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dimanche 20 juin 2021

Souffles avant de Geneviève Catta

 

La vie nous envoie des clins d’œil et fait en sorte que nos mots trouvent un écho chez une autre. Par hasard, Geneviève Catta et moi, nous avions écrit sur nos blogues respectifs un poème relatif au deuil d’un proche disparu. Ce même jour, nous nous sommes salués, puis depuis ce temps, nous nous suivons l’un l’autre en écriture. D’habitude, elle écrit de la poésie. Mais cette fois-ci, elle ose dans le recueil de nouvelles Souffles avant paru en 2021 chez Le lys bleu.

Dans Chat ris, va, ris!, un félin est montré dans différents contextes liés à l’histoire de l’art. C’est amusant. Dans Candidat 38, un violoniste virtuose n’évolue tout de même dans les normes sociétales. Dans Cavale et Corde raide, la trahison est toujours possible.

Je n’expliquerai pas tout. Ça devient embêtant de trop en dire. On doit conserver à un livre sa part de mystère. Geneviève Catta aborde en nuances les thèmes de la mort, de l’absence, du désir retrouvé, de la solitude. On sourit, on est ému. C’est fin, subtil, humoristique, un brin cynique, résolument en harmonie avec la vie.

Vivement, un nouvel opus, mais un roman cette fois-là ! Je lui en lance le défi.

Extraits :

« Il y a bien plus que les lettres et les mots. Il y a le blanc. Le blanc, c’est ce que les mots ne disent pas. Pareil en photo. Pareil de ton côté de la vie. Pas pareil du mien depuis. »

« Leurs gestes sont aisés, dégagés – ce sont les premiers que l’on apprend, seul, après être parti du nid familial; les mêmes que l’on désapprend quand l’autre emménage avec nous, et que l’on réapprend encore quand on le quitte ou qu’il part. Toujours, ils retrouvent leur trame désarmante. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Catta, D. Morin, 2021


samedi 26 décembre 2020

Dépression, nouvelles du fond du baril, collectif

 

La revue XYZ fondée en 1985 et spécialisée dans la nouvelle nous propose au no 144 de l’hiver 2020 le thème Dépression, nouvelles du fond de baril.

Explorons-en le contenu…

Les chips et le cantaloup de Maude Deschênes-Pradet : Une femme qui croise une amie à l’épicerie feint d’être bien.

Entre parenthèses de Louise Cotnoir : Un homme mature n’a plus envie de rien et se demande de quoi sera fait demain. Seule la mort l’obsède.

Thérapeute isométrique de Pierre-Marc Grenier : Un homme épuisé avec la neige qui tombe sur ses joues. Il pense à son thérapeute et à un ami qui se drogue et veut se perdre dans une toile.

Montréal fantôme de Perrine Leblan : Une femme se laisse aimer par sa conjointe, mais le cœur n’y est pas vraiment. À l’aube, la porte de l’immeuble se referme derrière elle. Tout est paisible.

Méandres de Mélanie Boilard : Histoire d’une jeune femme qui se sent prisonnière, coincée. Elle tentera de se suicider. Elle retournera vivre en société, même si ça ne va pas.

L’entre-deux, la fissure de Hugues Corriveau : C’est ma nouvelle préférée avec un homme qui frotte une gomme à effacer contre le papier, puis en amalgame les parcelles caoutchouteuses obsessionnellement pour en former une boule. Métaphore de son propre effacement.

Miroir de poche de Kari Guillemette : Une femme est prostrée dans son lit, pendant que s’agite la vie tout autour, à savoir ses deux enfants.

Embrassés de David Bélanger : Un homme écrit à sa conjointe ‘’Je suis désolé’’. Reviendra-t-elle à temps pour le sauver de lui-même ? Autre très belle nouvelle, très prenante.

L’assassin de la 2e Avenue de Claude La Charité : Une ombre rôde. Une famille se voit décimer par un assassin. Le dernier survivant s’interroge sur le modus operandi du meurtrier pour l’atteindre. Cela lui empoisonne la vie.

Leçon de ténèbres de Marc-André Boisvert : Le titre nous ramène aux Leçons de ténèbres de François Couperin composées en 1714 pour le Mercredi Saint. Cela donne le ton à cette nouvelle où un travailleur est littéralement épuisé, lessivé.

Un mot de présentation de David Dorais, un intertexte intitulé La psychanalyse : un art de la nouvelle, trois nouvelles à thème libre et des comptes rendus compte rendus complètent le présent opus. 

Personnellement, je suis enclin au spleen. Il n’y a pas si longtemps quelqu’un pouvait parler ouvertement du cancer, des blessures sportives, de chirurgies esthétiques, mais surtout pas du mal de vivre. Oui, je sais, il y eut le poète Baudelaire puis plus près de nous Barbara pour nous en entretenir via la chanson. Néanmoins, les gens compatissent pour une blessure du corps et détournent le regard pour une nébulosité de l’esprit. Dommage.

Donc, pour les plus curieux et les plus curieuses d’entre vous, voici un numéro à vous procurer, si la question de la santé mentale vous interpelle. 

