dimanche 3 mai 2026

Duras en quinze minutes de Geneviève Damas

 

Après des études de droit, Geneviève Damas a préféré devenir comédienne en Belgique. Elle est aussi dramaturge, romancière et nouvelliste. Elle publie au Québec Duras en quinze minutes chez Ventricule gauche.

Voici un survol des nouvelles de l’autrice et mes impressions très favorables. Cette recension ne comportera pas d’extraits contrairement à mes habitudes, vu la variété des univers présentés. L’autrice maîtrise habilement les sujets et fait preuve de beaucoup d’empathie.

La leçon de théâtre : enlèvement d’une critique par une comédienne saturée par la mauvaise foi de la première. Histoire drôle à lire avant de s’endormir, fou rire assuré.

La petite reine : une Belge de souche montre à une voisine immigrante comment monter à vélo. Texte sympa prônant l’entraide et le vivre-ensemble. 

Un petit quelque chose : sur les drames et les souvenirs d’une famille avec un objet comme madeleine de Proust. Nostalgie quand tu nous tiens.

Éclaboussures : une journaliste au palais de justice qui s’intéresse au vécu d’accusés dans une histoire de trafic. La solidarité semble au rendez-vous.

Avenue de l’Aviation : une étudiante prise entre son souhait de réussir et la solidarité avec un ami dans un contexte de grève. Ah, la nostalgie de l’adolescence. Comme c’est beau.

Matière noire : une domestique d’origine polonaise travaille pour un scientifique russe. Il explique ses travaux sur la matière noire et elle établit un parallèle avec le deuil de son enfant. Certaines personnes auraient voulu un parcours tout autre. Tout simplement émouvant.

Ce qui n’a pas de prix : Une membre d’une délégation européenne s’intéresse à un quartier populaire plutôt qu’aux constructions modernes, lors d’une visite en Chine, au grand déplaisir des hôtes et des responsables de la délégation. Vive les chemins de traverse, l’esprit de découverte, les effluves du thé au jasmin et les chaussons brodés.

Où sont passés les tiens ? : Une touriste blanche en Haïti s'éloigne peu à peu. Elle ne devait prendre l’air que quelques minutes sans surveillance, sécurité oblige. Fascinée et émerveillée, elle va son chemin. Sa soif de voir la mer est contagieuse. J’envie cette touriste.

Que des morts : Un milieu scolaire se questionne sur la cause de suicide d’une étudiante. Des policiers mènent une enquête. Pourquoi elle ? Superbe réflexion sur le poids des mots. Être enseignant, cette nouvelle serait une lecture obligatoire en guise d’outil de sensibilisation à l’enjeu de l’intimidation. 

Sur la plage de Molyvos : un journaliste voulant proposer des reportages sur les îles d’Europe se voit coincé à traiter des arrivées de migrants sur l’île de Lesbos. Ou quand les articles initialement prévus devaient oblitérer les tragédies, la sienne et celles des autres. Ou quand le malheur fait vendre des copies et génère des clics. Nouvelle-miroir très pertinente de l’actualité en Méditerranée et en mer Égée.

Au-dessus du vide : Un étudiant erre toute une journée en ville. Et si la vie était plus authentique et plus signifiante que tous les sujets d'un seul jour en classe ? J'ai beaucoup aimé l'audace de ce personnage.

Forêt : Une jeune femme conduit un ami pour un après-midi en forêt. Il a une nouvelle à lui annoncer. La balade fut trop brève. J’aurais pris plus de temps en forêt, d’indices à propos de cette nouvelle qui bouleversera la vie de l’ami.

Typhon : Une bourgeoise s’ennuyant comme la pluie prend ce pseudonyme pour se transformer en militante écologiste. Beau pied de nez à son milieu et à son mari. Nouvelle inspirante.

Duras en quinze minutes : Deux jeunes hommes ambitieux suivent une formation de lecture rapide. Ce serait un atout pour leur avenir professionnel, leur a-t-on dit. Le test final sera de lire en quinze minutes le roman Moderato cantabile de Marguerite Duras. L’un abandonne, l’autre poursuit sa formation. Mais comme il est agréable de se perdre lentement dans une lecture. Ils le comprendront peut-être plus tard.

