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jeudi 25 octobre 2018

Les villes de papier de Dominique Fortier



Ce roman biographique de Dominique Fortier sur la poétesse américaine Emily Dickinson (1830-1886) a été publié en 2018, à Québec, par les éditions Alto.  Belle audace !

La couverture m'a fasciné avec son spécimen d'herbier.  Cela m'a ramené à l'école élémentaire où les religieuses nous montraient comment faire sécher des plantes et des fleurs que l'on insérait au cœur d'un dictionnaire. On remerciait le Ciel ou la vie pour cette beauté offerte.  Emily a dû sensiblement effectuer le même procédé en son époque.  On l'imagine très bien enfant ou jeune fille cueillant des fleurs avec sa sœur Lavinia et son frère Austin.

Dominique Fortier dans son sixième livre nous propose avec une prose quasi poétique la vie de cette écrivaine,* volontairement recluse, au fil des années et au gré des habitudes répétitives comme des rituels et des manies.  Duras disait que l'écrivain avait besoin de son cocon de silence pour écrire vraiment.  Emily Dickinson s'est retirée progressivement du monde, trouvant plus d'émerveillement, de joie à contempler les nuages et les arbres en floraison de la fenêtre de sa chambre.  Le présent livre nous questionne sur l'écriture, sur la solitude, sur le souhait de se dévoiler aux autres en publiant ou non, sur le silence. Est-ce que l'art n'est au fond qu'une plongée à l'intérieur de soi avant de chercher à se tourner à tout prix vers les autres ?

« À la saison froide, Emily se couvre de neige et les doctes mésanges de leurs pattes fines viennent y écrire des poèmes tout blancs. »

« En attendant ses poèmes griffonnés sur des emballages, des cartons, des enveloppes continuent de s'accumuler dans ses tiroirs où ils forment de fragiles châteaux de papier. »

« Elle rassemble les poèmes en fascicules de quelques dizaines de pages.  Puis elle emprunte la boîte à couture de Lavinia, enfile une aiguille, coiffe son doigt du dé d'argent et, avec mille soins, coud, un point à la fois, ces petits livres à exemplaire unique.  »

Voici un livre à déguster, je vous en recommande la lecture.


* (Je ne fais pas la distinction comme en France où un écrivain écrit du roman; j'englobe tous les genres littéraires par le terme écrivain : poésie, dramaturgie, correspondance, conte, nouvelle, roman, biographie, essai.)

© Photo, texte de ce billet, 
    sans les citations, Denis Morin, 2018

samedi 29 septembre 2018

Le plâtrier siffleur de Christian Bobin


Christian Bobin est un écrivain caméléon que j'adore.  Il est caméléon en ce sens que sa palette d'écriture va de la philosophie à la poésie en passant par la biographie.

Il y a une vingtaine d'années, je lisais la très touchante vie du Poverello d'Assise, Le très-bas, écrite par Bobin.

Cette fois-ci, je vous présente un livret intitulé Le plâtrier siffleur publié en 2018 aux Éditions Poesis.

Dans ce recueil, l'écrivain se questionne sur l'humain déshumanisé par l'avoir et la technologie.  Il s'émeut de l'herbe qui ondoie sous le vent, de la poésie qui n'appartient pas juste aux artistes, mais aussi et surtout à une mère qui borde son enfant la nuit tombée ou au plâtrier siffleur en train de gagner son pain.  Bref, il associe contemplation et poésie. Il donne l'exemple d'Emily Dickinson qui, de sa chambre, écrivait et saisissait le monde par ses mots.

Christian Bobin le fait aussi avec brio.  À lire pour la tendresse et la douceur du regard sur la vie.

Je vous laisse sur quelques extraits :

« Habiter poétique le monde ou habiter humainement le monde, c'est la même chose. »

« Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux.  Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux.  Qui la voit cette petite fougère prise dans une branche épineuse ? Le vent la connaît, le vent lui parle. »

« Pendant le Seconde Guerre mondiale, il y a un homme qui ne se soucie pas explicitement de la guerre, c'est Matisse. Il entre dans une période de grande simplicité de la peinture et des couleurs, il rejoint la source enfantine de la peinture. Je crois que cet homme-là, par son travail, parce qu'un des effets de la peinture est de nous prendre le coeur et de le laver, a résisté contre le monde enténébré aussi bien que ceux qui prenaient les armes. »


© photo, billet, Denis Morin, 2018