samedi 22 février 2020

Rencontre onirique du peintre Claude Bolduc et du poète Paul Laurendeau


Claude Bolduc est un peintre autodidacte inspiré et inspirant originaire du Saguenay et Paul Laurendeau érudit linguiste, docteur ès lettres, écrivain, issu de Lanaudière, nous ont offert en 2019 un clash, un choc des titans avec Rencontre onirique.

Sans les textes, ce livre eût été un album pour table à café. Vous savez il y a des livres que l’on laisse traîner pour épater la famille, les amis, pour montrer qu’on a de la culture. Vous savez tout aussi bien qu’il existe d’autres bouquins que l’on lit, que l’on scrute à la loupe ou avec la lampe intégrée de son cellulaire. Rencontre onirique appartient à la seconde catégorie.

En France, on ne se surprenait pas de voir Jean Cocteau boire une bière en compagnie de Picasso. Donc, au Québec, on ne devrait pas ou plus se surprendre de ces tandems d’artistes versant dans le multimédia ou le multidisciplinaire.

Patrick Cady, fondateur du Musée d’art contemporain singulier de Mansonville au Québec, signe la préface. Paul Laurendeau nous explique succinctement ce qu’est la pictopoésie, d’où la création de pictopoèmes, quant à Claude Bolduc, il nous donne les grandes lignes de sa démarche et décrit certains éléments picturaux de son corpus iconographique.

Dans cet ouvrage, le poète se met au service des tableaux. Ainsi, ses pictopoèmes se désignent de la même manière que les peintures. On dépeint en images et en mots des femmes-oiseaux, des femmes nues, des démons, des anges sages ou non, des coqs, des extraterrestres, des membres de la famille, l’épouse du peintre Isabelle Larouche, autrice. Éros et Thanatos s’y contrastent. Claude Bolduc, homme de foi et de convictions, dénonce toutefois les égarements sociaux, religieux et politiques. Paul Laurendeau appuie, confirme les intuitions du premier avec un style rabelaisien, c’est-à-dire qu’il n’hésite pas à tartiner plus densément s’il le faut. Le peintre et le poète font dans la générosité et l’audace.

Le peintre fut à une autre époque le facteur du peintre Arthur Villeneuve. D’ailleurs, dans les tableaux, j’y ai vu l’inspiration de Villeneuve et de Frida Kahlo. Le poète explore aussi et s’éclate, s’amuse, tempête et émeut.

Vraiment, "de la très belle ouvrage" comme le disent les anciens au Québec. N’hésitez pas à contacter le peintre et le poète via Facebook pour vous procurer ce superbe livre d’art et de pictopoésie.


© Photo, texte du billet, Denis Morin, 2020










samedi 15 février 2020

Théo à jamais de Louise Dupré




Les drames n’arrivent qu’aux autres aurait pu penser Béatrice, cinéaste et monteuse au tout début de l’émouvant Théo à jamais de Louise Dupré, roman paru en 2019 chez Héliotrope.

Béatrice monte justement un documentaire sur les jeunes tueurs dans les écoles. Il pleut des hallebardes ce jour-là quand elle reçoit un appel de Floride lui annonçant que Karl son époux et leur fils Théo étaient à l’hôpital. Le fils était parti rejoindre son père qui devait parler devant une classe à l’université. Le fils devait en profiter pour se détendre à la plage. Mais pour quelles raisons le fils a-t-il tiré sur son père ? Théo descendu par un policier ne pourra jamais répondre.

Karl se remet physiquement, rationnalise tout, met tout sur le compte de la détresse psychologique du fils. Quant à elle, Béatrice la narratrice veut comprendre sous la forme d’un journal intime. Elle aura bien fait de se montrer persévérante dans sa quête, puisque des parcelles de réponses lui parviendront, ce qui permettra à ce couple et à la famille de mieux vivre le deuil.

Bien des scènes de ce roman m’ont remué, surtout le dépôt de l’urne de Théo en terre qui m’a tiré des larmes.

Louise Dupré nous rappelle avec délicatesse et tendresse que la lumière finit par dominer les ténèbres.

