, le chatoiement de ses sensations, l’élasticité de ce qu’il perçoit. Sans cesse, il se fait le vêtement du réel. (…)
« En guise de gamme vestimentaire, le poète fabrique des formes. À d’autres, le soin du patron, de la confection et des retouches, du défilé et de la vente. À lui seul, les voyelles seyantes. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de C. Sagalane,
    Denis Morin, 2020





samedi 30 mai 2020

47Atelier des saveurs de Charles Sagalane



Charles Sagalane nous offrait en 2013 le recueil de poésie 47Atelier des saveurs aux Éditions La Peuplade. Dans cet ouvrage, les souvenirs de voyage, les anecdotes et les saveurs se mêlent, se mélangent pour obtenir des moments de vie révélés. Le poète agite habilement la madeleine de Proust. Une tasse de thé le ramène en Extrême-Orient ou vers des proches aimés disparus. Parfois, c’est une réunion de famille qui prédispose aux nouveaux essais culinaires. Tantôt, c’est le frérot avec qui il concocte un nouveau brassin. Tout est prétexte à la bière, au thé dégusté, aux épices rapportées d’un voyage. Avec ce doux poète, tout se partage par le biais des mots. Les mets et les boissons deviennent matières à jeux et provoquent les sourires. Joignez-vous aux invités. Bonne découverte. Bonne lecture.

Extraits :

« Mars 2011 / 1995 Yunnan Blend / Pu Er, Saint-Gédéon, Qc
« Seize ans. Ce n’est pas l’âge de la jeunesse pour un thé. Les parfums sont couchés dans un caveau de terre. La liqueur interroge les souvenirs. Ceux de la veille, chez grand-maman, à dénicher des objets qui embaument sa présence. Prends-en une, demain, y’en aura plus. » Réconfort de humer les courtepointes comme maintenant je flaire les sombres feuilles. »

« 30 et 31 juillet 2012, Paëlla de mariscos, Saint-Gédéon, Qc
« Mouches vertes
au soir d’été nous mangeons
chacun dans notre assiette
« Mouches vertes
comme moi se pourlèchent
d’abord des crevettes
« Mouches vertes
un cachalot la carcasse
rose des crevettes »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de C. Sagalane,
    Denis Morin, 2020



mercredi 27 mai 2020

Entretien avec Annika Parance


Annika Parance exerce le singulier métier d’éditeur à Montréal depuis huit ans. Elle publie des écrivains atypiques. En cette période de confinement planétaire, elle prend la peine de s’entretenir avec moi à distance par le biais de nos cellulaires. Je sais son temps très précieux et je la remercie d’autant plus de se prêter au jeu.

Annika Parance, le goût des livres, ça remonte à loin ?

D’aussi loin que je me souvienne à l’enfance. J’ai toujours été fascinée par les livres, par l’écrit, la façon dont on dit les choses. Je dirais même dès l’état fœtal dans le monde utérin. Ah, ah ! Mon père était auteur-compositeur-interprète et ma mère a fait des études de lettres.

L’état de grâce en littérature, se peut-il ?

Oui, il existe par la beauté à l’intérieur d’un livre. Tout simplement par la beauté de la langue. Je voudrais aussi que les livres publiés par ma maison soient beaux tant dans le contenant que dans le contenu, que le livre soit attrayant, même si le contenu prime avant tout.

Seriez-vous tentée par l’écriture ?

Oui et non. Je suis quelqu’un de discret, de très privé. Mais je pense qu’un éditeur indépendant se révèle en filigrane par ses choix et ses goûts éditoriaux. Par contre, je suis passionnée par l’écriture des autres.

Le métier d’éditeur, ça s’apprend ou c’est inné ?

J’étais si fascinée par les livres quand j’ai mis mes études en veilleuse pour travailler dans le monde de l’édition, tout d’abord à faire des cartons dans un entrepôt, puis peu à peu à en connaître les rouages. Devenir éditeur, cela faisait partie de mes rêves les plus profonds, mais c’est en mettant les pieds au Québec il y a 30 ans que j’y ai trouvé le milieu fécond pour créer une maison d’édition, la mienne.

