dimanche 25 avril 2021

Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert

 

C’est toujours avec une joie singulière qu’une nouvelle voix dans les lettres s’annonce. En 2021, je découvre Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert dans la collection Sauvage chez Annika Parance Éditeur. 

Tout d’abord, ce gris de la couverture me replonge inévitablement dans l’ambiance de Paris avec les toitures qui coiffent les immeubles haussmanniens en zinc et en ardoise, sans oublier ces ciels d’un gris mélancolique surplombant la ville lumière. 

Il y a ensuite ce jeune homme né en 1999 qui cerne très bien les années 1987-1992, ère anxiogène à souhait où le sida décimait des gens dans la force de l’âge.  Sa plume authentique rejoint avec force celle du romancier Hervé Guibert, auteur de À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, et celle du dramaturge Jean-Luc Lagarce, auteur de Juste la fin du monde (que Xavier Dolan a adapté au cinéma). Des thèmes se recoupent et des familles d’artistes se créent inévitablement.

Le narrateur cherche qui il est, tout en étant amoureux d’un être torturé de son âge. Ses amis tentent de comprendre et sa famille se questionne sur son identité, son présent et son avenir. Ce roman bref se lit du début vers la fin ou de la fin vers le commencement. On y va en diminuendo dans un sens ou en crescendo à revers avec des nuances dans l’émotion comme si on écoutait une chanson interprétée par Maurane ou Lara Fabian.

À notre époque, l’homophobie sévit encore. Aimer et désirer sont inévitablement liés à l’expérience humaine. Ça Baptiste Thery-Guilbert l’a bien saisi. Bravo pour ce premier opus très fort ! 

Extraits :

« Il ne sait pas que quand il dit ou fait quelque chose que j’estime important, ce sera noté sur une page, sur plusieurs lignes. Il ne sait pas et s’il savait il me haïrait sans doute. »

« Entendu ce matin qu’un jeune homme s’était jeté dans le fleuve. J’appelle chez lui, il ne répond pas. Je le crois mort, noyé, son corps qui flotte emporté par le courant, emporté loin de moi. Dans mes rêves le fleuve est alimenté par mes larmes qui coulent à torrents. Mon téléphone sonne, je me précipite pour décrocher, c’est lui… »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Baptiste Thery-Guilbert, Denis Morin, 2021


samedi 17 avril 2021

Alice aux petites balles perdues de Aurélie Lesage

 

Aurélie Lesage publiait en 2020 le roman Alice aux petites balles perdues dans la collection Magnitudes chez JDH Éditions avec une illustration magnifique de Yoann Laurent-Rouault, le directeur littéraire, en couverture.

Ce bouquin pourrait débuter par un Il était une fois une adolescente plutôt ordinaire qui se sent coincée dans sa banlieue parisienne… Elle veut un sens à ses jours qui ne sont pas Disneyland. Pour se faire accepter par les autres jeunes, elle ne refuse jamais ou si peu. Un camarade lui propose le jeu stupide de la roulette russe avec un revolver contenant dans le barillet une balle à blanc et une vraie balle. Dans sa fugue, Alice se connecte en ligne pour montrer à sa bande qu’elle n’a pas froid aux yeux. Elle se tire à la caméra. Puis, de temps à autre, elle entend en elle une voix bienfaisante qui la console et lui dit qu’elle en vaut la peine.

Il y a un souffle poétique dans la plume d’Aurélie Lesage. Si j’étais enseignant au lycée, je proposerais aux étudiants ce livre en guise de lecture afin de leur éviter une conduite excessive et de leur offrir un bouquet de tendresse et de compassion.

Extraits :

« Alice, la mort n’est pas un choix, ni la vie une alternative, c’est à toi de créer la beauté qui te touche. Les dimanches incertains ne sont jamais vains, un sens est à donner, une saveur à choisir, si seulement tu savais… »

« La pluie avait cessé. Nous danserons. Nous nous amuserons ce soir. Au contact de mes nouveaux ‘’amis’’, j’oubliais les anciens, leur voyeurisme, leurs moqueries, je comprenais alors l’importance de bien choisir ses relations. J’ai déjà perdu trop de temps, j’ai parfois le sentiment que tout m’échappe... »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de A. Lesage, Denis Morin, 2021

 

 

 


samedi 10 avril 2021

En compagnie de Magalie de Yves Bouthillette

 

Le courrier m’a livré récemment un roman feel good En compagnie de Magalie signé par Yves Bouthillette et publié aux Éditions de l’apothéose en 2020.