Extraits :

« Moi, mon enfance, je l’avais vécue à l’abri de l’horreur, dans l’enthousiasme de la Révolution tranquille, est-ce pour cette raison que je me sentais fragile ? J’aimais dire que, avec le temps, j’étais devenue forte de mes fragilités, mais une phrase comme celle-là sonnerait creux désormais, l’impression d’être en verre. »

« Karl m’a trouvé songeuse. Je lui ai dit que je pensais à la beauté du monde. Je voulais en effet me concentrer sur la beauté, et non sur Théo. Il fallait qu’il y ait des moments où nous ne parlions pas de notre malheur, des moments où la joie chasse la tristesse, ce serait désormais une discipline à cultiver. »



© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Louise Dupré, Denis Morin, 2020

Entretien avec Marie-Christine Arbour





Aujourd’hui, je rencontre Marie-Christine Arbour au Café-épices Bé rue Saint-Denis à Montréal par un samedi lumineux de février. Nous verrons quelles sont ses motivations liées à l’écriture.

À quand remonte votre envie d’écrire, pour ne pas dire votre besoin d’écrire ?
À 11 ans, après un voyage en Amazonie, j’ai voulu m’exprimer. Ce voyage fut un choc.

Le voyage un choc ?
C’était en 1977. J’ai failli mourir dans la jungle. Utop est mon roman qui traite de ce voyage. Nous étions à cinq jours de la civilisation. Nous nous déplacions en pirogue. À l’époque, j’avais 11 ans et j’ai écrit 10 pages. Ce fut l’élément déclencheur.

Écrivaine du silence ou de la cohue ?
Je fonctionne très mal dans le bruit. Je ne peux écrire dans le bruit d’un café.

Dans Moi, Hercule et dans PsychoZe, il y a Christian et Marie-Christine. Vos doubles en quelque sorte ?
Oui, il y a une projection dans les personnages. Ce serait une partie plus audacieuse.

Est-ce qu’une écrivaine vit nécessairement en marge du monde ?
Dans mon cas, oui. Il y a des écrivains plus sociaux, mais je suis plus en retrait.

Par choix ?
Par tempérament.

Dans Drag, un roman, vous allez vers un milieu plus marginal…
Je me suis retrouvé à Vancouver et j’ai réalisé que ma voisine était un drag. J’étais fasciné par lui ou par elle. Donc, dans ce roman, j’ai exploré cet univers.

À quel moment écrit-on ?
Entre 10 h et 14 h, je m’installe et j’écris. Si c’est très prenant, je poursuis en soirée.

Y aurait-il des thèmes que vous souhaiteriez aborder ?
Pas vraiment. Je viens de terminer un roman sur un transgenre dans les années ’80-’90. C’est un projet en vue d’édition.

Dans PsychoZe, on passe du roman psychologique et on va vers le polar. Seriez-vous intéressée par le polar ?
Ce serait mon prochain projet. Ce genre a été longtemps considéré comme une sous-littérature, de la paralittérature, du roman de gare. J’aimais beaucoup Agatha Christie dont j’ai lu les romans entre 10 et 12 ans.

Selon vous, est-ce que les femmes sont bien représentées en lettres ?
Il y en a beaucoup, mais les lit-on autant que les hommes. Je me questionne à ce sujet. Au Québec, elles sont plus respectées qu’en France.

Est-ce dû à la culture ?
Dans un cours de littérature, une prof disait qu’on pensait que les hommes traitaient des sujets universels et que les femmes traitaient de sujets plus marginaux et personnels. Il y a eu évolution. Le sexisme est plus présent du côté de la France.

Et votre rapport aux réseaux sociaux ?
Je suis absente des réseaux sociaux.

Pourquoi ?
Je ne me sens pas à l’aise.

On revient donc au silence…
Oui, tout à fait.

Comment vos lecteurs vous trouvent-ils ?
C’est le travail de l’éditeur au niveau de la promotion. Elle fait les versions papier et électronique.

Comment avez-vous découvert sa maison ?
Par hasard, j’ai rencontré une Française qui m’a parlé d’Annika Parance et d’un inédit de Marie Cardinal.

Y a-t-il d’autres formes d’art qui vous intéressent ?
J’aime l’art, mais je ne visite pas les musées. Je suis plutôt intéressée à la littérature.

Les idoles ?
W. G. Sebald, c’est un écrivain allemand. Proust.

Pour Proust, c’est un brin de nostalgie ?
Oui, en effet.

Vous sentez-vous dans la bonne époque ?
Je sens que j’aurais aimé être écrivaine dans les années ’60. Américaine, en anglais de préférence.

Parce que plus de liberté ?
Oui. Il y avait le mouvement Beat avec Kirouac, Allen Ginsberg.

Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de vous ?
La marginalité. Elle a parlé de la marginalité.

Donnez-moi cinq mots qui vous décrive ?
Excentrique, sensible, travaillante, discrète, mystique.

Puisse cet entretien inciter les gens à vous découvrir et à vous lire. Merci.


© Texte, photo, Denis Morin, Marie-Christine Arbour, 2020





jeudi 6 février 2020

Conservez comme vous aimez de Martine Roffinella



Martine Roffinella nous revient en 2020 avec le savoureux roman Conservez comme vous aimez aux Éditions François Bourin.

En voyant les plats pastels dans une palette de couleurs agréables et douces, je me suis dit que j’allais lire une histoire de gens esseulés qui se réunissent pour de la vente de contenants en plastique et autres matériaux. Je n’avais pas lu la quatrième de couverture.

Puis dès les premiers paragraphes, j’ai senti le tapis me glisser sous les pieds ou plutôt je me suis senti emporté par le dérapage de Sibylle, rédactrice publicitaire aux portes de la cinquantaine qui travaillait jusqu’à l’arrivée de Capucine, Princesse Commerciale, une blondinette vaniteuse et ambitieuse, dans une boîte de publicité dirigée par P.Y., un égocentrique qui se tamponne les narines avec de la neige et qui utilise abusivement d’un franglais irritant.

Sibylle connut ses heures de gloire avec son slogan Conservez comme vous aimez à la suite d’une campagne pour une gamme de contenants en plastique allant au frigo et au congélateur, slogan que la nouvelle recrue de la boîte trouve trop proustien. Cette dernière revampe le concept par un J’aime, je conserve. Reléguée aux oubliettes, Sibylle développe des manies qui tournent à l’obsession, ce que l’on qualifierait de trouble obsessionnel compulsif. Elle vérifie ses phares de voiture, elle resserre ses robinets, elle s’assure de l’étanchéité de ses 101 plats mis au congélateur, etc. Elle est suivie par un Papa-Psy qui lui prescrit des cachets anxiolytiques ou autres. Il menace de la faire interner, si elle ne réprime pas l’expression de certaines envies. Sibylle écrit même à un commissariat pour attirer l’attention sur elle. Selon toutes les apparences, elle est devenue barjo, folle à lier ou presque.

Ce roman questionne beaucoup la société occidentale du ‘’consommez et jetez’’, d’éphémérité, de course au pouvoir, de vanité. Nous vivons dans une prison des apparences où les personnes authentiques se font broyer par une concurrence impitoyable.

Durant la lecture, j’imaginais Isabelle Huppert en Sibylle, Thierry Lhermitte en patron despotique et Léa Seydoux en Capucine. Je me suis fait mon cinéma et c’est le propre des histoires bien ficelées que de provoquer la réflexion et l’évasion. (Pour ma photo, j’ai opté pour des plats allant au four. Je me suis amusé simplement avec l’harmonie des couleurs.) Je fais aussi exprès de ne pas mettre d'extrait, puisque je souhaite piquer votre curiosité.

Pour le reste, je n’en dirai pas plus. Voici un roman psychologique à découvrir !

Vivement Martine Roffinella !


© Photo, texte, Denis Morin, 2020

mercredi 5 février 2020

Tshinanu de Namum et d'Ysengrim



Quand un membre des Premières Nations et un caucasien, tous deux Québécois, s’allient en création, ça porte de beaux fruits, ça donne des envolées d’outardes pour le plaisir de notre iris. Nous sommes vraiment à une confluence. Denis Thibault alias Namun et Paul Laurendeau alias Ysengrim nous proposent Tshinanu (nous autres). 

Le peintre a peint ses toiles dans un style Woodlands (peinture légende ou peinture médecine) des êtres vivants, humains et animaux. Aux origines des temps immémoriaux, la lumière fut, les images apparurent, puis le vent, la pluie, l’eau ruisselant au museau des bêtes et au bec des oiseaux. Puis, les mots s’écrivent comme des inscriptions sur l’écorce des bouleaux, sur une berge de rivière, sur une neige matinale. Le verbe accompagne chaque tableau. On ne tombe pas dans le ton des Fables moralisatrices de La Fontaine, soit l’adaptation des antiques Fables d’Ésope, illustrées à la Gustave Doré.

Ce livret vibre. L’humain évolue aux côtés du castor, de l’aigle, de la ouananiche, du caribou, de l’ours et du loup.