Extraits :

« Amour vient m’enlacer et je réponds machinalement à ses gestes, qui n’ont rien de réconfortant, car ce sont eux qui me font réellement prendre la mesure du vide. Même blottie entre ses bras, je perçois le néant qui s’est creusé dans ma poitrine. » Perrine Leblan

« Ma tête me tient captive depuis longtemps. Une petite prison. Une pièce minuscule où je peux tout juste allonger les jambes. Sur le béton froid de mon crâne, je reste assise des journées entières à observer la vie qui roule, les jours répétés, les mouvements de masse qui sont toujours les mêmes, comme un banc de poissons. » Mélanie Boilard

« Reprend la gomme, la feuille, le mouvement de frotter, frotter et frotter pour amenuiser l’emprise, la séduction des choses friables qui ne tiennent à rien, qui le tiennent encore aux aguets. Se perd alors en lui, avec la certitude bien maigre du crépuscule, soumis au mécanisme de la vie qui le pousse à vouloir ainsi efface le rien blanc de la feuille, à s’effacer devant les autres et le monde et la lumière. » Hugues Corriveau

© Photo, texte, sauf les extraits de trois nouvellistes, Denis Morin, 2020


dimanche 26 juillet 2020

Sanction de Ferdinand Von Schirach


Ferdinand Von Schirach est un écrivain allemand qui s’intéresse à la justice et aux meurtres. Je suis tombé en librairie sur Sanction, un recueil de nouvelles publié pour l’édition française en 2018 chez Gallimard.

De prime abord, j’ai trouvé le style précis mais terne comme un jour de pluie, puis peu à peu je me suis abandonné à ces histoires où tout devrait bien aller, mais où rien ne va… quand une jurée voulant se désister fait gagner un procès pour des crimes sordides, qu’un vieil homme tranquille se fait harceler par des écoliers ou qu’un collier de perle laisser intentionnellement au sol vous fait tomber avant de vous rendre paralysé pour le reste de vos jours.

Ce recueil est construit selon une gradation dans l’intensité. Ici quelqu’un ne chute pas d’un balcon par accident. L’auteur nous livre les tenants et les aboutissants. On glisse alors pourquoi certains personnages disparaissent, comme par exemple, à la suite de la visite d’un voisin devenu fou par la solitude.

Je recommande la lecture de ce recueil de nouvelles à la croisée de littérature psychologique et du roman noir.

Extrait : « Quelques mois après cette journée en Normandie, j’ai commencé à écrire. C’est devenu trop pour moi. La plupart des gens ignorent tout de la mort violente, ils ne savent pas à quoi elle ressemble, l’odeur qu’elle a et le vide qu’elle laisse derrière elle. J’ai pensé à ceux que j’avais défendus, à leur solitude, leur étrangeté et leur effroi face à eux-mêmes… »

© Photo, billet, sauf l’extrait de F. Von Schirach, Denis Morin, 2020 


dimanche 14 juin 2020

Entretien avec Juan Joseph Ollu


Les terrasses étant fermées, je me suis rendu chez l’écrivain pour partager une bouteille de merlot australien en son salon chacun à son bout de sofa. La vie et la littérature suivent leur cours. L’imaginaire n’est jamais en repos. Il lui suffit d’un personnage, d’une idée, d’une émotion pour que s’amorce un projet d’écriture. De cette discussion autour de l’écriture, il en a résulté cet entretien.  Bonne découverte.


Que représente un livre pour vous ?

Une multitude de choses. Beaucoup de plaisir et de découvertes d’abord. Ensuite il y a l’objet : qu’il soit précieux, ancien, neuf ou de poche, un livre est toujours beau. J’ai grandi parmi eux et depuis toujours ils sont un élément essentiel du décor qui m’entoure, de mes voyages d’où j’en ramène toujours. Il me semble que je n’en posséderais jamais assez ! Je lis beaucoup, mais je relis aussi ; c’est ainsi qu’un livre pour moi, c’est un complice, un vieil ami que l’on retrouve avec joie… ou mélancolie.

Quelle place occupe l’écriture dans votre vie ?

Une place centrale, bien sûr ! Je n’écris pas sans cesse, bien sûr, et le rythme n’est pas toujours régulier, mais je ne peux pas imaginer une existence sans l’écriture. On peut aimer ou ne pas aimer, mais dans la vie, écrire est ce que je sais faire de mieux, c’est ce qui m’apporte le plus de satisfaction. C’est parfois frustrant, difficile, laborieux, mais j’ai une chance inouïe de pouvoir m’y adonner. C’est mon mode d’expression, c’est ce qui me permet de continuer à avancer malgré les aléas, et ça m’apporte beaucoup.

Écrivain du matin, de l’après-midi ou du soir ?

J’aimerais répondre plus précisément mais j’écris un peu n’importe quand, même s’il est vrai que mes idées sont plus claires le matin et le soir que l’après-midi. En revanche je préfère l’été et dans une moindre mesure la fin du printemps et le début de l’automne, car j’aime écrire dehors. Écrire la nuit en plein été, c’est formidable.

Écrire, c’est de famille ou non ?

Écrire précisément, pas tout à fait, même si mon père s’y est adonné, sans toutefois poursuivre dans cette voie. Mais l’amour du livre, de la littérature et des arts en général, ça oui, sans aucun doute. Ça m’a été inculqué au berceau et d’aussi loin que je me souvienne, la culture a joué un rôle primordial dans ma vie et dans certains choix importants.

La littérature peut-elle être représentative d’un peuple ?

Ça, ça mériterait une longue discussion !