J’ouvre la couverture bien curieux. J’y lis qu’un écrivain Yan Butler offre un livre à une jeune femme handicapée pourtant radieuse, lors d’un salon du livre. Ils reprendront contact par hasard. Elle lui lancera le défi d’écrire son histoire et celle de son amie Chloé. Ils se raconteront des parcelles de leurs vies. Magalie déclarera qu’elle est plus qu’un diagnostic, qu’un handicap, qu’une étiquette, qu’il est possible d’apprécier la magie de la vie au-delà des apparences. Elle possède en quelque sorte une mission révélatrice.

Dans ma vie personnelle, c’est à cause d’une personne comme Magalie croisée dans un train de banlieue si j’ai repris le chemin de l’écriture en 2009. J'en suis reconnaissant à l'existence.

Donc, merci à Yves Bouthillette d’avoir raconté avec délicatesse et beauté cette rencontre qui fait du bien à lire en ces temps de pandémie.

Extraits :

« J’étais impressionné par sa vivacité et sa simplicité désarmante, cette sagesse en elle ainsi que la sincérité de son cœur. Je restais là sans dire mot, savourant le moment, un de ceux qui ne passent pas souvent. J’étais suspendu à ses confidences, n’osant parler pour ne pas briser la magie. »

« Sur le sentier du retour, je passai devant le vieux puits. Je trouvai un caillou et le lançai tout en émettant un souhait. Je fis un léger détour vers la statue de Gabriel. Elle avait beau être de métal, j’avais l’impression qu’elle me souriait. Je racontai mon aventure à Sophie qui me conseille de simplement poursuivre mon projet d’écriture, en me disant ces simples mots : ‘’Tout est parfait.’’ »

© Photo, billet Denis Morin, sauf les extraits de Y. Bouthillette, 2021

 

 


mercredi 7 avril 2021

Entretien avec Karine Geoffrion

 

Il est toujours intéressant de découvrir à titre de blogueur et de lecteur une nouvelle voix en littérature. Tout récemment, j’ai pu lire La valse et Éloi et la mer de Karine Geoffrion, romancière publiée aux Éditions Sémaphore. Elle livre ici ses impressions sur son processus créatif. Je l’en remercie grandement.



Quel est le premier livre lu ? À quel âge ?

Enfant, j'avais toujours un livre sous le nez. Mais les premiers romans que j'ai lus ont sans doute été Les malheurs de Sophie, Les petites filles modèles et Les Vacances de la Comtesse de Ségur, trilogie reçue en cadeau pour ma fête vers l'âge de 7 ou 8 ans. Toutefois, lorsque je repense à mon adolescence, c'est le recueil La femme rompue de Simone de Beauvoir, que j'ai dévoré à 15 ans, qui a été marquant pour moi et a influencé mon cheminement. Au contact de ce livre, j'ai développé une affinité particulière avec Beauvoir, qui perdure encore aujourd'hui.

Quel est le dernier livre lu ? Pourquoi ?

Pendant le confinement, j'ai eu envie de relire certains romans que j'affectionne beaucoup et que j'ai lus au début de l'âge adulte. Il y a quelque chose d'attendrissant dans le fait de relire un livre que l'on a aimé dans le passé et de le redécouvrir vingt ans plus tard. On peut en apprendre beaucoup sur soi, sur la façon dont nos pensées ou nos conceptions de la vie ont évolué au contact des années. Ma dernière lecture est donc L'amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marques, un livre qui m'émeut toujours et qui, dans le contexte pandémique actuel, revêt une dimension particulière.

Est-ce que l’écriture a devancé les études en lettres ?