 

 


dimanche 26 avril 2026

Cette mort qui n'était pas la leur de Marie-Célie Agnant

 

Marie-Célie Agnant est une femme de lettres québécoise d’origine haïtienne. Poète, nouvelliste, romancière, elle vient de faire publier Cette mort qui n’était pas la leur aux Éditions de la Pleine Lune.

Dans ce récit, on y rencontre Mona, une étudiante, qui se lit d’amitié avec Zofia, la mère de Robert Dziekanski, décédé le 14 octobre 2007 à l’aéroport de Vancouver après avoir reçu des décharges de pistolet électrique par des membres de la GRC. 

Zofia se voit brisée par cette fin impardonnable. La tragédie ouvre les vannes et permet à Mona de réfléchir aux guerres, à l’esclavage, au racisme, aux inégalités sociales, aux abuseurs et à toutes ces victimes de la grande Histoire d’ici et d’ailleurs.

Mona remplit les pages d’un cahier décrivant son amitié avec Zofia, puis note ses observations sur les enjeux de la décolonisation de notre pensée. S’ajoutent ensuite des analyses et des constats à propos de toutes ces morts imposées injustement par les autres à des individus qui auraient pu avoir une destinée et que l’on déshumanise pour mieux les exploiter, puis les tuer brutalement ou à petit feu.

Bravo à l’autrice pour ce plaidoyer audacieux si lucide et si pertinent. À lire si vous avez une conscience sociale ou si vous souhaitez la développer. Vraiment, c’est un livre coup de poing.

Extraits :

« Je dirai comme toi : il faut se libérer de toute fragilité identitaire pour devenir soi-même et être humain à part entière. »

« Comment demeurer honnête face à la vie s’il nous faut taire tous ces crimes ? Fermer les yeux devant l’horreur sans cesse renouvelée de la condition humaine ? Nous vivons dans des sociétés éreintées, complètement brisées. Il nous faut écrire, car la prochaine bataille ne peut être que celle des idées et de la clarté. »


dimanche 22 février 2026

Sablier, miroir et compas de Thomas Mainguy

 


Thomas Mainguy est un homme de lettres et un enseignant au niveau collégial. Il publie aux Éditions de la Pleine Lune le recueil de poésie Sablier, miroir et compas, recueil doté d’illustrations aux formes géométriques de François Vincent.

Le livre se divise en quatre sections Ouverture, Alphabestiaire, Souricière, Carnet du géographe.

En poésie, on ne court pas, on s’y pose. J’ai lu attentivement trois fois le recueil pour en cerner des tangentes. Il va de soi que le titre suggère trois façons de voir le monde par le temps, les images et les mesures. 

Chez l’auteur, j’y ai perçu des moments de contemplation, de rêve face à la nature, mais aussi de l’humour et du cynisme par rapport aux bipèdes que nous sommes. 

La désespérance n’est jamais loin comme dans le poème Épée où le poète se demande si le manche de l’épée qui fouille dans nos cendres terrestres est froid. 

Dans la section Alphabestiaire, le parti pris est envers les animaux, car l’humain n’est que destructeur des habitats et faucheur de vies.

Dans le section Souricière, l’existence se joue comme prise au piège. 

À lire cet intéressant recueil conceptuel en clair-obscur sur les contradictions de la nature humaine. 

Extrait :

« Pour être une bonne marguerite,

Tu dois aimer les décapitations

Progressives. As-tu ce qu’il faut ? »

 

 

 

 

 


jeudi 5 février 2026

Autoportrait d'une autre d'Élise Turcotte

 

Je crois depuis très longtemps que nos vies évoluent en constellation sans trop nous en apercevoir. Des gens gravitent autour de nous de près et de loin. Il nous arrive aussi que nos proches nous comparent à un être disparu, ce fut le cas d’Élise Turcotte qui s’est intéressée à sa tante maternelle l’actrice Denise Brosseau (1936-1986).