Votre écriture est très cinématographique, verriez-vous Un balcon à Cannes ou Dolce vita au grand écran ?

J’adore le cinéma et sans hésitation, je serais extrêmement heureux de voir Dolce vita ou des nouvelles extraites d’Un balcon à Cannes transposés au grand écran. Ce serait un rêve. Ce serait aussi très flatteur qu’un scénariste ou un réalisateur juge mon univers assez intéressant pour se l’approprier et l’interpréter. Ce serait un projet artistique passionnant. Maintenant, je ne sais pas quel effet cette interprétation me ferait, je ne sais pas quelle serait ma réaction devant le visage, la voix et le physique de personnages sortis tout d’abord de mon imagination… c’est l’inconnu et ça m’intrigue. Mais si l’occasion se présentait et que le projet me semblait de qualité, je n’hésiterais pas. Je demanderais peut-être même à apparaître en caméo !

Dans Dolce vita, il y a Adrien pris entre Alejo (dont il n’arrive pas à décrocher) et Maximilien (qui assume bien ses désirs). Au niveau de l’univers LGBT, avez-vous le sentiment de poursuivre à votre façon l’œuvre d’écrivains comme Yves Navarre ou Jean Genest.

À ma façon peut-être. Ce serait un beau compliment. Mais je n’oserais pas me prétendre l’héritier de ces écrivains que j’admire et que j’apprécie beaucoup mais qui ne m’ont pas particulièrement inspiré. J’irais plutôt vers Cocteau, Sagan, Beauvoir, Henry James ou – même si on l’a relativement oublié - Philippe Hériat, qui a écrit un magnifique roman d’éducation sentimentale ambiguë, L’innocent. Ce qui m’intéresse, ce sont les relations humaines et leurs complications, leur profondeur. En revanche, et c’est indéniable, le militantisme et le courage de ces grands écrivains ont certainement quelque chose à voir avec la transformation et la longue évolution de la vision que l’on a de ce qu’on appelle aujourd’hui l’univers LGBT. Et peut-être que sans eux, des personnages comme Maximilien, dans Dolce vita, ne vivraient pas leur sexualité comme ils la vivent, c’est à dire en l’assumant, sans façon et naturellement. En toute liberté. Comme tout le monde devrait pouvoir le faire, peu importe le sexe, la culture, l’orientation sexuelle ou la classe sociale.

Vous arrive-t-il de mener de front deux projets simultanés ?

Oui. Pas toujours, mais ça m’arrive. Passer d’un projet à l’autre me permet de respirer, de me changer les idées tout en continuant à écrire et à créer. C’est ainsi que j’ai écrit parallèlement un recueil de nouvelles et un roman. J’arrive pour l’instant à passer d’un univers à l’autre et à éviter les répétitions…

L’état de grâce face à la littérature, ça existe ?

Ça existe, ça oui, à la fois en tant qu’écrivain ou que lecteur. Rien n’est plus formidable que s’immerger dans l’univers d’un écrivain ou d’un artiste, d’ailleurs. Ça vaut pour le cinéma, la peinture ou la musique. Plus troublant mais tout aussi intense : se laisser emporter par son propre univers quand il prend son envol, quand les personnages commencent à évoluer par eux-mêmes et vous dépassent…

Voudriez-vous traduire des écrivains hispanophones vers le français ?

Je pense que ce serait un exercice très intéressant mais je ne suis pas sûr d’avoir les compétences pour traduire de la littérature. C’est un travail énorme que de traduire un auteur, un monde, des sentiments… J’admire ceux qui ont ce talent. Et aussi, peut-être encore plus ceux qui traduisent de la poésie. Ça, ça me semblerait tout à fait impossible.

Seriez-vous poète à vos heures ?

Je ne sais pas si je pourrais avoir l’audace de me considérer poète mais j’écris en effet de la poésie. Principalement de la prose poétique. C’est un mécanisme de création qui diffère radicalement du roman ou de la nouvelle et qui me détend. J’ai écrit un recueil de poésie au cours de la dernière année, que j’ai intitulé Les poings dans les poches. C’était la première fois que mes poèmes faisaient partie d’un projet précis, d’un ensemble. J’ai beaucoup aimé le rédiger, mais en ce moment j’avoue que je ne sais pas trop quoi en faire, alors je le laisse de côté. J’aimerais bien qu’il devienne un livre et qu’il ait sa vie à lui mais il faudrait pour cela que je me décide à le faire lire, à le présenter et pour l’instant je ne suis pas tout à fait prêt.

Et vos projets d’écriture à venir, quels sont-ils ?

J’ai un recueil de nouvelles intitulé Présents composés qui devait sortir en mai et qui a été repoussé à l’automne prochain. J’aurais bien aimé une publication au printemps mais vu les circonstances… et puis le livre est fini donc je suis à la fois heureux et impatient ! Sinon je termine actuellement un roman dont l’action se déroule entre l’Italie et le Liban, avec un passage à Montréal. Le tout reste à peaufiner, bien sûr. Parallèlement il y a le recueil de poèmes que j’ai mentionné précédemment… À suivre !