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours écrit des carnets ou journaux intimes, ressenti le besoin de m'exprimer par l'écriture et de comprendre le monde qui m'entoure. Mais la plupart de mes projets littéraires demeuraient inachevés puisqu'il y avait constamment, comme une hantise, une peur de l'échec. Pendant mes études en littérature, j'ai donc beaucoup plus lu et étudié l'oeuvre de d'autres auteurs. Ma maîtrise, qui portait sur la figure du poète maudit, était d'ailleurs en recherche et non en création littéraire. Dans un sens, ces nombreuses lectures m'ont permis de réfléchir sur le processus d'écriture et ainsi trouver ma propre voix.

Seriez-vous tentée par la scénarisation (télé, cinéma) ?

En ce sens que votre écriture est très visuelle comme un long travelling. Oui, l'on me mentionne souvent que mon écriture est cinématographique. Quand j'écris, je vois inévitablement défiler les images dans ma tête; la mise en scène visuelle, la notion d'espace et d'environnement, comme les textures, les couleurs, les sons, les saisons, sont au cœur de mon processus d'écriture et sont intimement liées à mes personnages. Ayant fait des études en cinéma et en théâtre avant de me consacrer aux études littéraires, ce sont aussi des arts que j'apprécie et qui restent importants dans ma vie. Je ne dirais pas non si l'occasion se présentait.

Vous faites usage de la narration omnisciente dans vos deux romans Éloi et la mer et La valse où l’on ressent tout de même le tourment de deux femmes : une mère entre deux eaux et une femme superficielle qui mise sur le paraître. Pourquoi y a-t-il absence de répliques et de dialogues ?

C'est une bonne question. Je dirais que ce n'est pas tant une question de choix que l'expression naturelle de mon style ou de ma façon d'aborder l'écriture qui est davantage intimiste, contemplative. J'aime construire des personnages complexes, parfois même dérangeants, et exposer de façon objective, ou distancée, si l'on peut dire, leurs motivations psychologiques, leurs failles, leur désarroi. C'est ensuite aux lecteurs de se faire leur propre opinion. 

Les personnages féminins sont-ils plus intéressants comme sujet d’observation ?

Plus intéressants je ne sais pas, mais ces dernières années, ce sont effectivement les femmes, croisées brièvement ou proches de moi, qui m'émeuvent par leurs craintes, leurs doutes, leurs combats au quotidien, et avec qui je sens une connivence, une filiation. Il y a aussi une part de résonance personnelle à ce choix : à travers ces personnages féminins, je parle toujours un peu de moi.

Qu’est-ce qui déclenche le texte ? 

Des contradictions, des tensions, des exaspérations ou des émotions parfois envahissantes que seule l'écriture peut libérer. J'aime explorer des moments charnières de la vie humaine où rien ne va plus, où le destin d'une personne vacille en un instant. Dans Éloi et la mer, mon premier roman, ainsi que dans La valse, il y a de cela : deux femmes qui, confrontées à des situations hors de leur contrôle et déchirées par des angoisses qu'elles ont du mal à étouffer, se retrouvent seules face à des choix déterminants.

Vous imposez vous un plan d’écriture ou vous laissez-vous porter par les personnages et l’histoire qui défile sous vos yeux ?

Les plans ne me connaissent pas! En fait, je débute toujours mes romans par une phrase qui me trotte dans la tête, que je peux me répéter pendant des jours, et qui incarne ou englobe le ton, l'émotion que j'ai envie d'explorer ou la ligne directrice du récit. De plus, la fin m'habite toujours avant de commencer un roman. L'écriture devient donc une sorte de pont à construire, à imaginer, qui reliera ces deux éléments.

La littérature-jeunesse vous intéresserait-elle ou pas ? 

Dernièrement, et pour la première fois, l'idée m'a traversé l'esprit. Puisque j'ai deux fils qui adorent la lecture, j'aimerais peut-être, un de ces jours, publier un livre qui leur plairait, auquel ils pourraient s'identifier, et qui aborderait certains défis qu'ils doivent affronter au quotidien.

Que serait un instant de grâce en écriture ?