Je ne peux que vous en recommander la lecture de ces pictopoèmes. Pour s’en procurer un exemplaire, faites tout simplement signe à Denis Thibault et à Paul Laurendeau via Facebook.
Bonne exploration ! Ravissement garanti !

Extraits :

« Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas. »

« Admettons-le, il y a de quoi être assez fier
Qu’en cette rivière des harmonies
Histoire et Nature cogitent et s’associent
Dans une sorte de grand canot légendaire. »



© Photo, texte, sauf les extraits de Paul Laurendeau,
    Denis Morin, 2020

mercredi 29 janvier 2020

PsychoZe de Marie-Christine Arbour






Marie-Christine Arbour dans PsychoZe publié en 2016 chez Annika Parance Éditeur nous raconte les déboires de Marie-Christine qui vit une psychose. Le grand Zorg (Dieu) et des angelots lui apparaissent quand elle cuve son vin ou quand elle se dessine un œil de chat à la Barbara.

Tout d’abord, j’ouvre la couverture. Je tente de départager la zone de fracture entre la réalité et la part de fiction. (Je fais un aparté pour ceux et celles qui se questionnent pour la photo. Elle fut prise à la Gare Deux-Montagnes, le livre posé sur une ligne fissurée en bordure de quai, à même l’asphalte ; le jaune est un rappel du jaune de couverture.)  Revenons au bouquin. Marie-Christine la narratrice se questionne sur ses origines canadiennes-françaises ou juives. Elle sent que son père lui cache son passé. Elle entre en contact avec les Illuminatoires, groupe composé de marginaux inquiets, conspirationnistes qui voient ou entendent Dieu, qui consomment les drogues prescrites ou illicites. Soudainement, nous passons du roman psychologique de cette étudiante trentenaire au polar après l’extraction du foie de Prométhée, l’un des membres du groupe. Marie-Christine mène l’enquête, puisque la police a déjà jeté l’éponge.

Marie-Christine manie habilement les réflexions de la narratrice sur la vie, sur Barthes, la littérature, la beauté comme prison des apparences, le concept de normalité.

Je referme ce roman envoûtant en me demandant si la fiction et la folie surpassent la réalité si moche et si pathétique, du moins si prévisible.

Donc, je vous invite fortement à lire les livres de Marie-Christine Arbour, cette écrivaine singulière qui sort des sentiers battus.

Extrait :

« Elle a accepté l’invitation de Zoé au Saint-Sulpice, elle enfile un vieux jeans et un tee-shirt blanc, habillement réglementaire des jeunes. Elle se farde, car elle veut faire de son visage une contrefaçon. Elle attache ses cheveux d’un châtain terne qu’elle ne teint plus en blond depuis que Marc l’a quittée. Tout est en ordre : l’apparence supplante l’être. Elle salue les petits personnages qui ornent son miroir. Elle existe dans plusieurs mondes à la fois. »


© Photo, texte, Denis Morin, 2020

samedi 25 janvier 2020

Vic Vogel, histoires de jazz, de Marie Desjardins



Quand je pense au jazz à Montréal, je pense tout de suite à Oscar Peterson, Oliver Jones, Lorraine Desmarais, à Michel Donato, à Karen Young, au trio François Bourassa et surtout à Vic Vogel (1935-2019), pianiste, chef d’orchestre, arrangeur et compositeur.

Marie Desjardins eut le privilège de le rencontrer, d’entendre ses confidences et de rédiger cette émouvante biographie sur cet artiste autodidacte, fier descendant d’un violoniste hongrois. Son père avait aussi le talent de dompter les chevaux en Hongrie avant son départ pour le Canada. Son fils posséda le talent de maîtriser les notes et de tracer sa route, malgré les vicissitudes de l’existence. Sa carrière dura 66 ans.

Si les chefs d’orchestre en musique classique donnent des indications sur les nuances de jeu avec la main gauche, Vogel, être passionné et passionnant, dirigeait son band de la main gauche, soit celle du cœur.

Merci à la biographie pour nous avoir présenté 2013 aux Éditions du CRAM si habilement cette bête de scène et cet homme solitaire/solidaire.

Je ne peux que vous recommander la lecture de cette biographie, si vous souhaitez découvrir Montréal et ses bars enfumés d’autrefois, sa perception de la musique et la détermination de cet artiste hors du commun.