© Billet et photos, Denis Morin, Juan Joseph Ollu, 2020

dimanche 3 mai 2020

Mises à mort de Suzanne Myre




L’écriture de Suzanne Myre provoque trois effets chez moi. Elle me divertit, elle m’émeut et me fait réfléchir, ce qui est une combinaison gagnante vous en conviendrez. Dans Mises à mort, recueil de nouvelles paru en 2007 aux Éditions Marchand de feuilles, tout tourne de la mort et des pertes que l’on subit : un être cher disparu, un animal frappé par une voiture, un événement que transforme le cours de votre existence, la difficulté de communiquer entre les êtres, etc.

Les titres révèlent parfois l’humour décapant de l’écrivaine : Vile ville, Cadeau d’anniversaire, Câlin manqué, Cellules en l’air, Cendres amères, Ne vous endormez pas !, Félix et le chat, Il l’aime tant, Point de salut, Dans la boîte, La mort d’un dogue, Marie, à mort, Mona se terre.

Dans la boîte, nous avons le point de la veuve enfin débarrassée de son tyran, celui de la gamine qui ne comprend rien en l’étrange cérémonie des adieux qu’est un service funéraire, celui du défunt reposant dans la douceur du satin.

Mon autre nouvelle préférée est Mona se terre où une femme volubile doit calmer sa tête et accepter la disparition de son amoureux lors d’une descente de rapides en canot.

Les nouvelles présentent l’avantage d’une plongée rapide dans l’univers de personnages pittoresques sans perdre des heures à revenir en arrière pour tenter de comprendre une intrigue ou pour se souvenir des liens entre des personnages. On va au cœur du sujet.

À lire Suzanne Myre, si vous aimez une écriture mêlant cynisme et tendresse. Moi, ça me fait un bien fou !

Extraits :

« Alors que Maryse est occupée à flirter avec l’épagneul de Jacques, ou est-ce avec le Jacques de l’épagneul, Hygrade, d’ordinaire si pacifique, se rue sur un « taï-chiant » et lui croque la cheville, cheville qui soutenait le mouvement de « la grue qui prend son envol ». Le petit chien est tenace, il mord dans le pantalon de coton noir… »

« J’ai pensé m’enfuir en soulevant ma jupe pour courir plus vite, comme Julie Andrews dans la Mélodie du bonheur lorsqu’elle gambade dans les prés fleuris en chantant sa joie de vivre. Mais c’était une pensée idiote, comme j’en ai souvent. Je portais des pantalons et je n’avais aucune joie à chanter. Le petit nez rose et rond d’une religieuse est apparu et j’ai pensé à Babe, le petit cochon qui voulait devenir berger. Je pense souvent à des choses incongrues, quand je suis nerveuse. »

© Photo, texte, sauf les deux extraits de S. Myre,
    Denis Morin, 2020

mardi 17 mars 2020

Un balcon à Cannes de Juan Joseph Ollu


Juan Joseph Ollu se ballade entre la France et le Québec. Recherchiste et traducteur, son cœur bat depuis longtemps pour la littérature. J’eus l’occasion de le croiser à deux reprises lors d’événements culturels. En le regardant déambuler avec une coupe de rouge à la main, j’entendais Oblivion d’Astor Piazzolla. Oui, je procède par intuition et association avec les gens. Je ne m’étais pas trompé…

Une fois la couverture d’Un balcon à Cannes, recueil de nouvelles paru en 2012 chez Annika Parance Éditeur, j’entrais dans un univers particulier fait d’humour, de cynisme, de gestes retenus, d’amitié, de sentiments à fleur de peau, de désir assumé, d’envolées.

Ouvrons le livre. Dans L’affaire de la rose en chocolat, je suis agacé par une jeune femme blasée, une emmerdeuse de première classe, cherchant à voler la vedette durant la fête d’un ami. Puis AF2224 où l’écriture de l’écrivain me subjugue avec cet homme qui trompe son copain mais qui lui revient après un voyage. La dérobade évoque le questionnement d’une jeune femme qui se compare à ses copines, qui jauge son histoire d’amour et l’ennui déjà présent si tôt dans sa vie. La lettre nous montre le trajet d’une homme la nuit dans Paris. Il réfléchit sur les lettres, l’amour. Il porte en lui le mépris de lui-même et l’espoir. L’appartement, c’est l’amour qui se lit, se vit et se délie comme un lit défait par trop d’attente, par trop de non-dits et d’amertume. Un balcon à Cannes est la pièce de choix du recueil. Il y a une femme qui retrouve un ami de jeunesse endeuillé par un amoureux. Tendresse, amitié, bienveillance, spleen et sensualité sont au rendez-vous dans cette dernière nouvelle qui ferait un si beau film.

J’écoute justement le violoncelliste Stjepan Hauser jouer Oblivion le temps d’écrire ce billet.

Vivement Ollu et vivement Piazzolla.

Extraits :
« Nous étions bien ensemble, bien sûr, mais il ne nous serait pas venu à l’idée de changer le cours de nos vies. Il n’était pas question d’amour ou de passion à long terme. Nous avions décidé de rentrer séparément, afin qu’à Rome même, tout soit fini, et que ce qui s’y était passé y reste, avec en mémoire des souvenirs secrets et étanches. »

« Au moins, il s’est réfugié dans une vie qui lui ressemble, faite de légèreté, de réclusion, mais aussi de plaisirs nocturnes, de littérature. Il s’est offert toutes les apparences du bon pour y couver son malheur. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de J. J. Ollu,
    Denis Morin, 2020




dimanche 15 mars 2020

J'ai de mauvaises nouvelles pour vous de Suzanne Myre




En 2012, les Éditions Marchand de feuilles publiaient J’ai de mauvaises nouvelles pour vous de Suzanne Myre. J’aime tellement l’humour, les réflexions, les propos drôles et parfois acerbes de cette écrivaine que je prolonge l’attente en étalant la lecture de ses œuvres. Elle me met le sourire aux lèvres et ça vitamine une journée.

