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mardi 13 juillet 2021

Entretien avec Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla est d’une douceur apaisante et d’une polyvalence assumée. Cet intello créatif s’intéresse à la danse, à la poésie, à la nouvelle, au roman. Maintenant enraciné au Québec, son esprit curieux le pousse parfois vers l’Europe. Il a été publié en France, en Italie et au Québec. J’ai cru bon vous le présenter. Nous le remercions d’emblée de se prêter à cet entretien.

Mattia, vous êtes originaire de Turin (Torino), sise dans les Alpes, c’est déjà un peu la France ?

Torino est située près de la frontière avec la France. Le dialecte piémontais pourrait ressembler dans sa sonorité et dans son vocabulaire à la langue française. Pourtant, ce n’est pas ma Torino. Ma Torino est multiculturelle, nuancée par les origines de personnes arrivant d’autres régions italiennes et arrivant aussi des pays de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est. Ma génération ne parlait presque plus, ou peu, les dialectes italiens, parlait un seul italien, et pratiquait l’anglais et le français. Au XIXe siècle, la puissante nation de la France a contribué à l’unification étatique de la péninsule italienne. Mais pour moi, à l’adolescence, la France (Paris) identifiait le lieu de vie d’écrivain.e.s et une possibilité de voyage et de vie.   

Votre fascination pour la danse est-elle apparue avant celle pour la littérature ?

Grâce à mes parents, j’ai été toujours un lecteur passionné. J’ai écrit de la poésie à l’adolescence. À l’époque, j’avais une idée romantique, mythique, de l’artiste. C’était une façon de me protéger, de ne pas regarder la réalité qui m’entourait. Maintenant, la création me sert à voir, atteindre, capter, critiquer, questionner la société.

La rencontre avec la danse s’est faite par hasard : à la fin de l’école secondaire, j’ai choisi Arts de la scène et non littérature ou philosophie pour mes études universitaires. En effet, à l’université de Torino, le cursus en Arts de la scène était en pleine expansion, alors que les études littéraires stagnaient. À la première session, je me suis inscrit au cours Histoire de la danse et du mime. Je me suis aussitôt passionné pour les traditions et les pratiques. J’ai intégré une compagnie de danse-théâtre universitaire. J’ai essayé de voir tous les spectacles qui étaient proposés à Torino, où, dans les années 1990, on proposait une programmation assez restreinte. Ensuite, en France, puis en Belgique, j’ai pu me nourrir à volonté de toute sorte de créations en danse (en France, les billets étaient aussi plus accessibles – même, aujourd’hui, par rapport au Québec).

Avez-vous déjà dansé du ballet et de la danse contemporaine ?

Pour moi, oui. J’ai suivi des cours dans différentes disciplines dansées. Mes plus beaux souvenirs : des cours en modern dance à Turin ; en mouvement contemporain à Bruxelles ; en danse baroque française et en danse contemporaine à Paris. J’ai toujours dansé pour moi. Je n’ai jamais eu le désir de devenir danseur professionnel, de danser devant un public. J’avais envie de collaborer avec des projets avec des danseur.e.s et des performeur.e.s.


Si je vous dis ‘’Méfiez-vous des eaux dormantes’’, ça vous dit quoi ?

Errance : le narrateur Stefano (mais aussi d’autres personnages) dévoile progressivement la pluralité de son caractère, la multiplicité de ses passés. Dans la logique du roman, on découvre un passé étonnant, inattendu, qui provoque une mise en doute par le lecteur de ce qu’il avait compris des thématiques du livre.

Au nord de ma mémoire : les personnages fabriquent leur être social en subissant ou en réagissant à des situations. Dans d’autres textes, ceux versifiés, les personnages ne montrent que des détails de leurs existences.

En lien avec mes œuvres, j’entendrais cette expression comme : arrêtez de vouloir tout comprendre, tout reconnaître, tout juger, tout posséder d’une personne. On ne peut pas. Les personnes les plus discrètes et les plus tranquilles ont leurs nervosités et leurs tensions. Une personne peut être un animateur radiophonique exubérant, et en même temps un solitaire qui ne lit que du Pascal et du Simone Weil. Chaque être humain est tellement complexe. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires.

Dans Errance et Au nord de ma mémoire, parus chez Annika Parance, qu’est-ce qui est autobiographique ? Ou du moins, vous me semblez partir de vos migrations comme terreau créatif… Est-ce que je m’égare ?

Je suis né en Italie, j’ai habité en France et j’habite au Québec… donc, la recherche de la part autobiographique dans mes œuvres pourrait sembler banale… pourtant, chercher l’auteur.trice dans son œuvre est une habitude qui influence trop ce qu’on écrit, ce qu’on publie, comment on parle des œuvres dans les chroniques et dans la presse. Cela porte à une image de la littérature soutenue par l’industrie du livre qui met en évidence des œuvres se fondant sur la vraisemblance, sur la linéarité du développement narratif, sur des récits où les personnes/personnages sont tous construits et définis de la même manière, par des paradigmes psychologiques (même dans des œuvres fantastiques ou dystopiques). En création littéraire, au début, plusieurs étudiant.e.s écrivent de la poésie comme si elle n’était qu’un art intime, une continuation écrite de l’existence de l’écrivain.e, ou bien comme si l’écriture n’était qu’un exercice thérapeutique ; ensuite, on découvre par la pratique des arts l’immensité de leurs formes et de leurs usages. En autofiction aussi, on cherche trop la psychologie de l’auteur.trice dans l’œuvre. Les œuvres brillantes en autofiction (qui apportent d’importantes réflexions politiques, sociales ou intimes) se distinguent par les traitements littéraires et fictionnels que les écrivain.es ont choisi.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture ?