Toutefois, la mère de l’autrice semblait plutôt avare de détails sur sa propre sœur, fausse pudeur qu’ont parfois les anciens, quand sa fille lui posait des questions. Le silence et la censure méritent bien des réponses franches et empathiques. Ces omissions volontaires pousseront Élise Turcotte à mener une enquête, voire à reconstituer la vie de sa tante. La recherche s’est terminée avec Autoportrait d’une autre, livre magnifique paru chez Alto en 2023.

Au fil des pages, nous apprenons que cette mystérieuse parente née à Sorel étudia le mime avec Marcel Marceau, qu’elle épousa le réalisateur Alejandro Jodorowsky, puis le peintre Fernando García Ponce. Elle souhaitait aussi étudier les grands philosophes.  On s’éloigne de la banalité d’une vie tranquille.

Les voyages de notre talentueuse chercheuse le furent tant dans certains lieux à Paris, Mexico et Montréal que dans les indices glanés ici et là dans un carnet ayant appartenu à la grand-mère maternelle.

Au-delà de ce personnage fascinant que fut Denise Brosseau, Élise Turcotte nous ramène aussi à l’essentiel, soit la méconnaissance des femmes artistes par le grand public et leur occultation dans la mémoire collective.

Je recommande chaleureusement ce livre dont certaines images m’ont habité durant un tout récent voyage au Mexique. Ce serait amusant un jour d’écrire un récit sur les ouvrages qui arrivent en temps opportun dans nos vies. Merci à Élise Turcotte pour ce bel hommage à sa tante.

Extrait :

« J’écris ce livre en oblique. Il y a des anecdotes à droite, des phrases à gauche, des corps et des cahiers qui respirent dans une boîte au couvercle entrouvert. J’épluche un objet, et des retailles posées sur ma table renaît autre chose. C’est une étude vivante. Oui, une matriochka sans cesse recomposée. »

 

 

 

 


dimanche 14 décembre 2025

Arma Christi de Bruno Carpentier

 


Bruno Carpentier est un romancier qui se spécialise dans le polar, genre littéraire qu'il maîtrise avec brio. Il nous revient avec un nouvel opus intitulé Arma Christi publié dans la collection Esprit Noir, aux Éditions The Melmac Cat.

Il nous fait découvrir la Provence sous un angle moins bucolique. On est bien loin de la carte postale, des paysages peints par Vincent Van Gogh et des collines couvertes d’oliveraies et de champs de lavande.

Ana Boyer, enquêtrice de la section de recherches de Marseille, assistée de sa jeune collègue Cheveux-de-feu, doit résoudre une série de meurtres entre Marseille et Cassis. Toutes les victimes ont sur la peau des symboles liées à la crucifixion du Christ.

Ana se voit aussi déchirée entre son métier qui la passionne et ses obligations familiales avec ses filles qu’elle ne voit pas assez longtemps et une parente aux portes de la mort.

Quant à l’affaire en cours, de quoi s’agit-il vraiment ? De victimes d’un tueur mystique ? Ou bien d’un lugubre trafic ? Et si trafic il y a à quelle fin ?

Je vous invite à lire ce roman palpitant pour y voir plus clair. J’ai repoussé à quelques reprises l’heure du sommeil poussé par ma curiosité et par le style haletant de l’écrivain. Ainsi, vous ne verrez jamais plus la Provence de la même manière.

Extrait :

« Après quelques secondes, Ana entra à son tour dans la salle de réunion, un café à la main. Elle largua son épais dossier sur la table encombrée des reliefs du petit-déj et fit un bref tour d’horizon. L’essentiel de la bande était là, un des avantages de vivre en essaim dans la tour infernale. »

 


dimanche 30 novembre 2025

Inlandsis de Marie-Pier Poulin

 

Ces derniers soirs furent accompagnés agréablement par la lecture d’Inlandsis de Marie-Pier Poulin, roman paru chez Les Éditions Sémaphore.

Élise Reed-Dupuis naît à Montréal, fille d’une Américaine et d’un Québécois, grandit en Ohio, puis s’installe une fois adulte au Québec. Dès le high school, elle se fera appeler Elyssa Reed. 