Je ne ris jamais en lisant. Il n’y a qu’elle et France Boisvert qui réussissent à le faire, ce qui est un tour de force.

Ce recueil de nouvelles aborde avec intelligence vive et auto-dérision les thèmes suivants : relations de couples, le lien à la mère étouffante et névrosée, les amoureux parfaits qui gravissent les montagnes et qui méditent, l’amoureuse qui se déprécie sur son apparence, la communication, l’écriture, les chats. Ma nouvelle préférée s’intitule Sept jours, six nuits, soit le séjour en Estrie d’une Montréalaise en peine d’amour dans un chalet miteux.

Je tiendrai ma langue pour ne pas dévoiler l’effet-surprise de certaines chutes, mais disons que je recommande fortement la lecture de ce livre, tout comme les autres œuvres de Suzanne Myre. Une écrivaine incontournable !

Extraits :

« Il médite, mon chum. Ça passe avant tout, comme tout ce qui le concerne. Mes besoins primaires peuvent attendre. Depuis que tout a commencé, j’ai dû comprendre bien comme il faut que sa "quête de vérité" allait surpasser ma quête d’affection, en importance et en intensité. »

« Jamais vous n’avez demandé, ni même souhaité, devenir écrivain. Ça vous est tombé dessus comme ça, comme une punition. Il existe, vous en êtes convaincue, de meilleures façons de vivre sa vie que de se terrer dans un coin d’appartement à espérer la saloperie de muse. »

© Photo, texte du billet, sauf les deux extraits de S. Myre,
    Denis Morin, 2020


dimanche 22 décembre 2019

Chutes microscopiques de Cornéliu Tocan




Il nous arrive sur les médias sociaux de croiser des phénomènes, des gens hors du commun, des artistes, des allumeurs de phare. Dans ce cas-ci, il s’agit de Cornéliu Tocan, un jeune étudiant de 16 ans, qui traduit, écrit, illustre, s’amuse avec les mots et les concepts brillamment. Il nous propose en 2019 ses Chutes microscopiques chez Créatique, un éditeur numérique de Québec, en français, en anglais, et en roumain, en anglais + chinois, en anglais + japonais. L'édition en espagnol doit suivre sous peu.

Tout comme dans les nouvelles, les textes brefs se terminent par une chute, une fin inattendue. Cornéliu eut la brillante idée d’illustrer au début de chaque texte pour faire diversion, puis on lit jusqu’au moment de tomber sur la dernière ligne d’une police nettement plus petite pour conserver le mystère. Ensuite, une deuxième illustration appuie la chute énoncée.

L’ensemble donne un livret agréable à regarder et intéressant à lire à mi-chemin entre la poésie et la nouvelle. Ce livre est disponible sur Google Books et Google Play. Le livre est préfacé par l’écrivain Nicolas F. Paquin. L’auteur invite les blogueurs et les enseignants curieux à lui demander une copie numérique des Chutes microscopiques.

Je me demande bien ce qu’il adviendra plus tard de son parcours littéraire. Pour l’instant, je vous invite à le lire.

© Texte, Denis Morin, photo, Créatique, 2019


samedi 2 novembre 2019

Nouvelles d'autres mères de Suzanne Myre



Suzanne Myre publiait en 2010 le recueil Nouvelles d’autres mères aux Éditions Marchand de feuilles.

L’écrivaine décrit avec humour, cynisme et tendresse ce lien qui nous unit à la mère envahissante, celle qui a peur de se faire ravir sa place auprès du mari, celle qui insiste pour un voyage mère-fille car le temps presse, celle qui vous dit que vous avez un don pour l’écriture, celle dont on porte l’urne et les souvenirs, celle qui est kleptomane parce qu’elle veut nourrir son petit au bio, celle qui se suicide par mélancolie, celle qui attend nos appels téléphoniques.

J’ai lu ce recueil le sourire aux lèvres et la larme à l’œil. Les émotions, ça ne se provoque pas n’importe comment et ça ne s’écrit pas facilement. Ça prend du doigté et un supplément d’âme. Merci Suzanne Myre pour l’intelligence et ce supplément d’âme.

Extraits :

« Je n’ai pas dormi de la nuit. Quand ça fait des années qu’on a quitté la maison paternelle, dormir à côté de sa mère est angoissant. J’avais l’impression de régresser. Surtout au moment du bisou-bonne-nuit. Je pouvais voir son corps se soulever paisiblement à chacune de ses respirations, délicate montagne de quarante-neuf ans d’où j’étais issue… »

« J’entends parfois sa voix, quand elle me disait doucement : « Je serai toujours là avec toi, près de toi ». Mais, c’est où, là ?  Hier, j’ai enfin osé regarder mon reflet dans le miroir en brossant mes dents. Droit dans les yeux, biens secs pour une fois. Droit dans mon chagrin. C’est alors que je l’ai vue. »

« Une fois que mon masque d’ange est en place, j’utilise mes grandes manches et j’y camoufle biscuits, pots de sauce, raisins secs et vitamines, que je largue dans mes grandes poches. Pas trop à la fois. Si j’ai l’air d’une baleine à culottes de cheval en sortant du magasin, je vais éveiller des soupçons. On n’engraisse pas à faire son épicerie, ce serait même tout le contraire. »

© Photo, texte du billet,
     sauf les extraits de Suzanne Myre,
     Denis Morin, 2019


dimanche 8 septembre 2019

Il faisait beau et tout brûlait de Vincent Giudicelli





Vincent Giudicelli, l’auteur du superbe roman Cardinal Song, nous revient en septembre 2019 dans la collection Sauvage avec un recueil de nouvelles intitulé Il faisait beau et tout brûlait chez Annika Parance Éditeur. 