Émotion, événement, dialogue, fait divers, des marmottes habitant dans ma rue… tout peut déclencher l’une de mes créations. Par contre, mon désir d’écrire se nourrit toujours de mon plaisir de penser à comment trouver le bon moyen littéraire pour parler de ce détail qui a retenu mon attention.

Avez-vous songé à l’écriture d’un opus bilingue français-italien ?

Pour l’instant, j’ai énormément à explorer en français. La rédaction d’un deuxième roman, dans le cadre de ma thèse en recherche et création, et la publication d’Au nord de ma mémoire, me paraissent clôturer une étape de travail, qui m’a posé devant des premiers choix, des premières tentatives, et qui m’ont également rendu visible l’étendue des possibilités thématiques et techniques que je peux expérimenter pour écrire des histoires. 

J’explore l’intégration de mots et de phrases appartenant à d’autres langues dans mes œuvres en français. Par exemple, au début d’Au nord de ma mémoire, dans les parties « Résistances » et « Non-lieu », j’ai intégré des mots en langue étrangère dans chaque narration poétique, en prose et versifiée. Pendant l’une des étapes de réécriture, j’ai tout enlevé, parce que c’était gratuit, ça n’ajoutait rien à la logique de l’œuvre.   

                                    Mattia Scarpulla a codiré avec Sophie-Anne Landry                                                                      l'oeuvre collective Épidermes.

Dans votre imaginaire, comment cohabitent l’italien et le français ? 

Premièrement, la structure grammaticale italienne me sert souvent pour créer rythmiquement certains passages.

Deuxièmement, si j’écris mes œuvres en français, l’italien peut intervenir comme outil de caractérisation de personnages ou de situations. Deux exemples :

Dans Errance, les dialogues sont en italien quand on plonge dans le passé du narrateur Stefano ; je voulais faire ainsi ressentir la remémoration de ses origines italiennes, le souvenir de ses parents et de sa meilleure amie.

En parlant avec ma mère, je me suis aperçu que dans mon premier recueil poétique en français, journal des traces, précisément un quart des poèmes sont écrits, entièrement ou en partie, en italien ; je voulais exprimer les mêmes sensations et les mêmes détails de vie dans deux langues, parce que je voulais montrer comment j’avais retrouvé les mêmes situations dans différents territoires, et comment je les avais vécues comme des expériences nouvelles.

Écrivain du silence ou du tumulte ? de nuit, de jour ?

J’aime le silence après ou avant les voix humaines, il peut se remplir de musique, de bruits de la rue, même du trafic. J’aime le silence urbain.

Le tumulte surgit dans mes œuvres et je le cherche dans mes lectures.

Écrivain du jour, depuis toujours. La nuit est dédiée à l’amitié, aux concerts, aux spectacles de théâtre et aux séries-télés.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’en ai plusieurs, ils façonnent mes temps de création. Un exemple : juste avant de commencer ma journée, le matin tôt, je lis à voix haute un passage d’un livre. Je commence à écrire en retenant la puissance de la prose d’autres écrivain.e.s (je recommande d’essayer avec la traduction française des nouvelles d’Alice Munro).

Quel est le livre / le film / l’œuvre qui vous fascine ? Pourquoi ?

C’est difficile! Trop! Je recommande quatre redécouvertes en lien avec mes expériences d’écriture actuelles :

Livres : Other Voices, Other Rooms (Les domaines hantés) de Truman Capote, 1949. Svy fantastiske Fortaellinger (Sept contes gothiques) de Karen Blixen, 1934.

Films : Le fate ignoranti (Tableau de famille) de Ferzan Özpetek, 2001. Le passé d’Asghar Farhadi, 2013.


© Photos, Mattia Scarpulla et Annika Parance Éditeur et Tête Première; photo Au nord de ma mémoire, Denis Morin; entretien, Denis Morin, Mattia Scarpulla, 2021.


dimanche 13 juin 2021

Au nord de ma mémoire de Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla cultive le mystère. On sait de lui que c’est un intellectuel de haut calibre s’intéressant à la danse, aux lettres et aux langues. Il est né à Turin, puis il a transité par la France et la Belgique avant de venir s’installer au Québec.

Tout récemment, il a publié le fulgurant roman Errance chez Annika Parance Éditeur et il a codirigé le recueil collectif Épidermes chez Tête Première. Nous le retrouvons ici dans Au nord de ma mémoire, dans la collection Sauvage, toujours chez Annika Parance Éditeur. 

On touche ici à la poésie. L'absence de ponctuation libère la lecture et confère contre toute attente du rythme aux textes. Mattia dénonce le musèlement des citoyens et nos vies codifiées. Il s’interroge sur la communication facile ou opaque entre les êtres. Fasciné par les corps et les mouvements, à l’instar de Rodin, il fragmente et assemble les membres. Il chorégraphie les intentions, les départs et les retrouvailles. Loin d’être une âme en peine, je perçois le citoyen du monde qui embrasse la vie et les liens humains dans toute leur complexité. Il est Turin, Paris, Brest, Bruxelles et Québec. Il cumule en lui ces villes comme autant de strates, d’expériences, de souvenirs dont ses mots sont empreints. J’entends ses pas au musée, je le vois traversant le temps et les places, chargé du poids de l’amour et de l’exil. Il est d’ici et d’ailleurs. Grazie mille per quest’opera. Ti voglio bene. 