Lors de la réécriture, après plusieurs essais infructueux, lorsque je réussis enfin à trouver la justesse d'un mot ou d'une phrase et à transmettre l'émotion ou l'image que j'ai en tête. Puisque j'ai tendance à retravailler beaucoup mes textes, et parfois maladivement, ces instants de grâce, où la musicalité et la précision me satisfont, m'apportent un sentiment de plénitude, de grande satisfaction.

Écrivaine du silence ou de la musique de fond ?

Surtout du silence, je dirais. J'ai tendance à déclamer à voix haute mes textes lors de la réécriture; la sonorité et le rythme de mes récits étant au cœur de mon processus d'écriture. Cela peut sans doute s'expliquer par le fait que j'ai fait beaucoup de théâtre dans le passé : avoir le bon rythme, l'intonation, et respecter la fluidité d'un texte dramatique sont au cœur du travail de comédienne. Naturellement, j'appréhende l'écriture de la même façon. Toutefois, si l'envie me prend d'écouter de la musique au début du processus, j'écoute de la musique classique, plus précisément des pièces de piano, instrument que j'affectionne beaucoup.

 

© Entretien, Denis Morin, Karine Geoffrion; portrait, Louis Geoffrion; photos des livres, Denis Morin, 2021.

     


vendredi 2 avril 2021

Le ciel était fait de verre de Alexandre Rabor

 

Alexandre Rabor est un romancier indépendant français. J’ai eu le plaisir de lire et de commenter par le passé ses romans précédents : Mes hiers assassinés, Le vent emporte les hurlements, Le bleu des capricornes.

Cette fois-ci, il nous revient en 2021 avec Le ciel était fait de verre. Comme à son habitude, il écrit une romance mais teintée d’un soupçon de suspense et de magie. Ce roman se divise en trois parties : Victoire, Alice, Lara, soit les trois femmes de cette famille. La première était danseuse étoile mariée à un archéologue, la deuxième avocate ayant épousé un médecin, puis la troisième danseuse de ballet. La fatalité s’abattra sur cette famille. Mais si l’anneau des sept druides ramassé lors de fouilles sur un site celte pouvait changer le cours des événements ?

Je n’en dirai pas plus sur ce roman fort agréable à lire. Pour votre information, Alexandre Rabor est présent sur les réseaux sociaux et il tient aussi un blogue consacré à la littérature.

Un bon livre de détente à découvrir et un écrivain sympathique à encourager.

Extrait :

« Ce qu’elle ne savait pas était que même quand l’avenir paraissait bouché, même quand les océans ne semblaient n’être remplis que de larmes, même quand le ciel ne semblait n’être fait que de verre, une lueur d’espoir pouvait éteindre la nuit. » 

© Texte du billet sauf l’extrait, Denis Morin, 2021; photo de couverture, Pixabay


dimanche 28 mars 2021

Vilaines femmes

 

Il y eut un jour l’élection d’un président arrogant et machiste à Washington qui traitait de ‘’vilaines’’ les femmes qui ne se conformaient pas aux standards normatifs.

Dès novembre 2016, de l’autre côté de l’Atlantique, la maison écossaise 404Ink et des autrices écossaises et anglaises ont tenu à lui donner la réplique avec Nasty Women, essai qui fut publié en 2017. Et comme le hasard fait si bien les choses, Miruna Tarcau, la directrice littéraire des Éditions Hashtag, se retrouva en mars 2020 coincée en Écosse, à cause des mesures sanitaires. Elle fit des recherches sur des parutions et lut cette livre qui la remua par sa pertinence. Elle prit entente avec la maison 404Ink.

Par la suite, la maison Hashtag, qui a une ligne éditoriale similaire à sa cousine 404Ink, a pris le relais. Felicia Mihali et Miruna Tarcau ont traduit en français cet essai avec brio. Le livre Vilaines femmes est  paru en 2021 avec le défi de présenter des témoignages sortant des sentiers battus à l’aube du 21e siècle.

En résumé, voici. Elles en ont marre de jouer les filles cool, sympa et parfaites. Elles veulent prendre leur place au soleil, être elles-mêmes pour ne plus subir de discrimination à cause de la couleur de peau, d’un nom étranger, de l’orientation sexuelle, d’un retour à des pratiques anciennes, de l’obésité ou d’un handicap.   