Les artistes ont souvent les antennes sorties et perçoivent intuitivement des choses – événements et mouvements sociaux – bien avant le commun des mortels. Au moment de lire ce recueil, l’été tirait à sa fin sur le Québec pendant que l’Amazonie flambait. Le titre du recueil conviendrait parfaitement à tous ces négationnistes qui détournent le regard et ragent de voir une jeune Suédoise de 16 ans militer en faveur de l’environnement.

Ce livre se compose de trois nouvelles : Franchies les frontières, Région XII, Kim.

La première nouvelle concerne une mère et son fils handicapé de quinze ans. Les deux sont en vacances dans le secteur d’Hammamet, en Tunisie. Le fils est ravi du cadre enchanteur, mais la mère est visiblement à bout de souffle. Jusqu’où peut-on aimer à titre d’aidant naturel ? A-t-on encore une vie ? Compte-t-on encore aux yeux des autres ? La mère est troublée par le regard compatissant d’une vacancière.

La deuxième nouvelle se déroule à Punta Arenas, dans la région de Magellan, une ville perdue à la pointe sud du Chili. Deux frères orphelins ont décidé de s’entraider. Le narrateur veille sur son frère sourd-muet. Par contre, ce dernier est le plus créatif des deux frères. Ils y tiennent une cordonnerie. L’amour pourrait être au rendez-vous de l’autre côté du comptoir.

La troisième nouvelle concerne un couple de trentenaires en Australie. La narratrice est Kim. Son copain est Andrew. Ils vivent en banlieue. Kim compare le travail des jeunes employés dans les cafés peu rémunérés qui doivent sourire et donner du boniment à une clientèle pas toujours facile à contenter à celui des mineurs. Esclavage moderne. Elle préfère la vodka, lui les tisanes. On rêve d’un monde meilleur. On veut s’évader de la routine mortifère et des standards sociaux. On voudrait troquer le sol ferreux de ce plat pays pour un canyon en Utah. Être libre.

Somme toute, Vincent Giudicelli se sert de la géographie et des lieux afin de créer des ambiances et cartographier à sa manière les clairs-obscurs de la psyché humaine. Tout semble figé d’avance, mais tout ne l’est pas. Cet écrivain peint avec des mots. Sur la tablette de l’artiste, il y a le texte, les images, les convictions sociales, l’humour, le cynisme, la tendresse, l’amour, la solidarité. Il se sert de tout cela en nuances, sans rien imposer. Ses personnages et ses récits, on les porte en soi après avoir refermé la couverture. J’adore !

Extraits :

« Je ne dis pas ça parce que je suis sa mère, mais le modèle du fauteuil roulant compte beaucoup dans sa beauté. C’est la phrase imparable pour choquer ouvertement. Mais les occasions sont assez rares de l’utiliser et, en général, la seule présence de mon fils suffit à gêner les types qui s’assoient à ma table ou m’abordent au bar de l’hôtel. »

« Ce qu’aime Julien dans la vie, c’est le matériel hi-fi et le tennis. Enfin, la vie… Je devrais dire sa vie. La vie, c’est à l’extérieur que ça se passe. Autour. Lui, il est coincé dedans. Et moi, je suis à côté, aussi. Coincée dans ma vie. Parce que coincée dans la sienne. Imbriquée. Comme vos jambes dans le cadre du vélo après une chute. »

« Dans quelques instants, Benjamin aura reconnu les mocassins noirs en vente dans la vitrine, il fera vite le tour par la cour et viendra s’asseoir à côté de moi. Il se penchera vers moi, tête inclinée, front plissé. Je connais bien ce regard. »

« Tous les agents immobiliers qu’on avait rencontrés nous avaient sorti le même pipeau. On avait été un peu plus muets avec lui. Il parlait et on hochait la tête. Gentrification, tu parles. Ça faisait cinquante ans que ce mot était à la mode. À ce rythme-là, le monde devrait déjà en train de marcher sur du marbre et se laver les cheveux à l’Evian. »

© Texte du billet, sauf les extraits de l’écrivain,
    Denis Morin, 2019 ;
    photo de couverture, Annika Parance Éditeur, 2019 ;
    photo de l’écrivain, Denis Morin, Vincent Giudicelli, 2019.

    

samedi 13 juillet 2019

Planètes de Mario Cyr




Il est nettement plus facile de commenter un roman. On se laisse porter par les anecdotes sur la vie de l’écrivain, le style, l’histoire, mais pour les nouvelles et la poésie, on plonge vers l’essentiel. Pas d’artifices ou si peu…

Mario Cyr, romancier, poète et blogueur, connaît une impressionnante feuille de route avec près d’une vingtaine de titres. Cette fois-ci, il publiait en 2018 le recueil de nouvelles Planètes dans la collection Sauvage chez Annika Parance Éditeur.