© Photo, texte du billet, sans les extraits de Mattia Scarpulla, Denis Morin, 2021 

Extraits : 

« Des caméras tout autour continuent à épier notre intimité   on reste des heures à tourner en rond   debout assis allongés    lentement      rapidement       la sueur s’échappe se fondant dans les objets les murs » (p. 17)

« Les livres brûlent dans la bibliothèque   les vitraux explosent      les cendres étouffent les gorges de leurs bourreaux    les pages crient pendant que les mots s’effacent avec les histoires   les pierres en chute libre écrasent les passés » (p. 45)

« À mon arrivée en ville on me donne l’adresse d’un bureau où on me demande ma date de naissance où on sort une liste de mes amis d’adolescence    je ne me souviens pas d’eux  je dois les contacter   il faut apprivoiser une vie sociale »  (p. 117)

 

 


dimanche 25 avril 2021

Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert

 

C’est toujours avec une joie singulière qu’une nouvelle voix dans les lettres s’annonce. En 2021, je découvre Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert dans la collection Sauvage chez Annika Parance Éditeur. 

Tout d’abord, ce gris de la couverture me replonge inévitablement dans l’ambiance de Paris avec les toitures qui coiffent les immeubles haussmanniens en zinc et en ardoise, sans oublier ces ciels d’un gris mélancolique surplombant la ville lumière. 

Il y a ensuite ce jeune homme né en 1999 qui cerne très bien les années 1987-1992, ère anxiogène à souhait où le sida décimait des gens dans la force de l’âge.  Sa plume authentique rejoint avec force celle du romancier Hervé Guibert, auteur de À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, et celle du dramaturge Jean-Luc Lagarce, auteur de Juste la fin du monde (que Xavier Dolan a adapté au cinéma). Des thèmes se recoupent et des familles d’artistes se créent inévitablement.

Le narrateur cherche qui il est, tout en étant amoureux d’un être torturé de son âge. Ses amis tentent de comprendre et sa famille se questionne sur son identité, son présent et son avenir. Ce roman bref se lit du début vers la fin ou de la fin vers le commencement. On y va en diminuendo dans un sens ou en crescendo à revers avec des nuances dans l’émotion comme si on écoutait une chanson interprétée par Maurane ou Lara Fabian.

À notre époque, l’homophobie sévit encore. Aimer et désirer sont inévitablement liés à l’expérience humaine. Ça Baptiste Thery-Guilbert l’a bien saisi. Bravo pour ce premier opus très fort ! 

Extraits :

« Il ne sait pas que quand il dit ou fait quelque chose que j’estime important, ce sera noté sur une page, sur plusieurs lignes. Il ne sait pas et s’il savait il me haïrait sans doute. »

« Entendu ce matin qu’un jeune homme s’était jeté dans le fleuve. J’appelle chez lui, il ne répond pas. Je le crois mort, noyé, son corps qui flotte emporté par le courant, emporté loin de moi. Dans mes rêves le fleuve est alimenté par mes larmes qui coulent à torrents. Mon téléphone sonne, je me précipite pour décrocher, c’est lui… »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Baptiste Thery-Guilbert, Denis Morin, 2021


jeudi 26 novembre 2020

À la foire de Maud Chayer

 

Maud Chayer tire plus vite que son ombre. Elle vient de faire paraître en 2020 un autre microroman chez Annika Parance Éditeur intitulé À la foire.

Un homme aux allures de quadragénaire, banlieusard épuisé au retour du travail, se fait imposer une sortie familiale pour le lendemain par les femmes de sa vie, à savoir son épouse de mèche avec leurs deux filles. Elles ont décidé de se rendre à une foire agricole. On se doute bien monsieur n’exultera pas dans cet événement…

Derrière cette histoire bien menée, je me questionne comme cet homme sur la pertinence de toujours consentir aux besoins des autres au point de s’oublier, de renoncer à ses propres goûts. 

On perçoit aussi la conjointe qui met en veilleuse une carrière et qui troque sa vie d’amoureuse pour le rôle de mère. 

Somme toute, qui vous a dit que la vie était une fête foraine jubilatoire ? 

N. B. : Les cornes tronquées sur la photo proviennent d’un zébu de Madagascar. J'ai fait exprès de les placer ainsi, mais le thème de la foire agricole est respecté. 😉 

Extrait :

« Il laissa sa montre dans l’auto. « Elle me gêne depuis un bout de temps. – Il faut faire examiner le bracelet. » Toujours pratique et bienveillante. Il ne voulait pas voir défiler les heures. Les longues heures avant le retour, ce moment privilégié où ses filles dormiraient à l’arrière, quand sa femme lui tiendrait la main sur le bras de vitesses, complice, heureuse. »

 

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de Maud Chayer, Denis Morin, 2020


samedi 21 novembre 2020

Au pavillon de Maud Chayer

 

Maud Chayer possède un parcours à double cursus académique en lettres et en cinéma. Elle travaille dans le milieu du septième art. Elle compte parmi ses projets créatifs trois romans en littérature jeunesse.

La voici de retour avec Au pavillon, un microroman publié en 2020 chez Annika Parance. 

Ce livre est une critique sociale de la petite vie rangée en banlieue nord-américaine. Nous avons le père, un bellâtre séduisant, la mère obsédée par ses rides qui tente des expériences capillaires afin de lutter contre le temps, puis un gamin enjoué, sa sœur à peine plus âgée. Un événement viendra bousculer leur quiétude. Ce sera le drame et les certitudes ébranlées. 

Au-delà de cette histoire bien ficelée, ce sont les petits travers qui sont dépeints. L’homme soucieux de son image, de l’opinion des collègues qui ne perçoit pas la maturité du corps qui le gagne, mais le voit chez son épouse.  Ce couple se lance des ‘’mon amour’’ mais ne fait plus l’amour ou si peu. Les enfants sont appelés à grandir trop vite et à perdre la candeur de cette période.

