samedi 31 juillet 2021

Les jours sang de Éric de Belleval

 

Éric de Belleval, écrivain et peintre, nous propose en 2021 chez Les Éditions Sémaphore un roman, Les jours sang. C’est son cinquième roman à ce jour dont le troisième avec la présente maison. 

Imaginez quatre larrons en foire se rendant dans un magasin de grande surface pour s’approvisionner en denrées et que l’un d’eux se fasse tirer dessus. Vraisemblablement, un accident si bête. Un client un peu niais a pris l’un d’eux comme cible. Défense de son ami gérant ou réflexe de chasseur ? Le policier Brisebois arrivé sur place craint le pire. Y aura-t-il vengeance ou pas contre le propriétaire du fusil ? Est-ce que le sang versé appelle inévitablement la loi du talion ? Je n’en dirai pas davantage.

L’auteur soutient un bon rythme. Cela fait penser à un road movie. La psychologie des personnages est sommairement brossée. On sait à qui on a affaire. Aucune perte de temps ou d'intérêt. Le texte est savoureux et hybride, en ce sens qu’il contient des québécismes et parfois des termes plus près d’expressions françaises. Excellente lecture pour décrocher du bureau.

Bref, je vous en recommande la lecture. 

Extrait :

« La balle avait pénétré dans l’oreille gauche, emportant tous les bruits, tout l’avenir, tout ce qui pour l’éternité se passerait au-dessus des genoux des directeurs du Walmart. En retombant sur le sol, son visage s’incrusta d’éclats de verre. À présent, dans la flaque, le rouge dominait nettement. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de É. de B., Denis Morin, 2021


samedi 24 juillet 2021

La couleur des âmes blanches de Philippe Buffarot

 

Philippe Buffarot apparaît en 2021 dans la collection Nouvelles Pages chez JDH Édition avec un roman La couleur des âmes blanches.

J’ai l’intime conviction que les livres viennent vers nous. Oui, vous me direz que nous décidons de nos lectures. Vrai. Mais certains livres nous ramènent des pans du passé. Pendant neuf ans, je me suis occupé d’un dossier historique lié au Vietnam pour un boulot précédent. Je suis très content d’avoir renoué avec ce pays, grâce à cet émouvant roman.

En voyant la couverture, j’ai pensé aux flamboyants, ces arbres majestueux qui ornent certaines allées là-bas. La pagode évoque le temple où l’on se recueille et où on parle aux ancêtres, les siens ou ceux des autres, en leur prêtant respect et en leur demandant protection.

Pour l’histoire qui nous intéresse, deux enfants vietnamiens se feront adopter par deux familles françaises. Émilie (Ky Duyên) sera la virtuose de la raquette de tennis et Arthur (Chi Thành) bouclera ses valises deux fois plutôt qu’une. Par un heureux hasard, ils feront connaissance lors d’un tournoi dans la Grosse Pomme. Une complicité naît entre eux. Mais si la vie était plus tarabiscotée, plus complexe que des balbutiements amoureux ?

D’un souffle poétique, l’auteur guidera en douce ces deux jeunes dans la quête de leurs origines sans rompre l’attachement qu’ils ont pour leurs parents français. Tout est harmonieux.

L’écriture de Philippe Buffarot est un thé vert parfumé au jasmin, subtil, délicat, raffiné, une efficace madeleine de Proust. Un écrivain à découvrir via ce roman.

Extraits :

« Comme vous, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes pour accompagner notre fille dans la vie. Nous avons connu tant de joie de la voir s’adapter, s’épanouir, évoluer, grandir, s’affirmer. Parfois, nous avons été préoccupés par le regard des autres, porté sur notre enfant différente de nous, qui n’avait pas la même couleur de peau… »

« Tandis qu’il entreprend de ranger les bagages dans l’immense coffre du véhicule, son regard se pose par hasard sur l’une des jeunes filles. Immédiatement, il suspend ses gestes, déconcerté. Frappé par une vision soudaine, tellement inattendue. Si son cerveau a du mal à analyser la situation, sa vue est pourtant sans équivoque : son double (…) se trouve devant lui. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de P. Buffarot, D. Morin, 2021

 


mercredi 21 juillet 2021

Fragments d'ici de Gary Lawrence

 

Guy Lawrence exerce le métier de journaliste depuis 1994. Grand voyageur, il a parcouru plus d’une centaine de pays. Toutefois, dans cet opus Fragments d’ici, il nous donne à lire 25 récits pour (re)découvrir le Québec. Cet ouvrage récréotouristique est paru en 2021 aux Éditions Somme Toute. Il s’agit d’un recueil de chroniques provenant de différentes publications (journaux, magazines) auxquelles il a collaboré.