Et la place des femmes en littérature, devant et derrière le livre, ça se vit comment ?

Il y a encore du chemin à parcourir pour l’équité et pour que les femmes se réalisent pleinement dans toutes les sphères. Ça peut être lourd et difficile d’être une femme écrivain comme une femme d’affaires. Je crois en la solidarité et la complémentarité homme-femme pour aller de l’avant dans les arts et dans la société.

Hormis le livre papier et le livre numérique, avez-vous déjà songé au livre audio ?

L’autre jour, j’étais sur Zoom pour une entrevue et l’un de mes auteurs, Vincent Giudicelli a lu un extrait d’une nouvelle provenant du recueil Il faisait beau et tout brûlait. J’ai savouré cet instant. Cet écrivain est critique musical et comédien, mais il sait lire des textes, ce qui n’est pas donné à tout comédien ou à tout artiste. C’est fabuleux l’audio, je pense que c’est une des nombreuses voies pour (r)amener les gens à la littérature. J’aimerais beaucoup développer une collection de livres audio et audio adaptés (pour les mal voyants) dans les prochaines années.

Comment se fragmente votre horaire entre lecture, administration et réseautage ?

Je travaille seule (et avec des pigistes bien sûr) et ma maison d’édition tient dans mon ordinateur. Je peux donc travailler d’où je suis. Par exemple, nous faisons cet entretien téléphonique. Je suis en Estrie et vous, à Deux-Montagnes. Revenons à la gestion du temps, durant les jours ouvrables, je passe environ 45 heures par semaine à travailler. Je dis travailler, mais ce travail s’avère ma passion. Donc, l’administration, les opérations courantes et le réseautage se font durant ces heures-là. Le reste du temps, je fais de l’édition pure. La proportion de tâches administratives est devenue bien trop importante par rapport à celle consacrée à la lecture et à la création.

Vos écrivains sont d’ici et d’ailleurs, cela vous honore. Quels sont vos critères de sélection ?

Merci. Je ne cherche pas forcément des écrivains qui ont une maîtrise parfaite de la langue. Je recherche des écrivains qui savent manier la langue et qui ne tiennent pas un discours normatif sur la vie. Les écorchés de la vie m’interpellent par leur manière de voir le monde. Il y aura d’ici quelques mois un nouveau roman de Marie-Christine Arbour qui écrit si bien sur les milieux marginaux.

Je ne fais pas de compromis non plus. Si un livre n’est pas à point, il ne paraît pas. J’y tiens mordicus. Derrière chaque parution, il y a un travail en amont avec l’auteur pour obtenir un livre à son meilleur. Ce dialogue avec l’écrivain est essentiel.

Vos idoles en littérature ?

Comme ça, à brûle-pourpoint, je vous dirais Marguerite Yourcenar et Marcel Proust pour la qualité de l’écriture et surtout parce qu’ils étaient libres et qu’ils écrivaient tout simplement. Les deux ont vécu en retrait, en observateurs.

Quelles sont vos parutions à venir ?

Il y aura un nouveau recueil de nouvelles de Juan Joseph Ollu dans la collection Sauvage et le dernier livre de Julia Kerninon en septembre. Mais pour l’instant, je prépare la sortie prochaine de Errance de Mattia Scarpulla, un jeune écrivain d’origine italienne ayant transité par la France. Il vit au Québec maintenant. Il fait partie de ces écrivains du multilinguisme tels Romain Gary et Vladimir Nabokov. Il y a dans ce roman, une critique sociale et un questionnement sur l’identité, car quand on émigre on est quelqu’un d’autre. Une partie de soi reste là-bas et une autre partie de soi se vit ici.

Voilà, je vous remercie à mon tour pour cette discussion. J’ai apprécié notre conversation. Vivement les lettres et les écrivains !


© Entretien, Denis Morin, Annika Parance, 2020
© Annika Parance. Crédit photo : Bruno Gautier




mercredi 20 mai 2020

51Antichambre de la galerie des peintres de Charles Sagalane



Charles Sagalane est un explorateur des sens. Ancien professeur, on ne doit pas se surprendre s’il concocte de la bière avec son frère ou bien s’il se sert de la poésie pour montrer, désigner, expliquer le monde, ou du moins sa perception du monde.