Sommes-nous plus que l’image de nous-mêmes ? Réussit-on sa vie ou dans la vie ? Nous sommes appelés à titre de lecteurs à aller au-delà de la vie parfaite comme dans la série télévisée Father knows best. Il me semble que nous valons bien plus ces stéréotypes stériles et Maud Chayer sait habilement comment nous le rappeler. 

Voici une invitation à découvrir une nouvelle plume.

Extrait :

« La maison répondait à certains de leurs critères… Les concessions qu’ils avaient dû faire : un quartier semi-prestigieux, pas de garage, pas de salle de bain attenante à leur chambre, pas d’arbres matures sur le terrain et, enfin, l’aspect extérieur de la demeure qui ne correspondait pas à leurs ambitions bourgeoises. Sa femme rêvait d’une (fausse) victorienne dans une rue à nom d’oiseau… mais, leur petit nid d’amour, ils se l’étaient fabriqué dans cet écrin de briques roses au design des années quatre-vingt-dix, finalement. » 

© Photo, billet, sauf l’extrait de Maud Chayer, Denis Morin, 2020


dimanche 15 novembre 2020

Présents composés de Juan Joseph Ollu



Chez Annika Parance paraît dans la collection Sauvage, le recueil de nouvelles Présents composés de Juan Joseph Ollu. 

Cinq nouvelles constituent le nouvel opus : Une fenêtre ouverte, Bad boy, L’indécis, Valentine, Le présent composé.

Les histoires se vivent autant à Paris qu’à Montréal. On se sent vite pris dans le tourbillon de ces vies observées à partir d’un balcon, le temps de griller des cigarettes, par la cadence du bassin dans un véhicule une nuit d’hiver, les propos d’un indécis, les confidences d’une femme momentanément mal assortie en amour, un homme infidèle à son compagnon.

Trahit-on ceux qu’on aime par l’esprit, le cœur et le corps? Le tourment amoureux est-il beaucoup plus insidieux et complexe que de céder à un bel inconnu devant une vitrine de haute couture ?

Lire du Juan Joseph Ollu, c’est la sensualité et l’émotion qui s’étalent au grand jour sans fausse pudeur, juste pour la beauté et la douceur. C’est du Yves Navarre en version années 2000. Quand je le lis, au-delà de la musique house tonitruante d'un bar un vendredi soir, j’entends surtout en fond sonore le nuevo tango d’Astor Piazzolla et la voix douce de François Hardy derrière ses mots.

J’aime, j’aime, j’aime…

Extrait :

« Avec un peu de mal, Alexandre se fit donc à cette rupture qu’il avait voulue malgré lui, si l’on pouvait parler de rupture pour si peu. Je ne crois pas qu’il ait souffert trop longtemps. Peut-être s’était-il protégé juste à temps ? Quant à moi, j’avais été clair dès le début. C’est un avantage d’être honnête, de l’être en tout cas le plus possible : pas de fausses promesses, pas de serments truqués, de projets inconsistants. Tout cela aurait pu se terminer par une vraie liaison, mais me comporter avec une telle félonie envers toi m’est absolument inconcevable. »

© photo, texte du billet, sauf l’extrait de J. J. Ollu, Denis Morin, 2020

 


lundi 7 septembre 2020

Liv Maria de Julia Kerninon

 

Lire un roman de Julia Kerninon, c’est pour moi un délice indescriptible. Je lis de soir et de nuit. Le jour, j’ai trop de trucs qui m’accaparent, en partant du télétravail aux tâches quotidiennes. Donc, j’ai dégusté ce livre, segment par segment, sur une bonne semaine, avec mon fox terrier endormi au pied du lit.

Dans ce somptueux opus paru en septembre 2020 chez Annika Parance Editeur, l’écrivaine nous présente une insulaire bretonne propriétaire d'un café où elle vend aussi des munitions, ses frères marins, puis un colosse norvégien qui jette l’ancre et s’enracine chez l’insulaire. De cette union, naîtra Liv Maria, une petite fille mystérieuse comme les brumes qui prendra plaisir à apprendre les langues (français, norvégien, allemand, anglais, etc.). Curieuse et frondeuse, l’adolescente sera envoyée chez une tante paternelle à Berlin où elle apprendra les joies du corps auprès d’un professeur d’anglais.

Par la suite, elle retournera à l’île un certain temps, maintenant orpheline, protégée par ses oncles, avant de se rendre en Amérique du Sud où elle vendra des chevaux et domptera des hommes. Ce sera aussi lors d’un passage dans une librairie qu’elle croisera un bel Irlandais qui deviendra son conjoint et le père de ses deux fils. Elle ira vivre en Irlande dans un pavillon tranquille entouré d’arbres et de fleurs.

Mais comment une femme si dynamique peut-elle se contenter de la monotonie du foyer ? Comment se montre-t-on à l’écoute des autres sans se dévoiler ? Car se dévoiler pourrait faire craquer l’harmonie ambiante. Et si cette femme tranquille, érudite libraire, cachait sous son habituelle discrétion de multiples femmes… Le passé finit toujours par resurgir via un mot, un objet à la manière d’une madeleine de Proust. Pour respecter sa nature profonde et ses secrets, faut-il rester là à tout prix ou céder à l’errance ?

Vous avez compris, je l’espère, mon engouement pour ce livre et cette écriture intimiste si intelligente, si chargée de sens, sans compter que voici une belle occasion de vous balader par ces pages entre divers paysages.

Un must pour cette rentrée littéraire avec ce superbe portrait de femme en clair-obscur.