Nos temps (post-)pandémiques ont permis à certains d’entre nous de redécouvrir la Belle Province. Il était temps, puisque nous disposons d’espaces à perte de vue qui font l’envie des Européens. Pour les autres, la mise à jour est requise. Des suggestions de destinations vous y attendent...

Dans le présent ouvrage, on voyage avec lui au gré des saisons par les montagnes et la forêt, sur les cours d’eau. Le territoire est visité du nord au sud, de l’ouest vers l’est. Il ne semble jamais s’ennuyer et, doté d’une saine curiosité, il apprend et synthétise les informations. Il établit des liens entre l’humain, la faune et le flore. Cohérence, logique et grâce cohabitent au fil des pages.

Certains segments du livre sont carrément de la prose poétique comme vous pourrez le constater dans les extraits. Le seul bémol… On nous cause de paysages beaux à couper le souffle, de tourisme, de plein air, d’histoire et d’évasion et on nous passe sous l’iris des photos en noir et blanc. Avec un zeste de créativité, le présent livre serait passé de l’ouvrage de référence à un album de table à café. Merci de tout de même à l’éditeur pour cette digne parution.

Extraits :

« À mesure que l’azur s’irrigue de pourpre, une mosaïque ambrée s’assemble sur la surface du fleuve, tesson de lumière après tesson de lumière. Et alors que le soleil soigne sa chute derrière les montagnes, les paillettes se soudent entres elles pour former une longue jetée lumineuse, jusqu’à relier Kamouraska à Charlevoix. »

« Abriés du vent par la vallée, les grands arbres accumulent tellement de neige qu’ils finissent par se mettre en berne après avoir baissé les bras devant l’insistance et le poids des éléments. Et le décor qui en résulte est particulièrement onirique : qu’importe le flocon, pourvu qu’il y ait la joliesse. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Lawrence, Denis Morin, 2021

 

 

 

 


mardi 20 juillet 2021

Traduire les lieux, origines de Nancy R. Lange

 

Nancy R. Lange est une poète québécoise et une animatrice culturelle intéressée par l’histoire et l’environnement. Elle vit à Laval, juste au nord de Montréal.

En 2021, elle fait paraître aux Éditions de La Grenouillère le très beau recueil Traduire les lieux, origines. Les textes en prose et en poésie sont accompagnés par les photographies couleur et noir et blanc de Robert Etcheverry. Une version ePub sonore (narration et musique) est aussi disponible.

Ce livre en est un constitué de confidences personnelles sur son parcours créatif, d’anecdotes familiales, de références très précises quant au passé des anciens quartiers Sainte-Rose-de-Lima et Saint-Martin à Laval. Des personnages tels que le peintre Marc-Aurèle Fortin et Louis-Joseph Papineau, chef de la Rébellion des Patriotes de 1837, ont vécu justement à Sainte-Rose.

Ça se savoure lentement comme un repas pris avec une cousine qui vous raconterait les temps d’avant, les événements liés à la famille et au voisinage, la nature ambiante, le vécu des anciens occupants de maisons. Derrière elle, s’y dissimule le sourire d’une grand-mère accueillante, les jeux des petits, les villégiateurs qui ramaient dans les chaloupes Verchères, le battement d’ailes d’oiseaux migrateurs. 

Bref, Nancy R. Lange sait captiver hors de tout doute avec ses histoires et avec l’Histoire. À découvrir.

Extraits :

« Prendre la route vers l’aval, traquer la source, le lieu des premiers remous majeurs. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire ou à écrire. Il me semble que l’écriture a toujours été là, comme l’air en mes poumons, le sol fait pour y courir. »

« suivre la ligne

se laisser ravir

détaché de terre

épousant la courante sève

jusqu’à se couler

en la timidité des cimes »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de N. R. Lange, Denis Morin, 2021


jeudi 15 juillet 2021

Poussières d'âmes de Mariette Théberge


En 2019, la poète Mariette Théberge, citoyenne de Saint-Eustache dans les Basses-Laurentides, produisait avec le CD Poussières d’âmes.

