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mardi 20 septembre 2022

Témoin de rien de Tom Noti

 

Tom Noti nous réserve des surprises. Sous ce visage doux se cache la tourmente de l’écrivain qui vibre comme les cordes d’un violoncelle et qui nous livre aux Éditions La Trace le roman Témoin de rien.

Imaginez deux sœurs et leur père, un despote, qui leur donne un terrain, à condition qu’elles y établissent maison. D’une part, il y a Jeanne et Simon et d’autre part, il y a Gaétane et Pierre. Entre elles, une haie de cèdres trouée en son centre par où on circule et où le vieux chien entend tout, les mots d’amour, les humeurs variables, les cris, les gifles, le pleur du petit qui grandit ou la prière dite pour l’enfant dont on est en deuil. La descendance se soumet et se rebelle face aux événements avec cette impression de ne jamais arriver à la cheville des disparus.

Parvient-on à bout de la perte des êtres chers ou d’une infidélité ? Faut-il absolument subir le joug d’êtres tyranniques ? Peut-on être heureux, quand sa sœur voisine est en plein désarroi ? On peut subir les coups, se défendre ou bien être témoin de rien, témoin de tout.

Lors de la lecture, j’ai pensé à ces familles méditerranéennes très proches qui se côtoient au quotidien, s’entraident, s’aiment beaucoup et parfois se déchirent.

Un nouvel opus de ce romancier qui maîtrise très bien l’art de l’introspection et de la psychologie minutieuse des personnages. Un écrivain à lire et à suivre évidemment.

Extrait :

« Il y a eu la naissance d’Hector. La légère tension quand au prénom. Il semblait à Jeanne qu’Hector était l’un des prénoms de la liste de sa sœur. Mais elle n’était plus sûre. Rien n’avait jamais vraiment été affirmé, rien de gravé dans le marbre. Simon voulait un Hector si par chance ils avaient un garçon, mais sans doute par superstition, il n’avait pas annoncé le prénom, celui de son père. (…) Le silence ouaté a donc entouré la naissance d’Hector et le choix de son prénom. Ce silence paisible qui précède souvent les immenses tristesses. »

 

© Photo, texte, sauf l’extrait de Tom Noti, Denis Morin, 2022


mercredi 16 juin 2021

Entretien avec Alain Cadéo

 

Chez les artistes, on veut toujours départager l’humain du créateur comme s’ils étaient deux jumeaux inséparables. Je me suis entretenu virtuellement avec Alain Cadéo, un écrivain français dont j’apprécie l'intelligence, la sensibilité et la pertinence. Il eut l’amabilité de répondre à mes questions sur l’écriture et la vie. Ses réponses nous amènent sur des sentiers de montagne, loin du bruit. Martine, son épouse, fut en toute discrétion la cheffe d’orchestre. Je lui en suis reconnaissant.

Je vous connais par Mayacumbra, Des mots de contrebande, Confessions, il y a toujours un soli(d/t)aire dans vos histoires… C’est vous, par transposition ?

Merci déjà à vous pour vos questions.

Merci aussi pour le « d » et le « t » de ces deux mots aux apparences antinomiques et qui pourtant peuvent parfaitement fonctionner ensemble.

Nos rêves ne sont-ils pas bien souvent des îles que nous souhaiterions parcourir avec tous ceux à qui nous pourrions être utiles et qui eux-mêmes nous pousseraient à voir mieux, plus grand, plus beau, plus loin.

Duras disait qu’elle devait s’isoler, se retrancher du monde, en être l’observatrice. Qu’en pensez-vous ?

S’isoler, observer, et à la fois être « au cœur du Monde » comme le fut cette gueule cabossée de Cendrars… L’être paradoxal est un sauvage parfois apprivoisable. 

Vous habitez l’écriture ou est-ce l’écriture qui vous possède ?

Il y a bien possession, et vous devez en savoir quelque chose… Je l’ai souvent écrit. Les Mots sont en apparence chiens dociles qui, lorsqu’ils prennent le dessus, deviennent meutes de loups carnassiers.

Et puis, ce qui me plait lorsque je pense ou que j’écris, n’est pas ce que je maîtrise mais ce qui me surprend. Le Charme (carmen, au sens fort de l’enchantement) du langage, c’est cette part de tout un inconnu qui débarque entre vos doigts, comme un cadeau qui vous est fait, si riche et si puissant, que vous ne pouvez que tenter de le partager.

Vous gambadez un pied dans le roman et un pied dans la prose poétique, cela tient-il dans votre capacité de jouer avec la vie ?

Cela tient surtout à mon incapacité d’être dans une narration purement réaliste. Je ne suis qu’une flopée de sensations, un galimatias d’impressions que je m’efforce de dompter.

Je ne « gambade » pas, je boîte ou cours comme un dératé. Je ne joue pas, non, je m’en vais, vers l’hospitalité des âmes qui partagent. 

Je vous soupçonne d’être fasciné par une autre forme d’art… la peinture, la danse, le cinéma…

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Comment ne pas être fasciné par tous ces êtres qui, avec leurs pauvres moyens d’humains, tentent toujours de transcender, de dépasser la raison ordonnée, les tristes limites qui nous sont imposées ? Chacun à sa manière enrichit notre esprit. C’est la meilleure définition du Pluriel Singulier. 