Extraits :

« Mystérieusement, Liv Maria retrouvait dans les cheveux de Flynn l’odeur de plusieurs maisons où elle avait vécu. Quelque part sur son ventre flottait celle des biscuits norvégiens aux épices que faisait son père pour Noël. Dans ses mains, il y avait l’odeur salée de ses mains à elle le jour où elle avait pleuré la mort de ses parents, et parfois aussi une odeur de sciure dans laquelle elle reconnaissait celle de son enfance. »

« Parce que les gens murmurent – les gens se trahissent, ils commettent des erreurs, ils croient dire ce qu’ils disent et taire ce qu’ils taisent, mais bien sûr ils font l’inverse, à leur insu. Les gens murmurent, ils parlent avec leurs cils qui battent, avec leurs oreilles qui rougissent, avec leurs fautes de frappe, et nous les lisons à livre ouvert, à notre insu. Les gens murmurent, et nous les entendons, mais le message est parfois si clair que nous cherchons des complications. Pourtant, dans ce que nous taisons en croyant le dire, ce que nous disons en croyant le taire, nous sommes dans notre vérité, d’un coup. » 

© Photo, billet, sauf les extraits de J. Kerninon, Denis Morin, 2020


vendredi 3 juillet 2020

Natalia Z. de Chantal Garand




Dans la vie, le hasard existe-t-il ? Question en apparence tout banale, pourtant d’une très grande pertinence. En voici, un exemple, j’avais chez moi le roman Natalia Z. de Chantal Garand publié en 2018 chez Annika Parance Éditeur. J’aime l’œil qui scrute sur fond doré et marron. J’avais ce livre parmi une pile de livres à lire. Étant un bibliophile assumé, il me faut une centaine de bouquins qui attendent mon iris pour me sentir bien. Il me faut des plantes, des livres, du thé, du vin blanc.

Ce livre passe très bien à travers le temps puisque des versions en norvégien et en ukrainien sont au calendrier des parutions dans ces pays respectifs.

Chantal Garand vit en Norvège depuis 2003 où elle travaille à l’intégration des immigrants. Hormis ce travail et quelques prix littéraires qui confirme son talent, cette écrivaine se fait très discrète. Elle observe le cours des jours. Vous la retrouverez sur Facebook et Twitter.

Revenons au hasard concernant ce roman. Je m’étais dit que je le lirais cet été tranquille sur ma terrasse. Or, la période de confinement fit en sorte que je me suis retrouvé à rédiger un roman sur une Québécoise vivant en France à la recherche de sa fille au Québec. Oh surprise ! Dans Natalia Z., c’est le fils Tollef, citoyen norvégien, qui est à la recherche de sa mère biologique, une Polonaise d’origine ayant passé une partie de la Deuxième Guerre mondiale en Norvège, comme tenu de sa maîtrise des langues. Tollef sera aidé dans sa quête des origines par Jeanne, une Québécoise habitant en Norvège. Chantal Garand et moi, nous avons été dans une similitude thématique.

Donc, j’ai été ravi par la manière dont Chantal Garand a mené cette histoire de Natalia qui se confie à Jeanne, mais qui cache des pans de son passé à son fils. Que faut-il dire, rogner du passé ? Hier appartient-il aussi à notre descendance ? Jusqu’où peut-on se révéler sans chambouler se propre vie tenue en équilibre sur un fil de barbelé ?

Si vous vous intéressez à l’histoire européenne au 20e siècle et que vous avez un intérêt pour l’Europe de l’Est et la Norvège, cette fascinante histoire est pour vous.

On attend le prochain opus de Chantal Garand avec impatience.

Extraits :

« Pour qui opterais-tu ? Celui qui a le droit de savoir ou celle qui a le droit de se taire ? Penses-y. Tu pourrais très bien te retrouver dans cette situation. Cela dit, je sais très bien que tu ne feins pas l’estime que tu lui portes. Absolument pas. Tu as une réelle affection pour elle, je le sens. Si elle avait mené la vie de n’importe quel quidam, elle vous en parlerait volontiers, le radoterait sans cesse, comme le font tous les vieux. Alors ? Qu’est-ce à dire ? À mon avis, il y a anguille sous roche. »

« Les synagogues et les églises se succèdent, mais elles n’y entrent pas. Elles se sentent légères, elles flottent. Elles traversent les saisons et l’été est là. Dans leurs robes de coton, elles se retrouvent devant les amuseurs publics et les avaleurs de feu qui se tiennent à l’entrée du parc Stryjsky. Maria lui donna quelques zlotys pour qu’elle aille les jeter dans le chapeau déposé sur le sol. Elles achètent des épis de maïs grillés et demandent au garçon de les saler généreusement. Elles marchent le long de l’étang et vont s’asseoir sur un banc, elles commentent la beauté des cygnes blancs et leur plumage brillant. Maria la prend dans ses bras, la berce affectueusement et lui dit « ne m’oublie pas ».

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de N. Garand,
    Denis Morin, 2020


Nota Bene : L’icône sur laquelle j’ai posé le livre est une reproduction de l’icône de la Trinité de Saint André Roublev.


dimanche 14 juin 2020

Entretien avec Juan Joseph Ollu


Les terrasses étant fermées, je me suis rendu chez l’écrivain pour partager une bouteille de merlot australien en son salon chacun à son bout de sofa. La vie et la littérature suivent leur cours. L’imaginaire n’est jamais en repos. Il lui suffit d’un personnage, d’une idée, d’une émotion pour que s’amorce un projet d’écriture. De cette discussion autour de l’écriture, il en a résulté cet entretien.  Bonne découverte.


Que représente un livre pour vous ?