La poète y livre ses réflexions, ses humeurs douces et sa solitude. Elle a fait la paix avec le passé et les absents n’ont pas nécessairement tort. On se remémore les instants agréables et elle se dit prête à de nouveaux lendemains.

Elle lit parfois de la poésie dans le cadre d’événements organisés par l’organisme culturel Toulèsarts dont elle est une amie.

La nostalgie et la tendresse dans ces textes me rappellent les chansons de Clémence Desrochers.

Mariette Théberge est sur Facebook, si jamais vous souhaitiez la joindre.

 

© Photo, texte du billet, Denis Morin, 2021


mercredi 14 juillet 2021

Quand le vent soulève les coiffes de Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe

 

Un jour, la romancière Béatrix Delarue et la comédienne Lorraine Lapointe m’annoncèrent leur intention de se lancer dans une époustouflante aventure littéraire, celle d’un roman à quatre mains sur le thème des Filles du Roy. Donc, sur la Nouvelle-France. La première est Française et la deuxième est Québécoise. Toutes deux sont aussi poètes.

Au bout de réunions d’écriture sur Skype et d’échanges via courriel, elles sont parvenues à bon port en livrant Quand le vent soulève les coiffes, roman paru en deux tomes, chez Ex Aequo, dans la collection Hors Temps, au printemps 2021. On couvre l’époque 1666 à 1680. Madeleine et Marguerite par des revers de la destinée sont admises à l’Hospice de la Salpêtrière à Paris, où bon nombre d’orphelins et d’enfants de familles modestes y aboutirent. Elles y grandissent, se lient d’amitié et comprennent bien vite que leur destinée sera de traverser l’Atlantique et d’épouser un colon.

À force de résilience, de patience et d’invocations lancées vers le Ciel, elles arrivent à s’enraciner dans ce Nouveau-Monde faits de saisons, d’écarts thermiques importants, de labeur et de dangers divers.

Fait à noter que les personnages de Nicolas Audet dit Lapointe et Madeleine Despres sont les ancêtres paternels de Lorraine Lapointe.

En outre, Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe ont réussi haut la main à écrire une histoire fascinante où on ne sent pas les coutures, les chuchotements de coulisses, le montage de textes, comme si elles chantaient sur scène à l’unisson. Elles ont eu la rigueur de se documenter sur le vécu des gens du 17e siècle en France et en Nouvelle-France. Dans cette œuvre littéraire, on y décrit surtout la condition des femmes et des enfants. Rien n’est laissé au hasard.  Ce roman ferait une télésérie ou un film magnifique.

Si j’étais prof de littérature ou d’histoire, j’inscrirais ce roman aux lectures obligatoires.

En conclusion, Quand le vent soulève les coiffes, je vous dis que c’est de la trempe de Charles Dickens.

Extraits :

« Marguerite éparpille des feuilles de sauge, thym, camomille, menthe, citronnelle et guimauve. Elle apprend à les reconnaître : la valériane, la digitale et l’hellébore. Elle ferme les yeux, inspire à pleins poumons les bonnes odeurs loin des puanteurs des chambres des malades. »

« Ici tout est gigantesque, les montagnes semblent toucher le ciel, cette plage de sable chaud est trompeuse, j’ai trempé mes pieds dans une belle eau bleue, mais si froide pour un mois d’août. J’ai ramassé des cailloux du rouge au turquoise, je les ai mis dans un petit sac de jute, les conserve précieusement pour les enfants que j’aurai. Marguerite et moi, Madeleine, ne serons probablement plus ensemble après le choix de nos maris, sauf si le sort en décide autrement. »

« Dame Gasnier, nous les aurons désirés ces vaisseaux, cette année, nos habitants ont besoin de faire des bonnes affaires et de vendre les produits de leur terre. Ils ont déjà commencé à engranger. En espérant que toutes les marchandises sur le navire ne soient point avariées vu le délai. On pourra se dire qu’à peine arrivés, il sera déjà temps pour eux de lever l’ancre avant la saison des glaces. Chère amie, vous devez avoir hâte de revoir notre demoiselle Estienne. »

 

© Photo, billet, sauf les extraits de B. Delarue et de L. Lapointe, Denis Morin, 2021.


mardi 13 juillet 2021

Entretien avec Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla est d’une douceur apaisante et d’une polyvalence assumée. Cet intello créatif s’intéresse à la danse, à la poésie, à la nouvelle, au roman. Maintenant enraciné au Québec, son esprit curieux le pousse parfois vers l’Europe. Il a été publié en France, en Italie et au Québec. J’ai cru bon vous le présenter. Nous le remercions d’emblée de se prêter à cet entretien.