L’auteur jette un regard doux-amer sur son époque en une série de nouvelles très brèves. Aucun mot n’est de trop. Les descriptions sont précises. On dirait presque des photos, des portraits exécutés par un photographe de rue, à la manière de Vivian Maier (1926-2009) dont l’objectif captura des scènes de vie à New-York et à Chicago. Il arrive parfois que la vie reprenne ses droits comme deux grands gaillards qui se bousculent et roulent dans l’herbe au cimetière comme le feraient les enfants, malgré le sommeil des morts sous la terre.

Extraits :

Sisyphe : « Un matin, un bac démoli, saccagé, ça ne l’impressionne pas, ne le froisse pas, il saisit son marteau, récupère ce qui est encore bon, pour en faire un autre, c’est tout. »

Folk : « La musique attire deux jeunes voisins, ils viennent d’emménager, il a des dreads blondes, un bongo, elle, des piercings, un harmonica, de petits seins libres sous la camisole, à leur arrivée, l’enfant-lune se redresse à moitié et retombe au fond du hamac, comblé, aux anges, chaque seconde est une joie. »

© Photo, texte du billet,
    sauf les extraits de Mario Cyr,
    Denis Morin, 2019

dimanche 21 avril 2019

Entretien avec Bertrand Runtz





Bertrand Runtz, artiste dans l'âme, manie la lumière, les images, le papier, les mots. Il varie les manières de nous atteindre. Bonne découverte.


Quand on sait que vous êtes écrivain, photographe, sculpteur de livres, animateur culturel, les arts ont surgi à quelle époque de votre vie ?

Eh bien voilà une question bien innocente qui appelle néanmoins une réponse quelque peu indiscrète… Ayant connu une scolarité désastreuse, de surcroît affligé de dysorthographie, je n’en ai pas moins éprouvé très tôt le violent désir d’écrire ! Mais pour les raisons précitées, cela me semblait totalement inaccessible. Ma vie de jeune adulte elle-même n’était qu’un brouillon confus et désespérant… 
Et puis voilà que je me mis à la photographie qui me semblait facile, ou du moins à ma portée, ne nécessitant ni orthographe ni grammaire… Clic Clac ! Et pourtant… C’était méconnaître l’origine même du mot photographie : écrire avec la lumière.
Un peu plus tard, croisant par hasard au bord du trottoir un petit bonsaï mort et desséché, j’eus l’idée de le replanter dans un livre ouvert en deux aux pages vierges.  C’était l’automne et je découpais de minuscules feuilles d’arbres dans des pages de texte. Ce serait à elles, en tombant, que reviendrait le privilège d’écrire le livre, puisque je pensais ne pas en être capable moi-même …
Une fois de plus, je tournais autour de l’écriture, comme un homme en plein désert chercherait une source où sauver sa vie.
Les années passèrent. Peu à peu par je ne sais quel miracle, à croire que les égarements eux-mêmes se fatiguent, je parvins à remettre de l’ordre dans ma vie. Le temps était venu.
J’écrivis mon premier livre.

Que vous procure l’écriture ?

Le sentiment d’exister véritablement. Dernièrement, préparant un atelier d’écriture autour du thème « Slogans », m’est apparu cette évidence qui a dû crever les yeux de bien d’autres avant moi : Dans littérature, il y a rature…
Comme une injonction ! Et c’est exactement cela pour moi « lire ses ratures » jusque dans l’invention même d’autres destins, d’autres personnages en apparence radicalement différents de soi, et pourtant…

Avez-vous choisi le roman et la nouvelle ? Ou sont-ce eux qui vous ont choisi ?

Je ne sais qui a choisi qui, mais en tous cas j’aime à dire que je ne cherche pas à raconter des histoires à mes lecteurs… Mais plutôt à leur faire partager un moment d’émotion, heureux ou malheureux, par-delà la page. Je n’ai d’autre ambition que de donner à mes lecteurs quelques nouvelles du monde, leur donner à entendre un peu de l’écho des battements du cœur des hommes. Alors oui, la nouvelle plutôt que le roman! Même si j’en ai écrit trois. D’ailleurs, ils auraient tous pu être sous-titrés, roman de nouvelles…

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Auparavant oui, j’aimais écrire dans les cafés bruyants et enfumés, particulièrement les tabac PMU avec leur lot de parieurs invétérés qui misent sur la casaque de tel cheval après de savants calculs qui sont aux mathématiques ce que sont à la science l’alchimie et la recherche de la pierre philosophale…
Il y avait toujours un type dans un coin, les lunettes sur le bout du nez, plongé dans son journal de turfiste que les autres surnommaient « Le Professeur » et dont ils quêtaient les bons tuyaux…
Oui, j’aimais disparaître derrière ce rideau de fumée, m’isoler dans ce brouhaha confus qui finalement me permettait de me concentrer davantage que le silence, avec quand même de temps à autres les exclamations de joie ou de dépit des parieurs qui suivaient une course en direct sur l’écran de télé…
Mais aujourd’hui plus personne ne fume dans les cafés.
D’ailleurs, je ne fume pas, j’ai arrêté il y a 30 ans… Je n’ai plus besoin de ce brouhaha anonyme pour me sentir faire partie de l’humanité.
Aujourd’hui, j’écris dans le silence…

Écrivez-vous inspiré ou grâce à un cadre très structuré ?