Une multitude de choses. Beaucoup de plaisir et de découvertes d’abord. Ensuite il y a l’objet : qu’il soit précieux, ancien, neuf ou de poche, un livre est toujours beau. J’ai grandi parmi eux et depuis toujours ils sont un élément essentiel du décor qui m’entoure, de mes voyages d’où j’en ramène toujours. Il me semble que je n’en posséderais jamais assez ! Je lis beaucoup, mais je relis aussi ; c’est ainsi qu’un livre pour moi, c’est un complice, un vieil ami que l’on retrouve avec joie… ou mélancolie.

Quelle place occupe l’écriture dans votre vie ?

Une place centrale, bien sûr ! Je n’écris pas sans cesse, bien sûr, et le rythme n’est pas toujours régulier, mais je ne peux pas imaginer une existence sans l’écriture. On peut aimer ou ne pas aimer, mais dans la vie, écrire est ce que je sais faire de mieux, c’est ce qui m’apporte le plus de satisfaction. C’est parfois frustrant, difficile, laborieux, mais j’ai une chance inouïe de pouvoir m’y adonner. C’est mon mode d’expression, c’est ce qui me permet de continuer à avancer malgré les aléas, et ça m’apporte beaucoup.

Écrivain du matin, de l’après-midi ou du soir ?

J’aimerais répondre plus précisément mais j’écris un peu n’importe quand, même s’il est vrai que mes idées sont plus claires le matin et le soir que l’après-midi. En revanche je préfère l’été et dans une moindre mesure la fin du printemps et le début de l’automne, car j’aime écrire dehors. Écrire la nuit en plein été, c’est formidable.

Écrire, c’est de famille ou non ?

Écrire précisément, pas tout à fait, même si mon père s’y est adonné, sans toutefois poursuivre dans cette voie. Mais l’amour du livre, de la littérature et des arts en général, ça oui, sans aucun doute. Ça m’a été inculqué au berceau et d’aussi loin que je me souvienne, la culture a joué un rôle primordial dans ma vie et dans certains choix importants.

La littérature peut-elle être représentative d’un peuple ?

Ça, ça mériterait une longue discussion !


Votre écriture est très cinématographique, verriez-vous Un balcon à Cannes ou Dolce vita au grand écran ?

J’adore le cinéma et sans hésitation, je serais extrêmement heureux de voir Dolce vita ou des nouvelles extraites d’Un balcon à Cannes transposés au grand écran. Ce serait un rêve. Ce serait aussi très flatteur qu’un scénariste ou un réalisateur juge mon univers assez intéressant pour se l’approprier et l’interpréter. Ce serait un projet artistique passionnant. Maintenant, je ne sais pas quel effet cette interprétation me ferait, je ne sais pas quelle serait ma réaction devant le visage, la voix et le physique de personnages sortis tout d’abord de mon imagination… c’est l’inconnu et ça m’intrigue. Mais si l’occasion se présentait et que le projet me semblait de qualité, je n’hésiterais pas. Je demanderais peut-être même à apparaître en caméo !

Dans Dolce vita, il y a Adrien pris entre Alejo (dont il n’arrive pas à décrocher) et Maximilien (qui assume bien ses désirs). Au niveau de l’univers LGBT, avez-vous le sentiment de poursuivre à votre façon l’œuvre d’écrivains comme Yves Navarre ou Jean Genest.

À ma façon peut-être. Ce serait un beau compliment. Mais je n’oserais pas me prétendre l’héritier de ces écrivains que j’admire et que j’apprécie beaucoup mais qui ne m’ont pas particulièrement inspiré. J’irais plutôt vers Cocteau, Sagan, Beauvoir, Henry James ou – même si on l’a relativement oublié - Philippe Hériat, qui a écrit un magnifique roman d’éducation sentimentale ambiguë, L’innocent. Ce qui m’intéresse, ce sont les relations humaines et leurs complications, leur profondeur. En revanche, et c’est indéniable, le militantisme et le courage de ces grands écrivains ont certainement quelque chose à voir avec la transformation et la longue évolution de la vision que l’on a de ce qu’on appelle aujourd’hui l’univers LGBT. Et peut-être que sans eux, des personnages comme Maximilien, dans Dolce vita, ne vivraient pas leur sexualité comme ils la vivent, c’est à dire en l’assumant, sans façon et naturellement. En toute liberté. Comme tout le monde devrait pouvoir le faire, peu importe le sexe, la culture, l’orientation sexuelle ou la classe sociale.

Vous arrive-t-il de mener de front deux projets simultanés ?

Oui. Pas toujours, mais ça m’arrive. Passer d’un projet à l’autre me permet de respirer, de me changer les idées tout en continuant à écrire et à créer. C’est ainsi que j’ai écrit parallèlement un recueil de nouvelles et un roman. J’arrive pour l’instant à passer d’un univers à l’autre et à éviter les répétitions…

L’état de grâce face à la littérature, ça existe ?

Ça existe, ça oui, à la fois en tant qu’écrivain ou que lecteur. Rien n’est plus formidable que s’immerger dans l’univers d’un écrivain ou d’un artiste, d’ailleurs. Ça vaut pour le cinéma, la peinture ou la musique. Plus troublant mais tout aussi intense : se laisser emporter par son propre univers quand il prend son envol, quand les personnages commencent à évoluer par eux-mêmes et vous dépassent…

Voudriez-vous traduire des écrivains hispanophones vers le français ?

Je pense que ce serait un exercice très intéressant mais je ne suis pas sûr d’avoir les compétences pour traduire de la littérature. C’est un travail énorme que de traduire un auteur, un monde, des sentiments… J’admire ceux qui ont ce talent. Et aussi, peut-être encore plus ceux qui traduisent de la poésie. Ça, ça me semblerait tout à fait impossible.

Seriez-vous poète à vos heures ?