Mattia, vous êtes originaire de Turin (Torino), sise dans les Alpes, c’est déjà un peu la France ?

Torino est située près de la frontière avec la France. Le dialecte piémontais pourrait ressembler dans sa sonorité et dans son vocabulaire à la langue française. Pourtant, ce n’est pas ma Torino. Ma Torino est multiculturelle, nuancée par les origines de personnes arrivant d’autres régions italiennes et arrivant aussi des pays de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est. Ma génération ne parlait presque plus, ou peu, les dialectes italiens, parlait un seul italien, et pratiquait l’anglais et le français. Au XIXe siècle, la puissante nation de la France a contribué à l’unification étatique de la péninsule italienne. Mais pour moi, à l’adolescence, la France (Paris) identifiait le lieu de vie d’écrivain.e.s et une possibilité de voyage et de vie.   

Votre fascination pour la danse est-elle apparue avant celle pour la littérature ?

Grâce à mes parents, j’ai été toujours un lecteur passionné. J’ai écrit de la poésie à l’adolescence. À l’époque, j’avais une idée romantique, mythique, de l’artiste. C’était une façon de me protéger, de ne pas regarder la réalité qui m’entourait. Maintenant, la création me sert à voir, atteindre, capter, critiquer, questionner la société.

La rencontre avec la danse s’est faite par hasard : à la fin de l’école secondaire, j’ai choisi Arts de la scène et non littérature ou philosophie pour mes études universitaires. En effet, à l’université de Torino, le cursus en Arts de la scène était en pleine expansion, alors que les études littéraires stagnaient. À la première session, je me suis inscrit au cours Histoire de la danse et du mime. Je me suis aussitôt passionné pour les traditions et les pratiques. J’ai intégré une compagnie de danse-théâtre universitaire. J’ai essayé de voir tous les spectacles qui étaient proposés à Torino, où, dans les années 1990, on proposait une programmation assez restreinte. Ensuite, en France, puis en Belgique, j’ai pu me nourrir à volonté de toute sorte de créations en danse (en France, les billets étaient aussi plus accessibles – même, aujourd’hui, par rapport au Québec).

Avez-vous déjà dansé du ballet et de la danse contemporaine ?

Pour moi, oui. J’ai suivi des cours dans différentes disciplines dansées. Mes plus beaux souvenirs : des cours en modern dance à Turin ; en mouvement contemporain à Bruxelles ; en danse baroque française et en danse contemporaine à Paris. J’ai toujours dansé pour moi. Je n’ai jamais eu le désir de devenir danseur professionnel, de danser devant un public. J’avais envie de collaborer avec des projets avec des danseur.e.s et des performeur.e.s.


Si je vous dis ‘’Méfiez-vous des eaux dormantes’’, ça vous dit quoi ?

Errance : le narrateur Stefano (mais aussi d’autres personnages) dévoile progressivement la pluralité de son caractère, la multiplicité de ses passés. Dans la logique du roman, on découvre un passé étonnant, inattendu, qui provoque une mise en doute par le lecteur de ce qu’il avait compris des thématiques du livre.

Au nord de ma mémoire : les personnages fabriquent leur être social en subissant ou en réagissant à des situations. Dans d’autres textes, ceux versifiés, les personnages ne montrent que des détails de leurs existences.

En lien avec mes œuvres, j’entendrais cette expression comme : arrêtez de vouloir tout comprendre, tout reconnaître, tout juger, tout posséder d’une personne. On ne peut pas. Les personnes les plus discrètes et les plus tranquilles ont leurs nervosités et leurs tensions. Une personne peut être un animateur radiophonique exubérant, et en même temps un solitaire qui ne lit que du Pascal et du Simone Weil. Chaque être humain est tellement complexe. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires.