En 2011, il publiait chez La Peuplade le très beau recueil 51Antichambre de la galerie des peintres,  le poète y joue de nombreux rôles. Il se fait amateur (dans le sens noble du terme, c’est-à-dire de celui qui apprécie), spectateur, vagabond rêveur, contemplatif, peintre en herbe, chroniqueur culturel, historien de l’art, même modèle. Ses découvertes vont des peintres européens aux peintres nord-américains. Les textes sur Arthur Villeneuve et Riopelle sont savoureux.

Sagalane force le regard en ne présentant aucun tableau. Il fait de la picto-poésie en décrivant l’œuvre ou le processus créatif. La charge émotive est aussi dans le décor, présente par ce visiteur intéressant. Pour les plus curieux d’entre vous une liste de tableaux complète le recueil et vous permettra de faire une recherche en ligne ou dans les manuels d’artistes.

Si vous aimez la poésie et la peinture, de même que ceux et celles qui savent en parler, je vous invite à le lire.

Extraits :

« Sans transférer ses études sur la toile, le peintre a cumulé les représentations que vous avez sous les yeux. Trois têtes, pourrait-on dire, valent mieux qu’une. »

« À ton départ / j’ai couché les oies blanches / sur le sol / me suis préparé à l’envol / rappelé / qu’à la petite école / nous déposions / des objets sur la feuille / qui calque les couleurs / pour le peu que j’y vois / et de ma main / qui tremble / j’ai fait le plein de bombes aérosol / au départ invisible / fidèle aux objets de l’atelier / aux prises de chasse… »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de C. Sagalane,
    Denis Morin, 2020




mercredi 13 mai 2020

Entretien avec Béatrix Delarue





Par la magie des ondes, on franchit maintenant les distances, on traverse l’Atlantique en une fraction de seconde. Je tenais à m’entretenir avec une poète, une romancière et une illustratrice talentueuse qui vit en Bourgogne. Elle vient de faire paraître un roman L’âme du manguier chez JDH Éditions. Bonne découverte.

À quand remonte le fait d’écrire ?

Sur les bancs de l’école primaire, mon institutrice préférée m’avait donné le goût de la lecture; j’aimais beaucoup mon cahier de rédaction, celui de poésie. Je repartais toujours avec beaucoup de livres empruntés à la bibliothèque.

Vous inventiez-vous des histoires lorsque vous étiez gamine ?

J’ai toujours aimé beaucoup me plonger dans des romans d’aventure de Jules Verne, Alexandre Dumas, Stevenson, Dickens, Brontë, etc. et il m’arrivait de réécrire la suite de l’histoire quand elle ne me plaisait pas. Un peu plus grande j’ai reçu en cadeau une machine à écrire, je me suis beaucoup amusée avec.

Est-ce que c’est le même plaisir à écrire qu’à dessiner ?

Oui j’ai toujours fait avec facilité l’un et l’autre, j’ai besoin aussi de m'exprimer de cette façon par la création, le modelage, la gravure et des bricolages divers. J’ai un bac économique option art et j’ai suivi parallèlement les cours à l’école d’art de ma ville en plus de mes études de documentaliste.

Est-on dans le même état d’esprit quand on écrit de la poésie ou de la prose romanesque ?

La poésie c’est le souffle de l’instant, de l’émotion et d l’harmonie que l’on peut ressentir face à un événement comme la beauté du monde. Dans un roman, on raconte une histoire, on est mené par une intrigue, accompagné de personnages différents. La prose romanesque permet d’explorer de plus larges territoires, de s’intéresser en profondeur à la psychologie, aux portraits de personnages, ce qui n’empêche pas parfois d’avoir une écriture poétique qui permet des métaphores, des images et d’utiliser un champ lexical dans des figures de style qui vont suggérer, connoter ou créer d'autres associations. Ainsi les sons et les parfums se répondent et cela n’empêche pas une certaine rigueur également dans la construction du roman.

Vous êtes née en Côte d’Ivoire. Y a-t-il des éléments de votre enfance que l’on peut transposer dans le personnage de Jasmine ?