Je ne sais pas si je pourrais avoir l’audace de me considérer poète mais j’écris en effet de la poésie. Principalement de la prose poétique. C’est un mécanisme de création qui diffère radicalement du roman ou de la nouvelle et qui me détend. J’ai écrit un recueil de poésie au cours de la dernière année, que j’ai intitulé Les poings dans les poches. C’était la première fois que mes poèmes faisaient partie d’un projet précis, d’un ensemble. J’ai beaucoup aimé le rédiger, mais en ce moment j’avoue que je ne sais pas trop quoi en faire, alors je le laisse de côté. J’aimerais bien qu’il devienne un livre et qu’il ait sa vie à lui mais il faudrait pour cela que je me décide à le faire lire, à le présenter et pour l’instant je ne suis pas tout à fait prêt.

Et vos projets d’écriture à venir, quels sont-ils ?

J’ai un recueil de nouvelles intitulé Présents composés qui devait sortir en mai et qui a été repoussé à l’automne prochain. J’aurais bien aimé une publication au printemps mais vu les circonstances… et puis le livre est fini donc je suis à la fois heureux et impatient ! Sinon je termine actuellement un roman dont l’action se déroule entre l’Italie et le Liban, avec un passage à Montréal. Le tout reste à peaufiner, bien sûr. Parallèlement il y a le recueil de poèmes que j’ai mentionné précédemment… À suivre !




© Billet et photos, Denis Morin, Juan Joseph Ollu, 2020

vendredi 5 juin 2020

Errance de Mattia Scarpulla



Ce printemps 2020 m’a donné le temps de ce confinement pour lire et relire Errance, le roman particulier de Mattia Scarpulla qui paraît en 2020 chez Annika Parance. Il est à noter que le français est une langue seconde pour l’auteur qu’il maîtrise à merveille.

Mattia Scarpulla est un intello nomade ayant vécu en Belgique, en France avant de s’installer au Québec. Dans son cursus universitaire, il s’intéresse autant aux lettres qu’à la danse. D’ailleurs, il est un docteur ès arts spécialisé en danse de l’Université de Turin. Il s’est impliqué dans des prestations théâtrales et littéraires. Il écrit de la poésie, des nouvelles et aborde ici pour la première fois le roman avec une telle intensité ! Bravo !

Avant d’entrer dans l’objet de ce billet, je dois avouer une chose. J’ai déjà été intervenant en santé mentale et j’ai des membres de ma famille immédiate qui ont eu à gérer leur violence. Certaines scènes ont fait remonter mes propres souvenirs en surface. Donc, des passages du roman sont des coups en pleine gueule, mais ce n’est pas une œuvre sur la folie. On cause ici d’immigration et d’identité. Je tenais à vous prévenir.

Stefano a une copine, Sophie, et leur enfant, Elisa, qu’il laisse au Havre pour séjourner à Brest, dans le Finistère, en Bretagne. Durant ce déracinement temporaire, Stefano boit et en perd ses repères. On est entre le réel et l’imaginaire avec une dichotomie, un dédoublement… Il se promène dans sa tête entre Turin, l’île Saint-Louis à Paris et Groningue. Est-ce que ce passé s’est vraiment déroulé ou est-ce un passé qu’il s’est forgé ? Stefano alias Bruno dérive dans ses pensées. Des éclats de colère surgissent ça et là comme des fragments du passé non réglés, à gommer ou à pulvériser. Ça cogne. Ce roman époustouflant se termine par un épilogue de Sophie qui a repris le contrôle de son existence et l’épilogue d’Elisa partie retrouvée son père. Je me retiens pour ne pas briser le charme de ce superbe roman.

Mattia Scarpulla eut l’idée intéressante d’intégrer des dialogues et des expressions en italien, ce qui confère au récit une couleur méditerranéenne et une authenticité. Connaissant la langue de Dante, je me suis revu marchant dans les rues de Rome avec les voix qui fusent des balcons. Ce fascinant chassé-croisé linguistique est réussi. Un grand lyrisme provient de la musicalité des deux langues.

La liste des pièces musicales mise en toute fin est intéressante, puisque les arts nourrissent les artistes comme ils nourrissent nos jours dont certains événements sont marqués par une chanson, un air entendu.

Vraiment, c’est un tremblement de terre ce roman sur l’identité, la vengeance, les convictions profondes, les classes sociales et le déracinement. Je pense aussi aux jeunes en Occident et ailleurs dans le monde qui tentent de survivre entre les études et les stages. L’auteur fait allusion aux années de plomb en Italie mais sans tomber dans le traité historique. Mattia Scarpulla possède un souffle et un style. Ça tient de l’envoûtement. À lire évidemment.

Grazie mille al scittore per questa meravigliosa opera di arte!

Extraits :


« Nous restons pendant une trentaine de minutes à nous regarder en silence. Nos yeux se remplissent de larmes. Nous levons nos deux poings et les laissons s’abattre brutalement sur la table. Le verre d’Erica se renverse. Je me lève pour éviter le liquide. Un serveur s’approche avec un torchon que j’utilise pour éponger la table et une serpillière qu’il voudrait passer au sol. »

« J’accompagne Rebecca à des soirées, elle me tient la main, me caresse les cheveux tout en parlant avec ses amis, loue mes mille qualités. Rebecca me fascine. Sa double personnalité. L’amour et la haine envers sa famille. Sa tendresse exagérée envers moi en public. Sa froideur et sa valse avec la vengeance lorsqu’on est enfermés dans notre chambre. »


© Photo, Annika Parance,
     Texte du billet, sauf les extraits de M. Scarpulla,
     Denis Morin, 2020



mercredi 27 mai 2020

Entretien avec Annika Parance


Annika Parance exerce le singulier métier d’éditeur à Montréal depuis huit ans. Elle publie des écrivains atypiques. En cette période de confinement planétaire, elle prend la peine de s’entretenir avec moi à distance par le biais de nos cellulaires. Je sais son temps très précieux et je la remercie d’autant plus de se prêter au jeu.