Bref, ce livre est lumineux ! Je vous le recommande chaleureusement ! 

Extraits :

« Le monde est un endroit dangereux en ce moment, mais pas aussi dangereux qu’une vilaine femme avec un stylo en main et une histoire à raconter. Ces voix qui disent nos vérités ne peuvent être bâillonnées et certainement pas noyées. » 

« Ma mère et moi, nous travaillons ensemble, fouillant dans le passé pour trouver ce qu’on peut et inventant le reste. Au cœur de notre livre, on retrouve la notion que les péchés se transmettent d’une génération à l’autre, et le fait de briser ce cycle est difficile, mais possible… Les femmes peuvent changer le récit de leur vie. » 

« Je ne suis pas belle, tranquille et dévastée par la souffrance comme une héroïne dans un drame shakespearien; je ne suis pas une Ophélie qui s’étend doucement sur les eaux de la rivière avec ma tourmente, il n’y a ni bravoure ni grand symbolisme dans les difficultés que je traverse… »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021


samedi 27 mars 2021

Marées d'espoir, Les onze vies d'Ariane

 

En 2019, Ruth Benchétrit, poète et réviseure linguistique, lança l’idée d’un roman à relais lors d’un Café littéraire que j’anime pour l’association Toulèsarts de Saint-Eustache.

Écrire à quatre mains est déjà un défi. Alors imaginez quand plusieurs mettent la main à la pâte. Cela exige talent et rigueur. Le projet fut habilement coordonné par Ruth Benchétrit, assistée de Martine Gaudaire, également réviseure linguistique.

C’est ainsi qu’est né le projet de Marées d’espoir, Les onze vies d’Ariane. Le nombre onze correspond au total d’auteurs et d’autrices. Le personnage d’Ariane, essuyant un refus amoureux, voyagera de la Gaspésie vers l’Europe (Angleterre, Irlande, Italie). Cela donne un petit bijou où ces onze voix forment une chorale. On nous chante à l’unisson une romance pleine de surprises.

Le clou du projet résulte en onze épilogues, au gré des plumes.

Pour ma part, j’ai ajouté mon grain de sel en signant la préface.

Ce roman, agréable à lire, est paru en octobre 2020 aux Éditions Le grand fleuve. Il est disponible en contactant ruthie132@hotmail.com ou à la boutique en ligne de BouquinBec.

Un grand projet collectif et une belle découverte qui s’offre bien en cadeau.


© Photo, texte, Denis Morin, 2021

 

 


samedi 20 mars 2021

Poésie, images et plume de Ghislaine Lavoie et Élise Bilodeau

 

La poète Ghislaine Lavoie et la photographe Élise Bilodeau viennent de faire paraître en mars 2021 un très bel album intitulé Poésie, images et plume

Dans le cas de livre du genre, je me demande toujours si c’est la photo qui a inspiré le texte ou si le poème a provoqué le capture des paysages. Je note une grande complicité entre les deux artistes. C’est indéniable.

Quant aux textes célébrant la vie, l’amour, les saisons, l’eau. On y décèle aussi un grand amour pour le Québec avec ses forêts et son fleuve tranquille. J’entends aussi les chants des anciens portés par la brise l’été et la poudrerie en hiver. Les lignes tracées me renvoient inévitablement aux chansons de Gilles Vigneault et Félix Leclerc. 

Mon père, ce taiseux, s’il était encore de ce monde aurait dit que c’est vraiment de la belle ouvrage ! J’aurais abondé et j'abonde dans le même sens. 

Je vous invite à contacter les deux artistes sur Facebook, si vous souhaitez vous procurer ce très beau livre parfait pour une table à café.


