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mercredi 8 janvier 2020

Le dernier amour d'Attila Kiss de Julia Kerninon



J’y vais à rebours avec Julia Kerninon. Je vous ai déjà parlé de l’excellent roman Ma dévotion chez Annika Parance Éditeur et du récit pertinent Une activité respectable paru aux Éditions du Rouerge portant sur l’écriture.

Cette fois-ci, Le dernier amour d’Attila Kiss paru en 2016 aux Éditions du Rouergue nous raconte un amour qui nous semble impossible entre un Hongrois de condition modeste et une Autrichienne riche. Il lui reproche la domination passée de l’Autriche sur la Hongrie. Elle lui reproche son silence sur sa femme et sa maîtresse et leurs trois filles abandonnées. Lui se défend en prétextant la fuite de son beau-père, un tyran. Puis Attila veut se détacher de sa nouvelle flamme, Theodora, qui n’a que 25 ans, soit la moitié de son âge. Elle le nargue, le confronte. Il a fui la misère et une vie d’escroc, mais il porte en lui le souvenir de la campagne, le sourire de ses gamines. Le passé le hante.

À l’heure où il trie des poussins destinés à produire du foie gras pour les bourgeois ou qu’il peint chez lui des motifs traditionnels sur le parquet, elle travaille comme ayant droit au répertoire de son père, un ténor. Attila est en manque de sa descendance et elle d’un père virtuose absent.

Fait à noter que Julia Kerninon vécut à Budapest à une certaine époque. Merci aussi à elle pour ce roman envoûtant, pour Attila abîmé par la vie, pour Théodora si vibrante comme un archet sur des cordes. Merci à elle pour les nombreuses références historiques : Sissi, le comte Andrassy, le drame de Mayerling. Ce billet fut écrit en écoutant la Danse hongroise no 5 de Brahms.

Vivement Julia Kerninon !

Extraits :

« La mort, ajouta-t-elle dans un souffle, est une chose sérieuse comme l’odeur de terreau de la terre bêchée en automne. C’était une citation d’un poète américain, mais Attila n’en savait rien, et la phrase le frappa comme un coup dans la poitrine. Qui disait des choses comme ça ? Qui lui parlait ? Il avait parcouru ses traits comme un paysage nouveau, un eldorado, jusqu’à ses yeux qu’il avait retrouvé braqués sur lui. On décolle ? avait-elle dit alors, gaiement, en jetant un billet sur la table sans regarder et en l’entraînant par le bras, et sur toute la route jusqu’à chez lui elle avait continué à parler, et lui à écouter. »

« Le problème, c’est qu’il faut être au moins deux pour se faire la guerre, et qu’il est extrêmement difficile et épuisant de se battre contre un adversaire qui ignore qu’il en est un. Attila avait la sensation douloureuse de l’attaquer en traître quand il la voyait allongée et paisible sur le lit et qu’il la détestait de toutes ses forces, il n’était plus si sûr d’avoir raison, il y avait une inadéquation entre sa fureur et elle, comme s’il avait essayé de s’emparer d’une émotion avec des tenailles. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de l’écrivaine,
    Denis Morin, 2020

dimanche 2 juin 2019

Une activité respectable de Julia Kerninon




Il était une fois une gamine (et plus tard s’ajouta une petite sœur) et deux parents nomades ayant les mots et les livres en vénération.

Il y avait aussi cette jeune femme qui voulut voler de ses propres ailes hors du foyer familial, hors des repaires de la France et qui trouva refuge à Budapest. Elle travailla dans les bars, fréquenta le centre culturel français (car la France finit toujours par vous rattraper tôt ou tard), elle lut des romans et elle écrivit de longues heures ses propres romans.

Elle voulut écrire, c’est-à-dire verser l’onde des phrases.  Ce fut d’abord sur une machine à écrire offerte enfant par les parents.  Un jeu. Un jeu de patience avec les lettres et les mots. Au fil des années, lire était (s’)inspirer et écrire le fait d’expirer le souffle, de livrer la vie, de donner sens à sa vie.

Ainsi, Julia Kerninon dans Une activité respectable, récit autobiographique paru en 2017 aux Éditions la brune au rouergue, trace dans ce récit le parcours d’une écrivaine en herbe.

C’est tout simplement magnifique ! J’en suis bouche bée.

Extrait :
« J’écris à cause du vieil homme triste qui, dans un dancing à Birmingham, a sorti pour me le montrer un morceau de papier de sa poche, un morceau de papier très ancien, abîmé, qu’il a déplié délicatement avec ses mains moites, et c’était une lettre que le poète irlandais Seamus Heaney lui avait écrite quand il avait dix-neuf ans pour lui dire qu’il avait du talent. Il n’arrivait même plus à pleurer, il l’avait trop fait. Il semblait avoir épuisé ses réserves de larmes. J’écris à cause de la petite Lilly dans l’Hôtel New Hampshire de John Irving, quand elle dit : « Je ne suis pas la femme de chambre, je suis un écrivain. »

© Photo, texte du billet,
    sauf la citation de l’écrivaine
    et de John Irving, 2019