Annika Parance, le goût des livres, ça remonte à loin ?

D’aussi loin que je me souvienne à l’enfance. J’ai toujours été fascinée par les livres, par l’écrit, la façon dont on dit les choses. Je dirais même dès l’état fœtal dans le monde utérin. Ah, ah ! Mon père était auteur-compositeur-interprète et ma mère a fait des études de lettres.

L’état de grâce en littérature, se peut-il ?

Oui, il existe par la beauté à l’intérieur d’un livre. Tout simplement par la beauté de la langue. Je voudrais aussi que les livres publiés par ma maison soient beaux tant dans le contenant que dans le contenu, que le livre soit attrayant, même si le contenu prime avant tout.

Seriez-vous tentée par l’écriture ?

Oui et non. Je suis quelqu’un de discret, de très privé. Mais je pense qu’un éditeur indépendant se révèle en filigrane par ses choix et ses goûts éditoriaux. Par contre, je suis passionnée par l’écriture des autres.

Le métier d’éditeur, ça s’apprend ou c’est inné ?

J’étais si fascinée par les livres quand j’ai mis mes études en veilleuse pour travailler dans le monde de l’édition, tout d’abord à faire des cartons dans un entrepôt, puis peu à peu à en connaître les rouages. Devenir éditeur, cela faisait partie de mes rêves les plus profonds, mais c’est en mettant les pieds au Québec il y a 30 ans que j’y ai trouvé le milieu fécond pour créer une maison d’édition, la mienne.

Et la place des femmes en littérature, devant et derrière le livre, ça se vit comment ?

Il y a encore du chemin à parcourir pour l’équité et pour que les femmes se réalisent pleinement dans toutes les sphères. Ça peut être lourd et difficile d’être une femme écrivain comme une femme d’affaires. Je crois en la solidarité et la complémentarité homme-femme pour aller de l’avant dans les arts et dans la société.

Hormis le livre papier et le livre numérique, avez-vous déjà songé au livre audio ?

L’autre jour, j’étais sur Zoom pour une entrevue et l’un de mes auteurs, Vincent Giudicelli a lu un extrait d’une nouvelle provenant du recueil Il faisait beau et tout brûlait. J’ai savouré cet instant. Cet écrivain est critique musical et comédien, mais il sait lire des textes, ce qui n’est pas donné à tout comédien ou à tout artiste. C’est fabuleux l’audio, je pense que c’est une des nombreuses voies pour (r)amener les gens à la littérature. J’aimerais beaucoup développer une collection de livres audio et audio adaptés (pour les mal voyants) dans les prochaines années.

Comment se fragmente votre horaire entre lecture, administration et réseautage ?

Je travaille seule (et avec des pigistes bien sûr) et ma maison d’édition tient dans mon ordinateur. Je peux donc travailler d’où je suis. Par exemple, nous faisons cet entretien téléphonique. Je suis en Estrie et vous, à Deux-Montagnes. Revenons à la gestion du temps, durant les jours ouvrables, je passe environ 45 heures par semaine à travailler. Je dis travailler, mais ce travail s’avère ma passion. Donc, l’administration, les opérations courantes et le réseautage se font durant ces heures-là. Le reste du temps, je fais de l’édition pure. La proportion de tâches administratives est devenue bien trop importante par rapport à celle consacrée à la lecture et à la création.

Vos écrivains sont d’ici et d’ailleurs, cela vous honore. Quels sont vos critères de sélection ?

Merci. Je ne cherche pas forcément des écrivains qui ont une maîtrise parfaite de la langue. Je recherche des écrivains qui savent manier la langue et qui ne tiennent pas un discours normatif sur la vie. Les écorchés de la vie m’interpellent par leur manière de voir le monde. Il y aura d’ici quelques mois un nouveau roman de Marie-Christine Arbour qui écrit si bien sur les milieux marginaux.

Je ne fais pas de compromis non plus. Si un livre n’est pas à point, il ne paraît pas. J’y tiens mordicus. Derrière chaque parution, il y a un travail en amont avec l’auteur pour obtenir un livre à son meilleur. Ce dialogue avec l’écrivain est essentiel.

Vos idoles en littérature ?

Comme ça, à brûle-pourpoint, je vous dirais Marguerite Yourcenar et Marcel Proust pour la qualité de l’écriture et surtout parce qu’ils étaient libres et qu’ils écrivaient tout simplement. Les deux ont vécu en retrait, en observateurs.

Quelles sont vos parutions à venir ?

Il y aura un nouveau recueil de nouvelles de Juan Joseph Ollu dans la collection Sauvage et le dernier livre de Julia Kerninon en septembre. Mais pour l’instant, je prépare la sortie prochaine de Errance de Mattia Scarpulla, un jeune écrivain d’origine italienne ayant transité par la France. Il vit au Québec maintenant. Il fait partie de ces écrivains du multilinguisme tels Romain Gary et Vladimir Nabokov. Il y a dans ce roman, une critique sociale et un questionnement sur l’identité, car quand on émigre on est quelqu’un d’autre. Une partie de soi reste là-bas et une autre partie de soi se vit ici.

Voilà, je vous remercie à mon tour pour cette discussion. J’ai apprécié notre conversation. Vivement les lettres et les écrivains !


© Entretien, Denis Morin, Annika Parance, 2020
© Annika Parance. Crédit photo : Bruno Gautier