Extraits : 

« Il existe un chemin ouvrant le cœur des arbres

Vers la vie qui attend

Tout là-bas doucement

Ce chemin est à nous est à vous est à moi

Rejoignez mon bonheur si vous passez parfois »

 

« Chaque matin

Je réinvente ma naissance et l’existence

Survivant de multiples naufrages »

 

« Mots je vous rends l’offrande des saisons

Mots du ciel au présent cueillis mûrs à la branche du vent

Mots étangs tous gorgés de lumière tous d’avides élans… »

 

 

© Photo et billet, sauf les extraits de G. Lavoie, Denis Morin, 2021

 


dimanche 14 mars 2021

Éloi et la mer de Karine Geoffrion

 

Tout récemment, en mars 2021, je vous ai présenté du superbe roman La valse de Karine Geoffrion que je vous ai décrit comme étant ‘’de l’orfèvrerie’’.  En règle générale, quand j’aime une plume, je parcours le corpus littéraire afin d’en connaître un peu plus sur l’imaginaire de l'artiste.

Je remonte en 2015 avec Éloi et la mer, roman publié chez Les Éditions Sémaphore. Ce livre fait vibrer les cordes de l’intime. Madeleine est une femme entre deux rives, entre deux eaux. Elle ne sait plus où elle en est. L’onde calme de surface est brouillée. Elle voit trouble depuis qu’elle picole un peu trop. 

Elle aimait Jean, mais maria Richard. Ce mariage bat à présent de l’aile. À cela, s’ajoute fiston Éloi qui a décidé d’aller étudier à Rimouski, ville en bordure du fleuve Saint-Laurent, que les gens de l’est du Québec appellent poétiquement la mer.

Durant l’absence de son mari en voyage d’affaires, elle s’entiche d’Antoine, un jeune peintre qui a l’âge de son fils.

Jusqu’où ira-t-elle pour obtenir de la tendresse et de la considération ?

Fait à noter que ces deux romans ne contiennent aucune réplique. La narration est réalisée à la troisième personne comme une caméra qui capte à la fois les scènes et les tourments.

En bref, fascinante lecture; style juste; aucune ligne ni à ajouter, ni à retrancher.

Extraits : 

« Dans l’attente de l’approbation maternelle, Éloi n’était plus qu’un gamin de dix ans coupable d’une bêtise terrible, impardonnable. Elle était devenue si blême lorsqu’il avait prononcé le mot départ… Et semblait si fragile appuyée là, face au mur ayant recueillir sa surprise, ses deux mains enfoncées dans le comptoir sombre qui la soutenait, qui l’empêchait de s’effondrer. »

« Soulagée d’avoir évité un autre refus, elle ne perçut pas la pointe d’hésitation dans la voix d’Antoine, et s’élança d’un pas hardi vers le fond de la pièce. Son repas commandé, possédée par le désir de s’ancrer auprès de lui, de ne jamais le quitter, elle se positionna face au chevalet, son corps vibrant incliné vers la toile déjà amorcée. Antoine, par politesse, entretint la conversation jusqu’à ce qu’elle reçoive son plat, puis, impatient de reprendre son travail il se remit à peindre en silence. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de K. G., Denis Morin, 2021

 

 

 


dimanche 7 mars 2021

Épidermes

 

Épidermes paru en 2021 aux Éditions Tête première, sous la direction de Sophie-Anne Landry et Mattia Scarpulla, est un recueil collectif de nouvelles et de poésie avec la participation de Alain Beaulieu, Jean-Paul Beaumier, Fanie Demeule, Anne-Marie Desmeules, Natalie Fontalvo, Ariane Gélinas, Nicholas Giguère, Sophie-Anne Landry, Stéphane Ledien, Marie-Ève Muller, Anne Peyrouse, Mattia Scarpulla, Miruna Tarcau, Alex Thibodeau. 

Les auteurs et autrices s’adressent à l’esprit, mais aussi au cœur du lectorat. On réfléchit sur le corps, la perception, les sens, l’image sociétale, la sensation, la sensualité. Ça décoiffe agréablement. Déjà que la superbe couverte annonce une secousse sismique. 

Des poèmes bien émouvants ponctuent le livre, formant des traits d’union et des points de suture entre les nouvelles. 