Je suis née sur ce continent, j'ai donc eu une vie très proche de la nature dans un pays où elle est florissante, une liberté incroyable. J’ai en quelque sorte une double culture qui est une richesse inépuisable. Effectivement, on pourrait retrouver en Jasmine l’essence de mon enfance…

Pourriez-vous nous résumer en quelques lignes ce roman ?

C'est une histoire à deux voix, celle d'une femme qui part pour l'Afrique à 16 ans, qui quitte tout derrière elle et va découvrir un pays, une culture, faire des rencontres qui vont bouleverser le cours de sa vie. C'est également l'histoire d'une petite fille née quelques années plus tard et qui raconte ce qu'elle a ressenti, compris des événements et qui recherche son identité, car un secret entoure sa naissance.

Quel fut l’élément déclencheur de ce roman ?

Je le portais en moi depuis longtemps, alors je me suis intéressée aux années 50 où de nombreux Français partaient rejoindre le continent africain. À la fin des années 1950, ce pays côtier est la colonie la plus riche de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.), grâce aux cultures de cacao et de café. On pouvait recenser des hectares de caféières appartenant pour les huit dixièmes à des sociétés, à des particuliers européens ou à des habitants. Dès que tous comprirent que l’installation d’une plantation de café rapportait, ils se mirent à défricher pour installer des caféières, même dans des régions où l’on n’avait jamais pratiqué que la cueillette.

Je suis née dans cette partie de l'Afrique, un peu plus tard dans les années 60 et j'ai voulu offrir un hommage à mon pays natal. Les années 50, c'était aussi une certaine liberté... J'ai voulu faire un parallèle entre l'enfance des pays européens et celle des mamans africaines, le respect des anciens, la culture et les traditions. Différence aussi entre la mère biologique, la mère d'adoption ou celle qu'on peut se choisir. La difficulté d'être mère pour toutes sortes de raison et la faculté de l'enfance à pouvoir se sortir parfois de situations difficiles...

C'est aussi un roman sur les rapports mère-fille, les secrets de naissance et l'enfance si spontanée tout simplement. Je m'y intéresse depuis toujours et grâce à mon métier de ces dernières années où je me suis occupée d'enfants en difficulté. J’ai moi-même trois enfants. J’ai brossé des portraits psychologiques différents et j’ai écrit des scènes qui s'emboîtent les unes dans les autres autour d'un arbre, témoin et maître du domaine où se passe l'histoire.

Y aura-t-il une suite avec Jasmine de retour en France ?

Plusieurs personnes me l’ont suggéré, la porte n’est pas fermée… Pour le moment, j’ai d’autres projets en cours mais tout peut arriver.

Écrivaine du matin ou du soir ?

Il n’y a pas vraiment d’horaire pour moi. J’écris dès que j’ai le temps. Cela peut-être à n’importe quelle heure du jour, souvent également en soirée quand l’inspiration est au rendez-vous et parfois même la nuit, car les personnages d’un roman ne se tiennent pas toujours tranquilles et vous réservent des surprises en vous réveillant !

Seriez-vous tentée par la littérature jeunesse (conte illustré ou roman) ?

Oui, j’ai déjà eu la chance d’avoir un album publié en littérature jeunesse. J’ai effectivement d’autres projets en cours d’écriture dont un roman pour des plus jeunes.

Et vos projets à venir ?

Un roman historique en recherche d’édition, d’autres romans en cours, des nouvelles, une enquête à mener avec un détective privé. Somme toute, l’écriture plus que jamais…



© Entretien, Denis Morin, Béatrix Delarue, 2020
    Photo couleur, Clotilde Delarue, 2020
    Photo noir et blanc, Basile Delarue, 2020

mardi 12 mai 2020

L'âme du manguier de Béatrix Delarue




J’ai connu l’écriture romantique et douce de Béatrix Delarue dans le recueil de poésie D’une mer à l’autre, recueil édité avec une collègue tout aussi talentueuse, Lorraine Lapointe, chacune tenant son segment, son rivage. En plus de l’écriture, Béatrix Delarue dessine très bien.

Cette fois-ci, Béatrix Delarue nous revient en 2020 avec ce superbe roman, L’âme du manguier, dans la collection Magnitudes 5.0 chez JDH Éditions. 