© Photo, billet de Denis Morin, 2020

dimanche 12 janvier 2020

Buvard de Julia Kerninon




Julia Kerninon reçut le prix Françoise-Sagan et le prix René-Fallet pour ce bijou qu’est Buvard, une biographie de Caroline N. Spacek publié en 2014 aux Éditions du Rouergue. C'était alors son premier roman de Julia Kerninon.

Lou, un jeune admirateur ayant tout lu l’œuvre d’une illustre écrivaine Spacek va à sa rencontre dans le Devon, en Angleterre. Il écoute et enregistre les entretiens. Peu à peu, elle (se) raconte devant témoin : sa famille dont elle voulut s’éloigner, son travail de serveuse, son apprentissage de l’écriture en étant la secrétaire d’un romancier. Ce fut en quelque sorte son entrée en écriture comme on entre en religion. Elle explique comment on l’aime, on la quitte ou on revient vers elle.

Ce long long entretien alterne entre les confidences de Spacek et les réflexions de Lou sur sa propre vie. Les images contenues sont si puissantes qu’on aurait l’impression d’être assis au cinéma et de voir défiler la vie de cette femme rebelle qui a choisi l’écriture comme mode de (sur)vie. C’est aussi une réflexion sur l’écriture et la création. Ce roman s’adresse aux artistes qui plongent dans leur solitude pour transformer la dureté des jours en beauté et aux gens qui voudront comprendre l’exigence de l’écriture.

Avec Julia Kerninon, on tombe dans l’envoûtement ni plus ni moins.

Extraits :

« Tu as ouvert la porte, et je te vois toujours comme je t’ai vue ce jour-là pour la première fois. Tu as fait du thé. Tu m’as montré ta machine à écrire, avec le mouvement que tu aurais eu pour me donner un caillou ou une feuille morte, si tu avais été un enfant. Tu étais tellement étrange -debout, en bermuda, dans cet appartement minuscule et presque vide où tu vivais, avec seulement un service à thé, et ta machine, et le matelas par terre. » (Spacek citant un amoureux.)

« Chaque mot posé me donnait une idée plus précise du livre qui s’annonçait, un élément de réponse sur la destination vers laquelle j’allais, doucement, comme perdue, comme légèrement saoule dans l’eau noire et dense d’un fleuve la nuit, poissée dans mes vêtements, nageant, nageant sans cesse et en tenant la lampe entre mes dents, pour ne pas me noyer dans la liquidité des phrases. »  

© Photo, billet, sauf les extraits de Julia Kerninon,
    Denis Morin, 2020

mercredi 8 janvier 2020

Le dernier amour d'Attila Kiss de Julia Kerninon



J’y vais à rebours avec Julia Kerninon. Je vous ai déjà parlé de l’excellent roman Ma dévotion chez Annika Parance Éditeur et du récit pertinent Une activité respectable paru aux Éditions du Rouerge portant sur l’écriture.

Cette fois-ci, Le dernier amour d’Attila Kiss paru en 2016 aux Éditions du Rouergue nous raconte un amour qui nous semble impossible entre un Hongrois de condition modeste et une Autrichienne riche. Il lui reproche la domination passée de l’Autriche sur la Hongrie. Elle lui reproche son silence sur sa femme et sa maîtresse et leurs trois filles abandonnées. Lui se défend en prétextant la fuite de son beau-père, un tyran. Puis Attila veut se détacher de sa nouvelle flamme, Theodora, qui n’a que 25 ans, soit la moitié de son âge. Elle le nargue, le confronte. Il a fui la misère et une vie d’escroc, mais il porte en lui le souvenir de la campagne, le sourire de ses gamines. Le passé le hante.

À l’heure où il trie des poussins destinés à produire du foie gras pour les bourgeois ou qu’il peint chez lui des motifs traditionnels sur le parquet, elle travaille comme ayant droit au répertoire de son père, un ténor. Attila est en manque de sa descendance et elle d’un père virtuose absent.

Fait à noter que Julia Kerninon vécut à Budapest à une certaine époque. Merci aussi à elle pour ce roman envoûtant, pour Attila abîmé par la vie, pour Théodora si vibrante comme un archet sur des cordes. Merci à elle pour les nombreuses références historiques : Sissi, le comte Andrassy, le drame de Mayerling. Ce billet fut écrit en écoutant la Danse hongroise no 5 de Brahms.

Vivement Julia Kerninon !