Les deux à la fois, du moins je l’espère.
Je ne me mets jamais devant ma feuille en attendant l’inspiration. J’écris toujours avec une idée bien précise en tête même s’il peut survenir que cela évolue en cours d’écriture. Parti me promener vers un lac, j’arrive parfois en bord de mer… L’inspiration est une comme une beauté soudain entrevue au détour d’un paysage connu.

À quel renoncement vous contraint l’écriture ?

Tout simplement parfois « à vivre ».
Il y a dans l’écriture ce paradoxe de prétendre raconter la vie alors même que l’on s’isole chez soi, coincé derrière l’écran et le clavier de son ordinateur tandis que dehors le soleil brille et vous fait de l’œil tant qu’il peut. Sans doute est-ce pour cela que je n’écris pas autant que je le devrais, le soleil est si doux…

Y a-t-il encore des pistes inexplorées ?

Bien sûr, autant qu’il me reste de livres à écrire !

On écrit mieux, heureux ou malheureux ?

Plus jeune, pareil en cela à de nombreux poètes et romanciers, je me figurais que pour mieux écrire il me fallait plonger corps et âme dans des mondes artificiels. Mais après avoir bu plusieurs fois la tasse, au risque de me noyer, avoir éclusé mes fantasmes jusqu’à la lie, je me suis rendu compte que pour moi, en tous cas, rien ne valait la franche lucidité.
Et je crois bien qu’il en va de même pour le malheur, avec cette nuance qu’il faut sans doute l’avoir expérimenté au moins une fois pour espérer parler véritablement au cœur des Hommes.
Aujourd’hui le bonheur me va bien, je ne lui ferme pas la porte. Je l’accueille les bras ouverts.

Si l’écriture n’arrangeait pas tout…

Non, l’écriture n’arrange pas tout. Est-ce d’ailleurs son rôle ?
J’aime à « penser » qu’il faut d’abord commencer par « panser » sa vie avant que d’écrire. Mais il n’y a pas de règle générale, chacun trouve son chemin. Mais pour donner un exemple concret, mon premier roman « Amère » est très autobiographique, il parle de la mort de ma mère et du renoncement en quelque sorte de mon père, l’enfant que j’étais, perdu et ballotté au milieu du désastre.
Eh bien, sans rentrer dans les détails de peu d’intérêt, j’ai fait tout un travail personnel de vie avant que de me lancer dans l’aventure de l’écriture. Afin de pouvoir me dégager de moi-même alors que j’allais pourtant être mon propre personnage… Il faut de la distance à soi pour espérer toucher à l’universel.
Sinon il y a le risque que l’écriture ne soit qu’un pansement sur une plaie toujours vive, un cautère sur une jambe de bois. Ce qui n’empêche pas de magnifiques livres, souvent âpres, d’exister, mais réparent-ils pour autant leurs auteurs ? Pas sûr…
Pire encore, à vouloir se réparer par l’écriture, on risque de basculer dans le mièvre, ces livres qui vous font du bien à la mode, et qui pour ma part me désolent profondément…
La littérature doit racler l’os de l’humain, creuser le beau comme le laid, être chair palpitante sur la page. Dans « émotion », il y a « mot » et je ne crois pas que ce soit un hasard.

Comment Bertrand l’homme discret cohabite-t-il avec Bertrand l’artiste ?

Les deux vont de pair, j’aime à croire qu’il faut avant tout être l’artiste de sa propre vie. Nous la façonnons autant qu’elle nous façonne… Et l’œuvre, s’il doit y avoir œuvre, sera peut-être le souvenir que nous laisserons derrière nous autant que les preuves tangibles que sont les livres, les photographies, les sculptures…
J’essaye d’être à la hauteur de ce que je prétends être. J’essaye…
Car bien sûr, du moins dans mes écrits, j’ai la faiblesse coupable de me présenter sous mon meilleur jour…

Quels seraient les cinq mots pouvant vous décrire le mieux ?

1.     Optimiste
2.     Pessimiste
3.     Lucide (afin de toujours essayer de trouver la voie la plus juste et équilibrée entre les deux premiers cités)
4.     Nostalgique (afin de nourrir l’avenir avec le meilleur du passé et non afin de m’enfermer et me recroqueviller dans le passé…)
5.     Amoureux (définitivement)

D’autres projets ?

Trop pour une seule vie, d’autant plus que celle-ci est déjà bien entamée... Mais cela n’est pas grave, j’espère bien mourir en laissant une foule de projets inachevés !
Ces derniers temps, entre autres, aller au bout d’un recueil de poème dédié à la muse qui est entrée dans ma vie lorsque je m’y attendais le moins. Heureusement, même désespéré, j’avais les bras ouverts…

*

L’or des étoiles
                      

Tu es le chemin et le but,
La soif et l’eau de la source,
La poussière de l’attente et l’or des étoiles

Je suis en route, ne l’oublie pas.

© Bertrand Runtz - Poème pour Melle C.


© Entretien, Denis Morin et Bertrand Runtz, 2019
    Photo de tête, Bertrand Runtz
    Photos des livres-sculptures, Bertrand Runtz