Le personnage de Joséphine embarque à 16 ans sur un navire mouillant dans le port de Marseille. Cette jeune femme malmenée par la vie se refera une vie en Afrique de l’Ouest, soit en Côte d’Ivoire, alors colonie française. Justement, elle deviendra la dame de compagnie de la femme du gouverneur dépressive et murée dans un silence troublant. La présence de Joséphine apaisera la dame. Puis, Joséphine se liera d’amitié avec Mara la cuisinière, Amadou le sage jardinier (qui lui parlera longuement du manguier couvert d’une liane dont la vie s’est retirée partiellement et qui va renaître grâce à ses bons soins), Christie la dynamique journaliste et photographe. 

On peut aussi établir un parallèle entre l’état du manguier et la santé de l’épouse du gouverneur. Cet arbre s’avère aussi être ce qu’elle contemple, pendant que Joséphine lui fait la lecture sur la véranda.

Puis Joséphine trouvera du temps pour aller enseigner à l’orphelinat situé tout au bout du domaine, à quelques lieues de là. Elle fera la connaissance d’un médecin tenant dispensaire, préoccupé aussi du sort des éléphants. D’ailleurs, il se fera tuer par des braconniers. Elle constatera que le gouverneur, impitoyable avec ses ouvriers, peut se montrer un peintre sensible et sensuel.

Par la suite, tout bascule, Joséphine tombe enceinte, en dehors des liens du mariage, mais on ne s’en formalise aucunement dans cette lointaine colonie. Joséphine aurait souhaité un garçon mais naîtront des jumeaux : Jasmine et un garçon mort-né. Joséphine en pleure, en rage, se détourne de sa petite dont la vitalité l’exaspère. D’ailleurs, Jasmine ne saura jamais qui fut son père et pardonnera à sa mère cette froideur et cette distance. Joséphine se mariera avec le contremaître de la plantation. Le couple aura un garçon qui développera une complicité avec sa grande sœur.

Si dans la première partie, on voit la vie de la mère, dans la deuxième partie, on se concentre sur le personnage de Jasmine, une enfant adorable et lumineuse contrairement à sa mère belle, mais au cœur comme une rose flétrie. Mara et Amadou aideront Jasmine à faire le deuil de son double mort avant le berceau. Jasmine développera alors sa personnalité, grâce aux encouragements de Christie. Puis, ce sera le temps de repartir pour la France, à l’heure où la colonie cherche et obtient peu à peu son indépendance de la France.

Ce n’est que du bonheur ce livre avec des descriptions de la Côte d’Ivoire, des explications sur les peuples présents et les coutumes ! Béatrix Delarue, une poète et une romancière à découvrir et à suivre !

Extraits :

« Joséphine sent que le pauvre arbre souffre. Elle perçoit que cette chose (liane) le vide de toute son énergie. Il ne peut même pas se plaindre. Elle a souvent cru que lorsqu’on est au plus mal, les larmes coulent à flots, la pire des douleurs est celle aride, totale, quand toutes les larmes sont épuisées, quand le tourment occulte tous les espaces par lesquels vous mesuriez le monde ou par lesquels ce monde vous mesurait. »

« Mara se tut, car Jasmine épuisée s’était endormie en travers du lit. Sa respiration soulignait le silence d’un trait léger et régulier et Mara la contempla dormir. Puis elle se coucha habillée au bout du lit, les bras contre les chevilles de Jasmine, elle posa son front contre les genoux de la petite fille et elle s’endormit ainsi. Toute la nuit des pas d’enfants résonnèrent dans son cœur. » 

© Photo, texte du billet sauf les extraits de B. Delarue,
    Denis Morin, 2020

mardi 5 mai 2020

Le vent emporte les hurlements de Alexandre Rabor




J’ai découvert en 2018 Alexandre Rabor avec Mes hiers assassinés. Maintenant, il nous revient avec un roman Le vent emporte les hurlements avec comme sous-titre Quand le faux devient vrai publié en 2019.

Il arrive que des familles soient déchirées et que l’on s’éloigne aussi de nos amours et de nos proches pour différentes raisons valables ou non.