Dans Errance et Au nord de ma mémoire, parus chez Annika Parance, qu’est-ce qui est autobiographique ? Ou du moins, vous me semblez partir de vos migrations comme terreau créatif… Est-ce que je m’égare ?

Je suis né en Italie, j’ai habité en France et j’habite au Québec… donc, la recherche de la part autobiographique dans mes œuvres pourrait sembler banale… pourtant, chercher l’auteur.trice dans son œuvre est une habitude qui influence trop ce qu’on écrit, ce qu’on publie, comment on parle des œuvres dans les chroniques et dans la presse. Cela porte à une image de la littérature soutenue par l’industrie du livre qui met en évidence des œuvres se fondant sur la vraisemblance, sur la linéarité du développement narratif, sur des récits où les personnes/personnages sont tous construits et définis de la même manière, par des paradigmes psychologiques (même dans des œuvres fantastiques ou dystopiques). En création littéraire, au début, plusieurs étudiant.e.s écrivent de la poésie comme si elle n’était qu’un art intime, une continuation écrite de l’existence de l’écrivain.e, ou bien comme si l’écriture n’était qu’un exercice thérapeutique ; ensuite, on découvre par la pratique des arts l’immensité de leurs formes et de leurs usages. En autofiction aussi, on cherche trop la psychologie de l’auteur.trice dans l’œuvre. Les œuvres brillantes en autofiction (qui apportent d’importantes réflexions politiques, sociales ou intimes) se distinguent par les traitements littéraires et fictionnels que les écrivain.es ont choisi.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture ?

Émotion, événement, dialogue, fait divers, des marmottes habitant dans ma rue… tout peut déclencher l’une de mes créations. Par contre, mon désir d’écrire se nourrit toujours de mon plaisir de penser à comment trouver le bon moyen littéraire pour parler de ce détail qui a retenu mon attention.

Avez-vous songé à l’écriture d’un opus bilingue français-italien ?

Pour l’instant, j’ai énormément à explorer en français. La rédaction d’un deuxième roman, dans le cadre de ma thèse en recherche et création, et la publication d’Au nord de ma mémoire, me paraissent clôturer une étape de travail, qui m’a posé devant des premiers choix, des premières tentatives, et qui m’ont également rendu visible l’étendue des possibilités thématiques et techniques que je peux expérimenter pour écrire des histoires. 

J’explore l’intégration de mots et de phrases appartenant à d’autres langues dans mes œuvres en français. Par exemple, au début d’Au nord de ma mémoire, dans les parties « Résistances » et « Non-lieu », j’ai intégré des mots en langue étrangère dans chaque narration poétique, en prose et versifiée. Pendant l’une des étapes de réécriture, j’ai tout enlevé, parce que c’était gratuit, ça n’ajoutait rien à la logique de l’œuvre.   

                                    Mattia Scarpulla a codiré avec Sophie-Anne Landry                                                                      l'oeuvre collective Épidermes.

Dans votre imaginaire, comment cohabitent l’italien et le français ? 

Premièrement, la structure grammaticale italienne me sert souvent pour créer rythmiquement certains passages.

Deuxièmement, si j’écris mes œuvres en français, l’italien peut intervenir comme outil de caractérisation de personnages ou de situations. Deux exemples :

Dans Errance, les dialogues sont en italien quand on plonge dans le passé du narrateur Stefano ; je voulais faire ainsi ressentir la remémoration de ses origines italiennes, le souvenir de ses parents et de sa meilleure amie.

En parlant avec ma mère, je me suis aperçu que dans mon premier recueil poétique en français, journal des traces, précisément un quart des poèmes sont écrits, entièrement ou en partie, en italien ; je voulais exprimer les mêmes sensations et les mêmes détails de vie dans deux langues, parce que je voulais montrer comment j’avais retrouvé les mêmes situations dans différents territoires, et comment je les avais vécues comme des expériences nouvelles.

Écrivain du silence ou du tumulte ? de nuit, de jour ?

J’aime le silence après ou avant les voix humaines, il peut se remplir de musique, de bruits de la rue, même du trafic. J’aime le silence urbain.

Le tumulte surgit dans mes œuvres et je le cherche dans mes lectures.