Extraits :

« La mort, ajouta-t-elle dans un souffle, est une chose sérieuse comme l’odeur de terreau de la terre bêchée en automne. C’était une citation d’un poète américain, mais Attila n’en savait rien, et la phrase le frappa comme un coup dans la poitrine. Qui disait des choses comme ça ? Qui lui parlait ? Il avait parcouru ses traits comme un paysage nouveau, un eldorado, jusqu’à ses yeux qu’il avait retrouvé braqués sur lui. On décolle ? avait-elle dit alors, gaiement, en jetant un billet sur la table sans regarder et en l’entraînant par le bras, et sur toute la route jusqu’à chez lui elle avait continué à parler, et lui à écouter. »

« Le problème, c’est qu’il faut être au moins deux pour se faire la guerre, et qu’il est extrêmement difficile et épuisant de se battre contre un adversaire qui ignore qu’il en est un. Attila avait la sensation douloureuse de l’attaquer en traître quand il la voyait allongée et paisible sur le lit et qu’il la détestait de toutes ses forces, il n’était plus si sûr d’avoir raison, il y avait une inadéquation entre sa fureur et elle, comme s’il avait essayé de s’emparer d’une émotion avec des tenailles. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de l’écrivaine,
    Denis Morin, 2020

mardi 7 janvier 2020

Images de ma vie de Charles Aznavour



Charles Aznavour dans Images de ma vie publié en 2005 chez Flammarion Québec ouvre grand les portes de sa maison. Cet album contient des photos prises par lui et celles prises de lui. Les photos de la famille Aznavourian précèdent celles consacrées à sa carrière artistique. Son jardin secret et son refuge sont sa femme, ses enfants et ses petits-enfants.

Ce pianiste, technicien et chauffeur de Piaf se voyait déjà au haut de l’affiche. Nous l’aimons encore vraiment ce descendant d’immigrants arméniens, digne ambassadeur de la chanson d’expression française depuis si longtemps.

À se procurer tout simplement parce que les photos sont très belles et que ce livre se place bien sur une table à café.

©  Photo, texte, Denis Morin, 2020

dimanche 5 janvier 2020

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce



La pièce Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce publiée en 1999 à Besançon chez Les Solitaires Intempestifs a connu un parcours particulier. Au Québec, Anne Dorval, comédienne et professeure de théâtre, en a parlé vivement à son ami, le cinéaste Xavier Dolan qui en fit un film en 2016 récompensé au Festival de Cannes, édition 2016.

Louis, écrivain, se sachant condamné, décide de retourner voir sa famille une dernière fois. Triste cérémonie des adieux. La mère cherche à comprendre le silence de ce fils pendant de si longues années. Le frère ne décolère pas et s’emporte pour des riens. La belle-sœur reproche à lui son indifférence face à la vie de son frère. La sœur cadette rêve de vivre ailleurs et de s’évader de la maison familiale. Devant tant d’hostilité, Louis n’ose se confier et se referme comme une huître, emportant avec lui le secret de sa mort prochaine.

Je n’ai pas vu le film, mais les personnages sont tout en contrastes. La mère et Jérôme le frère frustré sont volubiles et extravertis, tandis que Louis, sa belle-sœur et Suzanne, la cadette, sont plus en retenue. Louis et Jérôme ont de longues tirades qui illustrent bien tout ce qui les oppose, les étiquettes assignées par la famille, les frustrations contenues, la jalousie et la rage de l’un face au silence et au détachement de l’autre. Certaines familles se forment par le sang, d’autres par affinités et par choix.

À lire.

Extrait :
« Je traverse à nouveau le paysage en sens inverse. Chaque lieu, même le plus laid ou le plus idiot, je veux noter que je le vois pour la dernière fois, je prétends le retenir. Je reviens et j’attends. Je me tiendrai tranquille, maintenant, je promets, je ne ferai pas d’histoires, digne et silencieux, ces mots qu’on emploi. Je perds, j’ai perdu. Je range. Je mets de l’ordre. Je viens ici rendre visite, je laisse les choses en l’état. J’essaie de terminer, de tirer des conclusions, d’être paisible. Je ne gesticule plus et j’émets des sentences symboliques pleines de sous-entendus gratifiants. Je me complais. Rien ne me flatte autant, désormais, que ma propre angoisse. Il m’arrivait aussi parfois, les derniers temps, de me sourire à moi-même comme pour une photographie à venir. »

© Photo, texte du billet, sans l’extrait du dramaturge, Denis Morin, 2020