Un soir, un homme d’affaires Timothée s’écroule à table, on le conduit à l’hôpital où il sera dans le coma pendant quelques jours. Son esprit vagabonde dans un village inconnu. Mystère. Puis il sort du coma et se donne comme mission d’aller chercher son jumeau lui aussi tombé dans de mauvais draps. Il se rend au Brésil et sort son jumeau Léonard du coma. Ce dernier se promène aussi dans le même village inconnu. Il est poursuivi par des corbeaux et des loups. Une vieille sorcière se manifeste de temps à autre. Les deux retournent en France. Timothée acquiert les parts sociales de son frère qui se retrouve à la tête d’une société philanthropique. La question du grand-père assassiné revient sur le tapis, les rêves reprennent de plus belle et les coups de feu aussi.

Je ne vous en dirai pas plus long afin de ne pas dévoiler la conclusion de l’intrigue. Voici une lecture divertissante et surprenante. Il n’y a pas de temps mort. On se balade entre rêve et réalité, entre le vrai et le faux, entre le clair et l’obscur.

Je vous suggère d’encourager ce nouveau romancier. À suivre.

© Photo, Alexandre Rabor,
    texte du billet, Denis Morin, 2020


dimanche 3 mai 2020

Mises à mort de Suzanne Myre




L’écriture de Suzanne Myre provoque trois effets chez moi. Elle me divertit, elle m’émeut et me fait réfléchir, ce qui est une combinaison gagnante vous en conviendrez. Dans Mises à mort, recueil de nouvelles paru en 2007 aux Éditions Marchand de feuilles, tout tourne de la mort et des pertes que l’on subit : un être cher disparu, un animal frappé par une voiture, un événement que transforme le cours de votre existence, la difficulté de communiquer entre les êtres, etc.

Les titres révèlent parfois l’humour décapant de l’écrivaine : Vile ville, Cadeau d’anniversaire, Câlin manqué, Cellules en l’air, Cendres amères, Ne vous endormez pas !, Félix et le chat, Il l’aime tant, Point de salut, Dans la boîte, La mort d’un dogue, Marie, à mort, Mona se terre.

Dans la boîte, nous avons le point de la veuve enfin débarrassée de son tyran, celui de la gamine qui ne comprend rien en l’étrange cérémonie des adieux qu’est un service funéraire, celui du défunt reposant dans la douceur du satin.

Mon autre nouvelle préférée est Mona se terre où une femme volubile doit calmer sa tête et accepter la disparition de son amoureux lors d’une descente de rapides en canot.

Les nouvelles présentent l’avantage d’une plongée rapide dans l’univers de personnages pittoresques sans perdre des heures à revenir en arrière pour tenter de comprendre une intrigue ou pour se souvenir des liens entre des personnages. On va au cœur du sujet.

À lire Suzanne Myre, si vous aimez une écriture mêlant cynisme et tendresse. Moi, ça me fait un bien fou !

Extraits :

« Alors que Maryse est occupée à flirter avec l’épagneul de Jacques, ou est-ce avec le Jacques de l’épagneul, Hygrade, d’ordinaire si pacifique, se rue sur un « taï-chiant » et lui croque la cheville, cheville qui soutenait le mouvement de « la grue qui prend son envol ». Le petit chien est tenace, il mord dans le pantalon de coton noir… »

« J’ai pensé m’enfuir en soulevant ma jupe pour courir plus vite, comme Julie Andrews dans la Mélodie du bonheur lorsqu’elle gambade dans les prés fleuris en chantant sa joie de vivre. Mais c’était une pensée idiote, comme j’en ai souvent. Je portais des pantalons et je n’avais aucune joie à chanter. Le petit nez rose et rond d’une religieuse est apparu et j’ai pensé à Babe, le petit cochon qui voulait devenir berger. Je pense souvent à des choses incongrues, quand je suis nerveuse. »