Écrivain du jour, depuis toujours. La nuit est dédiée à l’amitié, aux concerts, aux spectacles de théâtre et aux séries-télés.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’en ai plusieurs, ils façonnent mes temps de création. Un exemple : juste avant de commencer ma journée, le matin tôt, je lis à voix haute un passage d’un livre. Je commence à écrire en retenant la puissance de la prose d’autres écrivain.e.s (je recommande d’essayer avec la traduction française des nouvelles d’Alice Munro).

Quel est le livre / le film / l’œuvre qui vous fascine ? Pourquoi ?

C’est difficile! Trop! Je recommande quatre redécouvertes en lien avec mes expériences d’écriture actuelles :

Livres : Other Voices, Other Rooms (Les domaines hantés) de Truman Capote, 1949. Svy fantastiske Fortaellinger (Sept contes gothiques) de Karen Blixen, 1934.

Films : Le fate ignoranti (Tableau de famille) de Ferzan Özpetek, 2001. Le passé d’Asghar Farhadi, 2013.


© Photos, Mattia Scarpulla et Annika Parance Éditeur et Tête Première; photo Au nord de ma mémoire, Denis Morin; entretien, Denis Morin, Mattia Scarpulla, 2021.


lundi 12 juillet 2021

Variations sans palais de Irina Moga

 

Irina Moga est une écrivaine canadienne d’origine roumaine (poésie, nouvelles, critiques) qui publie dans les revues littéraires tant au Canada qu’aux États-Unis. Elle a déjà coécrit deux recueils en roumain (Limite de visibilité et Poème continu) qui lui ont mérité deux prix littéraires. En 2018, elle corédige avec l’artiste allemande Tatiana Arsénie le recueil Pictopoems of Berlin. En 2019, son recueil Sea Glass Circe attire l’attention en février 2020, lors de son lancement dans le cadre du Toronto LitUp! Toronto International Festival of Authors. 

Or, la revoici, avec un nouvel opus poétique intitulé Variations sans palais paru en septembre 2020 aux Éditions L’Harmattan en France.

Ce recueil se subdivise en trois sections : Le journal perdu de Paul de Chomedey, Seigneur de Maisonneuve; Variations sans palais; Alphabet noyé.

Je suis agréablement surpris de découvrir Paul de Chomedey, le cofondateur de Montréal, en poésie. On découvre son déracinement de la Champagne, sa région natale bien-aimée, pour aller fonder en Nouvelle-France, puis son retour vers la Mère-Patrie.

Le deuxième segment comporte les pérégrinations au Canada et des réminiscences de la vieille Europe. La poète, du moins son double, fait souvent référence au Château de Nemours. Le thème du déracinement et de l’enracinement est la récurrence de ce recueil intéressant à lire. 

Puis le trois segment consiste en phrases brèves énoncées à partir de lettres de l'alphabet.

La poésie contient en elle-même, ses images et ses mystères. Un esprit curieux parvient à décoder au-delà le texte autant de sentiers par où le lecteur peut déambuler. 

À suivre pour le prochain opus.

Extraits : 

« Bulles d’azur et écharpes d’air

qui se confondent dans

la latitude incarcérée de mes pupilles

avec le vent

doux remède du silence. »

 

« J’attends le mouvement de tes pas

qui s’approchent, avec agilité et ruse,

avec formalité et

un contrepoint d’ironie. »

 

« Lueur

d’octobre

faite

de

nébuleuses

feuilles

d’acacia

qui planent

sur

les

toits

et la spirale noire

que tu m’as ramenée

à la maison

sur le dos

d’une vieille pièce grecque. »

 

© Photo L’Harmattan, texte du billet, sauf les extraits de I. Moga, D. Morin, 2021


mercredi 7 juillet 2021

Le chant des brisants de Alain Maufinet

 

En 2020, l’écrivain Alain Maufinet publiait chez JDH Éditions dans la collection Magnitudes, niveau 5.0, le superbe roman Le chant des brisants.

D’emblée, je vous dis que cet ancien colonel de l’Armée française, marié à une Mauricienne, sait vendre les charmes de l’Île Maurice. Je l’engagerais bien volontiers pour rédiger des guides touristiques. L’histoire, les légendes et les paysages le fascinent. Ce pays ici se fait chant des sirènes.