Au cours de ses études en géologie, elle fit la connaissance de Frank. Ce couple aura deux enfants ensemble. Quelques années plus tard, Debby leur adolescente rebelle fera passer des nuits blanches à la mère et leur fils Théo sera celui qu’il faudra protéger des frasques de sa sœur, pendant que le mari participera à des congrès de haut niveau.

L’inlandsis est un glacier continental qui glisse souvent vers la mer. Ainsi, il en va d’Elyssa qui s’éloigne peu à peu des siens. Ces derniers temps, Elyssa travaille à titre de bibliothécaire et de rédactrice d’articles scientifiques. Fascinée par l’existence d’une Élise R. Dupuis, son double, géologue et sommité en son domaine, trouvée un soir d’ennui en ligne, sa destinée s'en voit transformée. 

Ce roman si intelligent pose les questions suivantes :

Jusqu’où une femme peut-elle s’effacer de son propre parcours par devoir ?

Est-ce que la charge mentale des femmes peut être évitée afin d’assumer pleinement sans subir les obligations liées aux autres ?

Dans un réalisme magique, a-t-on un double qui évolue en parallèle à notre propre existence ?

Je vous recommande chaleureusement la lecture du roman Débâcles paru antérieurement et d’Inlandsis de Marie-Pier Poulin.

Extrait :

« Tous ces mois de lecture et d’étude, toutes ces heures de travail à apprendre ses textes, à reproduire ses formulations, sa démarche, son allure… Tous ces moments culminaient vers une seule chose, vers ce seul moment. »

 


mercredi 19 novembre 2025

Afin que personne ne puisse nous faire de mal de Pascal Delorme

 

Ah que de surprises dans les boîtes à livres placées çà et là sur nos itinéraires ! Un soir pluvieux rue Fleury à Montréal, ma main déniche un livre que je prends et que je glisse dans un sac avant d’entrer au restaurant. Arrivé à la maison, je le sors de sa cachette, fasciné par le beau visage souriant du jeune homme.

J’ouvre la couverture pour m’imprégner de ce roman unique écrit par Pascal Delorme publié en 2001 chez Stanké. Ce livre est Afin que personne ne puisse nous faire de mal, seul roman de Pascal Delorme. Et quelle surprise ! Et quelle qualité d’écriture qui équivaut à Ce que je sais de toi d’Éric Chacour. Rien de moins. 

Gabriel, étudiant, est amoureux d’Étienne, peintre. Le premier ne songe qu’à parfaire ses connaissances, à dévorer les livres qui lui tombent sous la main et à écrire. Et le deuxième veut parsemer des toiles de ses couleurs et jouir de la vie. Un médecin annonce à Étienne qu’il a contracté le VIH. Sous le choc, le peintre refuse momentanément les soins et se réfugie au Bic chez sa mère austère dans le Bas Saint-Laurent. Assise et grillant ses cigarettes, elle le regarde peindre en silence. Elle parle peu, mais ses rares mots s’ouvrent sur la vie, celle du présent et du futur.

La beauté de ce roman sur l’amour, le désir, la sérodiscordance réside dans la narration effectuée par Gabriel qui tient son journal de l’attente et par quelques extraits de lettres d’Étienne. Les deux hommes se manquent cruellement. Aura-t-on droit à des retrouvailles ou non ? Je ne dévoilerai pas la fin.

À votre place, je réserverais l’exemplaire disponible en prêt à la BAnQ. Vous pouvez aussi le réserver à la bibliothèque publique de votre secteur.

Pour Stanké, de grâce, republiez ce livre.

Pour Pascal Delorme, pourquoi nous priver d’une si belle plume ? Vivement un nouvel opus !


mercredi 29 octobre 2025

Poisson d'eau douce de Jocelyn Sioui

 

Jocelyn Sioui est un marionnettiste et un conteur doté d’un grand sens de l’humour. Il a fait paraître aux Éditions Hannenorak le conte Poisson d’eau douce.