© Photo, texte, sauf les deux extraits de S. Myre,
    Denis Morin, 2020

mardi 21 avril 2020

La vie bercée de Hélène Dorion et Janice Nadeau






Certains livres arrivent avec un certain recul jusqu’à nous. C’est le cas de La vie bercée dont les beaux textes poétiques d’Hélène Dorion sont soutenus par les touchantes illustrations de Janice Nadeau. Ce bouquin paru en 2006 aux Éditions Les 400 coups est en apparence conçu pour les enfants, mais j’ose avouer qu’il tout est aussi intéressant à lire pour l’ancien enfant devenu grand. On y évoque les différentes étapes de la vie : les langes, la voix rassurante des parents, la course dans les champs, les rêves d’avenir, l’adolescence, l’affirmation de soi, le départ de la maison familiale, le rapport aux autres membres de la famille, le souvenir gardé des êtres aimés vieillissants ou disparus.

La vie bercée est une belle parabole du cycle de la vie, de la ronde de nos jours. Puissiez-vous laisser traîner ce doux conte poétique sur une table à café pour que vos petits et vos adolescents le feuillettent et amorcent un dialogue avec vous sur le temps qui passe…

Extrait :

« Des années, il t’en faudra
des dizaines pour recoller
tous les morceaux éparpillés
de l’histoire, comprendre,
voir ton père, entendre ta mère,
et toucher les larmes
de ta sœur, de ton frère,
défaire les nœuds
devenus des murs.
Des dizaines d’années, il faudra
des dizaines d’années
pour rouvrir les passages
jusqu’au cœur, et qu’il ne reste
que l’amour, juste
l’amour entre chacun. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de H. Dorion,
    Denis Morin, 2020

lundi 20 avril 2020

Pierre, de Christian Bobin




Christian Bobin, je l’ai découvert vers 1995 avec Le Très-Bas, soit une des plus belles hagiographies sur François d’Assise. La prose poétique de Bobin est une envolée d’oiseaux en une aube nouvelle. Rien n’est lourd. Tout est grâce. Son écriture m’apaise et m’invite à l’intériorité.

À ma librairie habituelle, je suis entré en 2019 et j’ai vu poser là, sur un présentoir Pierre, publié chez Gallimard. Je me suis dit que c’était inhabituel cette virgule dans le titre comme une continuité, un geste en action, des points de suspension. Puis j’ai débuté en ces temps de confinement la lecture de ce livre singulier qui est en fait une déclaration d’amitié et d’amour à l’endroit de Pierre Soulages, un peintre abstrait, créateur et spécialiste des outrenoirs.

L’outrenoir est une œuvre sur fond noir. Le peintre peut exercer le passage d’outils pour créer des rainures. Il peut aussi appliquer du rouge, du bleu, du blanc, ajouter plus tard du noir, puis gratter pour faire jaillir la couleur sous-jacente. L’outrenoir fait penser à du bitume mouillé par la pluie. La lumière se réfléchit sur le noir pour jaillir à notre iris.

Pierre Soulages vit à Sète. La peinture de Soulages réclame le souffle lent du contemplatif.

Aucune peinture n’est présente dans ce livre. Une recherche en ligne en complétera la lecture pour la question iconographique.

À lire, si vous aimez l’écriture, la prose poétique, la peinture, l’histoire de l’art.

Extraits :

« Quand on regarde un inconnu à la vitesse de l’éclair, on voit un ange. Cette vision permet de supporte la découverte banale de sa mort dans le monde. Voir est la grande affaire. Dans l’exposition au Creusot, je suis passé dix fois devant ce triptyque et dix fois je l’ai renié. Son peu d’éclat le protégeait de la paresse de mes regards. » p. 38

« Tes outrenoirs, tu les signes au dos – ainsi nous ne sommes jamais devant toi, devant ton nom, mais nous sommes face à je ne sais quoi de laqué, de sculpté, de noir avec des échappées de silence – les sautes de courroie de la lumière. » p. 47

« La grâce est dans les intervalles. Dans ce qui se tait et ne descend dans le caveau d’aucune image. Toi, devant nous comme un outrenoir dernier-né. L’amour – ou l’amitié –, c’est s’approcher si près du cœur de l’autre qu’on en est à jamais irradié. Étrange d’aimer un peintre. Je n’aime pas qu’on accroche quelque chose au mur. » p. 73

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de C. Bobin,
    Denis Morin, 2020