Dans ce roman, Arnaud, PDG d’une agence immobilière se voit forcer par un concours de circonstances de revisiter son passé et l’Île Maurice. Dix ans plus tôt, il y avait aimé Claire, une richissime Américaine. Rendu à destination, il chasse un trésor, héritage laissé par cette amante. En simultané, des personnages sont à sa poursuite. Il rencontre aussi l’insaisissable Albane, blessée en amour, qui sera sujet de désir.

Vous aurez compris que ce livre se dévore agréablement le soir avec une coupe de rosé ou une bière bien fraîche. Nous tenons entre les mains une histoire qui oscille entre le thriller et la romance. C’est savoureux. En prime, l’auteur nous livre des passages d’une poésie exquise.

Et pour les plus curieux d’entre vous, je vous invite à consulter sa page auteur sur le site de la maison JDH. Il nage aisément entre roman, préfaces de classiques (Loti, Balzac) et nouvelles. Ses dernières parutions sont L’ombre de Marrakech et une histoire sanglante dans le collectif Cadavres écrits.

Bref, un homme charmant doublé d’un écrivain talentueux à découvrir.

Extraits :

« Arnaud fixe un point au loin, une évidence le transperce, éviter d’affronter la réalité s’avère inutile. Fuir n’est pas vivre. Au loin, de hautes vagues qui semblent ne jamais pouvoir quitter l’horizon, ferment le chapitre de sa vie avec Claire. »

« Un homme corpulent court vers lui. Ses bras épais tournent autour d’un corps qui tangue à chaque pas. Arnaud tente de se relever. La peur le paralyse. Il est sur la trajectoire du géant fou. Du moins le croit-il... »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits d’A. Maufinet, Denis Morin, 2021


dimanche 20 juin 2021

Souffles avant de Geneviève Catta

 

La vie nous envoie des clins d’œil et fait en sorte que nos mots trouvent un écho chez une autre. Par hasard, Geneviève Catta et moi, nous avions écrit sur nos blogues respectifs un poème relatif au deuil d’un proche disparu. Ce même jour, nous nous sommes salués, puis depuis ce temps, nous nous suivons l’un l’autre en écriture. D’habitude, elle écrit de la poésie. Mais cette fois-ci, elle ose dans le recueil de nouvelles Souffles avant paru en 2021 chez Le lys bleu.

Dans Chat ris, va, ris!, un félin est montré dans différents contextes liés à l’histoire de l’art. C’est amusant. Dans Candidat 38, un violoniste virtuose n’évolue tout de même dans les normes sociétales. Dans Cavale et Corde raide, la trahison est toujours possible.

Je n’expliquerai pas tout. Ça devient embêtant de trop en dire. On doit conserver à un livre sa part de mystère. Geneviève Catta aborde en nuances les thèmes de la mort, de l’absence, du désir retrouvé, de la solitude. On sourit, on est ému. C’est fin, subtil, humoristique, un brin cynique, résolument en harmonie avec la vie.

Vivement, un nouvel opus, mais un roman cette fois-là ! Je lui en lance le défi.

Extraits :

« Il y a bien plus que les lettres et les mots. Il y a le blanc. Le blanc, c’est ce que les mots ne disent pas. Pareil en photo. Pareil de ton côté de la vie. Pas pareil du mien depuis. »

« Leurs gestes sont aisés, dégagés – ce sont les premiers que l’on apprend, seul, après être parti du nid familial; les mêmes que l’on désapprend quand l’autre emménage avec nous, et que l’on réapprend encore quand on le quitte ou qu’il part. Toujours, ils retrouvent leur trame désarmante. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Catta, D. Morin, 2021


mercredi 16 juin 2021

Entretien avec Alain Cadéo

 

Chez les artistes, on veut toujours départager l’humain du créateur comme s’ils étaient deux jumeaux inséparables. Je me suis entretenu virtuellement avec Alain Cadéo, un écrivain français dont j’apprécie l'intelligence, la sensibilité et la pertinence. Il eut l’amabilité de répondre à mes questions sur l’écriture et la vie. Ses réponses nous amènent sur des sentiers de montagne, loin du bruit. Martine, son épouse, fut en toute discrétion la cheffe d’orchestre. Je lui en suis reconnaissant.

Je vous connais par Mayacumbra, Des mots de contrebande, Confessions, il y a toujours un soli(d/t)aire dans vos histoires… C’est vous, par transposition ?