Il était une fois un artiste wendat, en l’occurrence l’auteur du livre, qui dit s’être inspiré d’après les écrits du Jésuite-anonyme-à-la-face-défacée-par-de-l’eau-ou-des-larmes. Comme vous le voyez, ça donne le ton un brin sarcastique ou poétique du conteur, selon les pages. D’ailleurs, le bouquin est fait autant pour l’oreille que pour l’œil. Suffit d’écouter les péripéties, la bravoure et de voir l’étendue du monde qui se déploie comme si on avait érigé sa tente au sommet d’une tortue géante.

Toujours est-il que Jocelyn Sioui déploie son regard au-dessus des eaux pour nous entretenir d’Auhaïtsic, un jeune héros wendat qui claudique sur la terre ferme, mais qui nage agilement dans l’eau des rivières.

Nous accompagnons son groupe quittant la Baie géorgienne pour se diriger vers le fleuve Saint-Laurent, poursuivis par des guerriers Haudenosaunee, membres du Peuple des longues maisons ou si vous préférez de la confédération iroquoise.

À travers ce jeu de cache-cache à canot et du sauve ta peau si tu peux, Jocelyn Sioui entremêlera le parcours d’Auhaïtsic aux souvenirs de jeunesse de son grand-père paternel Lucien et de sa mère Jocelyne. Lucien aimait bien se promener sur Önanta que l’on désigne aujourd’hui par le Mont-Royal et Jocelyne en fera tout autant pour fuir la violence familiale. 

Jocelyn Sioui nous remue dans ses propos savoureux avec ses légendes transportées par les vents d’antan et les faits historiques réels qui remettent tout en perspective et en contexte. Il n’est jamais trop tard pour corriger la trajectoire de la flèche.

Je crois qu’il ne me reste plus maintenant qu’à lire les autres livres de Jocelyn Sioui publiées aux Éditions Hannenorak et d’assister à ses spectacles dès que l’occasion se présentera.

Extrait :

« L’automne était à mi-temps. Les couleurs explosaient sous les rayons du soleil. La forêt sentait bon. Plus tard, ce même jour de 1650, les six sont arrivés au village. Juste à temps pour fêter la fin de l’été. De la bouffe, en veux-tu, des chants, des danses, un grand feu. Tout ce qu’il faut pour se rappeler de célébrer aussi ceux qui sont vivants. »

 


mercredi 15 octobre 2025

Le fleuve debout de Danielle Dussault



Les femmes de lettres ont souvent cette aptitude généreuse de témoigner leur admiration pour d’autres femmes artistes. Danielle Dussault ne fait pas exception à la règle.

Dans Le fleuve debout paru chez L’instant même, elle expérimente durant une résidence d’écriture le silence et le rythme des eaux dans le chalet d’été situé à Petite-Rivière-Saint-François qu’occupa Gabrielle Roy (1909-1983) à partir de 1958.

À l’intérieur de cette maison de campagne, Danielle Dussault fait une chambre à soi. Tout remue en elle sa québécitude face à l’immensité de l’horizon, des commentaires de sa fille, ses amours mortes.

Elle s’enveloppe d’un châle de quiétude le soir en s’assoyant dans la chaise berçante de sa devancière après avoir contemplé, puis marché le long du fleuve où se perdit souvent le regard des peintres et des écrivain.e.s. Combien faut-il de galets retournés sous sa semelle pour tracer un sentier sans se retourner ? Jusqu’à quand doit-on quitter la compagnie des gens pour plonger dans un cahier qui ne demande qu’à être couvert de hampes, de jambages et de sens ?

Puis, le jour file et la pénombre recouvre la maison. On entend siffler le vent aux fenêtres ou la bouilloire qui appelle l’heure du thé aux baies des champs si parfumé. Dans ce récit intimiste, elle constate la vie qui lui file entre les doigts et dont elle dépose quelques fragments ça et là de sa pensée limpide. Elle laisse le superflu aux autres. Elle va à l’essence des faits et des choses.

Il existe des musiques et des images intérieures qui sont de la littérature et les livres de Danielle Dussault en font partie. À lire pour l’écriture tendre de Danielle Dussault et l’envie de relire Gabrielle Roy.