Les thèmes abordés sont les suivants :

une femme est invitée à une kermesse dans la campagne irlandaise… ;

une jeune d’un milieu marginal se cherche au cœur d’une histoire d’amour avec un compagnon jaloux;

un homme consomme violemment des prostituées;

une intervenante en santé mentale éprouve une empathie trouble à l’égard des usagers;

une femme exilée à la campagne devient objet de curiosité;

une détective est hantée par une présence;

une jeune femme d’un futur assez proche entretient un rapport viscéral avec la structure d’un pont;

un couple connaît des tensions, à cause d’un couple d’amis marginaux, revenus meurtris d’un projet de coopération internationale;

un homme se soigne, alors que son frère se meurt;

un adolescent obèse vit le rejet et le harcèlement;

une danseuse sourde expérimente le retour de l’ouïe, grâce à un implant cochléaire;

une jeune femme se fait dire par un conjoint qu’elle mourra jeune à la lecture d'un pli cutané sur son ventre;

la dure cohabitation d’une amante, d’une chatte et de l’amoureux mal lavé, selon le félin. 

Ce collectif va dans la trame de l’existence et n’est pas une lecture de divertissement. Ça chamboule les neurones et les émotions. Longue vie à cette maison qui innove et à ses auteurs et autrices.

Extraits :

« y faut te calmer

même sous la lumière vieillissante de fin de journée tu la vois

ta tache de naissance en forme d’explosion

ta supernova

confirmation visuelle

pis au centre en plein cœur de ton soleil mourant

la petite goutte de sang »

                                              Natalie Fontalvo

« des mûres

jutent sous mes ongles

je traverse une haie

jusqu’à toi

déshabillée

un chapelet de billes translucides

dégringole des branches

tu glisses ta main

sur ton visage

barbouillé

je ne distingue pas

le fruit

de sa grappe »

                                          Anne-Marie Desmeules

« La séance est terminée. Je prends une grande respiration. La lumière m’éblouit. Je n’entends plus le chien aller et venir derrière la porte. J’ignore le nom qu’elle lui a donné. Rotule ? Tibia ? Péroné ? Je parierais qu’il y a des chirurgiens qui nomment leur chien Bistouri, ou Sarcome dans le cas des oncologues. De grands caniches royaux. Sarcome, au pied ! Bistouri, va chercher, mon chien, va chercher. Évidemment, les chiens n’en font qu’à leur tête, et ce n’est pas moi qui vais les blâmer. »

                                                Jean-Paul Beaumier

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021

 


mercredi 24 février 2021

La mémoire est une corde de bois d'allumage de Benoit Pinette

 


Il arrive parfois qu’un livre lu nous ramène à notre propre vécu. C’est le cas avec le très beau recueil La mémoire est une corde de bois d’allumage de Benoit Pinette publié en 2021 chez La Peuplade.

Le poète-chanteur mieux connu au Québec sous le pseudonyme Tire le Coyote nous parle du passé, du présent et de l’avenir. À l’instar de bien des hommes de 70 ans et plus, son père appartenait à une génération de taiseux vaillants mais inadaptés socialement. Le jour, ça travaille, mais le soir ça picole, ça humilie, ça blesse femme et enfants.

Puis, le fils grandit, s’intéresse aux sports et à l’écriture. La musique lui permet de mettre sa poésie en chansons. Il fait du ménage dans ses tourments. Il tombe en amour, devient un père soucieux de briser toute forme de violence sous son toit. Certains cycles comportementaux méritent qu’on ne les perpétue pas, même si certains traits de famille peuvent persister. Ses enfants deviennent pour ainsi dire le sphinx qui renaît de ses cendres en version pacifiée. 

Ce poète-chanteur est beau en dehors comme en dedans. Sa plume émeut et son esprit est d'une conscience très éveillée. Vivement les prochains opus !

Extraits :  

« trafiquer

la nature première des racines

relève de l’impossible

je fixe alors l’horloge

j’espionne le temps

pour voir s’il veille comme moi

au grand démantèlement

de l’hérédité »

 

« j’accueille

les souvenirs périssables

dans mes fragments d’enfance

désert de fractures

et de ravissements fragiles

mon avenir s’accommodera

de sa descendance »

 

« je suis littoral

je m’abandonne

comme une plage à la mer

le large sondé

l’éternité renouvelée

en un clin d’œil

dans la tour

d’un château de sable »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de B. Pinette, Denis Morin, 2021