Merci déjà à vous pour vos questions.

Merci aussi pour le « d » et le « t » de ces deux mots aux apparences antinomiques et qui pourtant peuvent parfaitement fonctionner ensemble.

Nos rêves ne sont-ils pas bien souvent des îles que nous souhaiterions parcourir avec tous ceux à qui nous pourrions être utiles et qui eux-mêmes nous pousseraient à voir mieux, plus grand, plus beau, plus loin.

Duras disait qu’elle devait s’isoler, se retrancher du monde, en être l’observatrice. Qu’en pensez-vous ?

S’isoler, observer, et à la fois être « au cœur du Monde » comme le fut cette gueule cabossée de Cendrars… L’être paradoxal est un sauvage parfois apprivoisable. 

Vous habitez l’écriture ou est-ce l’écriture qui vous possède ?

Il y a bien possession, et vous devez en savoir quelque chose… Je l’ai souvent écrit. Les Mots sont en apparence chiens dociles qui, lorsqu’ils prennent le dessus, deviennent meutes de loups carnassiers.

Et puis, ce qui me plait lorsque je pense ou que j’écris, n’est pas ce que je maîtrise mais ce qui me surprend. Le Charme (carmen, au sens fort de l’enchantement) du langage, c’est cette part de tout un inconnu qui débarque entre vos doigts, comme un cadeau qui vous est fait, si riche et si puissant, que vous ne pouvez que tenter de le partager.

Vous gambadez un pied dans le roman et un pied dans la prose poétique, cela tient-il dans votre capacité de jouer avec la vie ?

Cela tient surtout à mon incapacité d’être dans une narration purement réaliste. Je ne suis qu’une flopée de sensations, un galimatias d’impressions que je m’efforce de dompter.

Je ne « gambade » pas, je boîte ou cours comme un dératé. Je ne joue pas, non, je m’en vais, vers l’hospitalité des âmes qui partagent. 

Je vous soupçonne d’être fasciné par une autre forme d’art… la peinture, la danse, le cinéma…

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Comment ne pas être fasciné par tous ces êtres qui, avec leurs pauvres moyens d’humains, tentent toujours de transcender, de dépasser la raison ordonnée, les tristes limites qui nous sont imposées ? Chacun à sa manière enrichit notre esprit. C’est la meilleure définition du Pluriel Singulier. 

Comment se vit la genèse d’un nouvel opus ?

C’est un éclair dans le brouillard. Le problème ensuite est de garder le rythme de la foudre et de ne pas s’ensevelir dans les sables mouvants de la facilité.

Qui a le dernier mot, l’écrivain ou le personnage ? 

Mais enfin Denis, les deux sont les mêmes ! Saint ou crapule, empereur ou taulard, nous ne sommes que les transporteurs de l’entière Humanité.

Vous êtes chien ou chat ? Thé ou café ? Eau plate ou pétillante ?

Je ne suis rien et je me fais à tout. 

Quelle part de votre vie est consacrée à l’écriture et à tout ce qui l’entoure (édition, promotion, etc.) ?

Toute ma vie est consacrée à l’écriture. Ce qui n’est pas bon. On y perd pied. On a le cul entre deux chaises, entre le plein et le vide, funambule sur une corde usée qui menace de rompre à chaque pas franchi.

Plus vous gagnez en maturité et plus vous renouez avec l’enfance et son émerveillement. Vrai ou faux ? Ou l’intervieweur est d’une telle naïveté ?

Ne pas confondre naïveté et quête de limpidité. Et ce n’est pas une histoire d’âge. Comment ne pas désirer la pure intensité de ce regard des tout-petits, sans calculs, sans orgueil, sans fausse séduction, uniquement mû par la curiosité et cette capacité à s’émerveiller.

J’ai un rêve que je vous livre comme ça… J’aimerais bien que l’écrivain et acteur Vincent Giudicelli (Corse par sa mère) lise vos textes sur scène ou pourquoi pas l’acteur italien Alessio Boni qui fait des soirées de poésie. Est-ce que vos livres pourraient être traduits en italien ?

Je suis heureux que vous rêviez…

Décrivez-vous en cinq mots au maximum…

Un seul suffira : chercher.

 

© Photos, Martine Cadéo. Entretien, Alain Cadéo, Denis Morin, 2021