Extrait :

« Je couds lentement une robe faite de mots, le fil pour les assembler se déploie dans une vieille lenteur, un rythme qui n’appartient qu’au matin, j’écris depuis si longtemps déjà : une voie, un cri dans la nuit, une parole. »


dimanche 5 octobre 2025

L'expérience Milena de Danielle Dussault

 

Danielle Dussault, femme de lettres et enseignante, s’intéresse dans son essai L’expérience Milena paru aux Éditions Hashtag à la journaliste Milena Jesenská (1896-1944) et à Franz Kafka (1883-1924). 

Notre autrice établit un parallèle entre Milena qui vécut une histoire d’amour passionnelle avec Kafka et elle-même autrefois une étudiante subjuguée par un professeur de littérature. Dans les deux cas, elles se virent confronter au refus de l’autre et durent se retrancher longtemps dans leurs blessures.

Dans ce très beau livre, on voit Danielle Dussault marcher par les rues de Prague, accompagnée d’une traductrice, à la recherche de Milena, tentant de décortiquer les méandres de la passion. Milena possédait l’audace de l’expression déterminée et franche, alors que Kafka se protégeait par une pudeur névrotique et paralysante.

Milena se résolut à détruire sa propre correspondance. Les traces de son passage ne restant que dans la mémoire d’un Kafka cloîtré et de leur ami commun, l’écrivain Max Brod, et puis dans les lettres de Kafka à Milena.

Bien des années plus tard, Margarete Buber-Neumann, compagne de détention au camp de Ravensbrück, écrira un vibrant hommage à Milena Jesenská. 

À son tour, Danielle Dussault a le grand mérite de faire émerger de l’ombre la figure fascinante et dynamique de la journaliste tchèque.

Danielle Dussault se questionne sur la propension des femmes, surtout des écrivaines, à disparaître, à brader la présence par l’oubli, comme si cet effacement s’avérait solution et baume face à des histoires inabouties et à la difficulté de vivre. Elle pense aussi à ce père longtemps distant, musicien et compositeur, disparu dont il ne lui reste que deux partitions.

Somme toute, l’écriture exige son tribut de silence pour créer, mais est-ce au point de l’estompement de soi-même ? 

Je recommande chaleureusement la lecture de cet essai. Un doux et beau voyage au coeur de Prague, de l'amour et de la littérature. 

Extrait : « Ces pages que j’avais brûlées me manquaient à présent. Je me souvenais seulement du crépitement des feuilles. Les morceaux de nuit s’envolaient dans l’âtre en voltigeant comme des papillons. »

 

 

 

 

 

 


dimanche 21 septembre 2025

Sauvage de Julia Kerninon

 

Julia Kerninon ne fait rien comme personne et c’est tant mieux. J’avais remarqué sa prose fluide mais ô combien percutante avec Ma dévotion, Liv Maria, Le dernier amour d’Attila Kiss.

Avec Sauvage paru en 2023 chez L’Iconoclaste, elle nous présente le personnage d’Ottavia Selvaggio. Elle est fille d’un restaurateur romain et d’une mère déracinée de la campagne, celle-ci longtemps en froid avec son mari absent.

Ottavia décide de suivre les traces de son père, d’ouvrir des restaurants, d’épouser un critique culinaire, d’être fascinée tour à tour par un ancien collègue et un Parisien de passage à Rome, de se bâtir une cabane au jardin pour s’y réfugier la nuit jusqu’à l’aube et de retourner vers les siens, époux et enfants, à sa guise.

Somme toute, la romancière se pose les questions suivantes. Faut-il absolument se soumettre en tout point à la volonté d’autrui ? Être libre, mais pourquoi ? L’amour signifie-t-il épanouissement ou asservissement ? Peut-on se choisir sans blesser ? Mène-t-on sa destinée, entrecroisée à celle des autres ou en parallèle ?

Extrait :

« Je me demandais de quelle liberté je disposais encore, et quelle liberté j’avais abandonnée à mon insu qu’on ne me rendrait plus. »