Comment se vit la genèse d’un nouvel opus ?

C’est un éclair dans le brouillard. Le problème ensuite est de garder le rythme de la foudre et de ne pas s’ensevelir dans les sables mouvants de la facilité.

Qui a le dernier mot, l’écrivain ou le personnage ? 

Mais enfin Denis, les deux sont les mêmes ! Saint ou crapule, empereur ou taulard, nous ne sommes que les transporteurs de l’entière Humanité.

Vous êtes chien ou chat ? Thé ou café ? Eau plate ou pétillante ?

Je ne suis rien et je me fais à tout. 

Quelle part de votre vie est consacrée à l’écriture et à tout ce qui l’entoure (édition, promotion, etc.) ?

Toute ma vie est consacrée à l’écriture. Ce qui n’est pas bon. On y perd pied. On a le cul entre deux chaises, entre le plein et le vide, funambule sur une corde usée qui menace de rompre à chaque pas franchi.

Plus vous gagnez en maturité et plus vous renouez avec l’enfance et son émerveillement. Vrai ou faux ? Ou l’intervieweur est d’une telle naïveté ?

Ne pas confondre naïveté et quête de limpidité. Et ce n’est pas une histoire d’âge. Comment ne pas désirer la pure intensité de ce regard des tout-petits, sans calculs, sans orgueil, sans fausse séduction, uniquement mû par la curiosité et cette capacité à s’émerveiller.

J’ai un rêve que je vous livre comme ça… J’aimerais bien que l’écrivain et acteur Vincent Giudicelli (Corse par sa mère) lise vos textes sur scène ou pourquoi pas l’acteur italien Alessio Boni qui fait des soirées de poésie. Est-ce que vos livres pourraient être traduits en italien ?

Je suis heureux que vous rêviez…

Décrivez-vous en cinq mots au maximum…

Un seul suffira : chercher.

 

© Photos, Martine Cadéo. Entretien, Alain Cadéo, Denis Morin, 2021

 















samedi 5 juin 2021

Confessions ou les spams d'une âme en peine de Alain Cadéo

 


Alain Cadéo aurait pu être un dandy d’un autre temps, pris dans les jeux de la séduction et de l’ego, ou bien un existentialiste amer au ton désabusé. Or, il n’en est rien. Cet écrivain d’un âge certain est encore vif comme un gamin espiègle et tendre.

Dans Confessions ou les spams d’une âme en peine paru en 2021 aux Éditions La Trace arrive en un temps opportun. Je m’explique. Ce livre avec sa jaquette chic et monacale reposait élégamment sur une pile d’ouvrages à lire. À la fin mai, un cousin a décidé qu’il en avait marre de cette vie et ma mère âgée ébranlée par son départ est allée le rejoindre pour le consoler.

L’écrivain qui qualifie ce nouvel opus d’essai m’a offert sans le savoir son personnage attachant de Gaspard Staccato en guise de compagnon de deuil. Cet homme envoie des messages à quelques correspondants anonymes qui peu à peu font sa connaissance. On lui répond chaleureusement ou froidement. Fait à noter que le terme italien staccato fait référence aux notes qui se jouent détachées, contrairement au terme legato pour des notes liées entre elles dans l’exécution. Justement, ce cher Gaspard trop lié vraisemblablement par son ancienne condition humaine apprend peu à peu à s’éloigner des humains.

Cette œuvre de fiction à la prose poétique et si fine plaira à tous, peu importe nos croyances. J’ai senti Gaspard pris dans une salle d’attente, dans une sorte de purgatoire où il se questionne et où il nous interpelle sur le sens de la vie, de la mort, sur nos liens, sur la dureté des communications entre les gens.

Je referme ce livre avec gratitude envers l’écrivain et son Gaspard Staccato. Bref, c’est du baume pour le cœur et l’esprit !

Extraits :

« L’époque où je vécus ? C’est bien tout le problème. Je suis ancien comme une pierre et neuf comme aujourd’hui… et chaque jour recommencé. »

« Tu m’as dit Mariam ce qu’il fallait que j’entende. Personne ne me l’avait jamais dit. C’est si simple pourtant. « L’agité transcendant » comme tu l’appelles, n’a plus besoin de remorquer ses caravanes de remords. Il est temps de rompre le dernier fil de ce grand cerf-volant qu’est mon âme. Mon ombre au goût parfumé de tilleul t’enlace avec respect. C’est, ce sera mon ultime baiser de plénitude. »

 

© Photo, texte du billet sauf les extraits de A. Cadéo, Denis Morin, 2021


jeudi 10 décembre 2020

Nos silences ne sont pas des chansons d'amour de Tom Noti

 

Tom Noti en est à son cinquième opus avec ce roman intitulé Nos silences ne sont pas des chansons d’amour publié en 2020 aux Éditions La Trace. Comment vous parlez de ce roman écrit par un homme charmant et cordial au quotidien?

L’auteur dresse la table pour un banquet où sont conviés Aldino, un ouvrier gauche, dont le sang qui ruisselle de son nez tache la moquette d’un ex-amoureuse et son frère Primo, joueur de foot professionnel exilé en Angleterre. Le copain Ludo s'invite et tourne tout à la blague avec philosophie en prétendant que la vie est une vaste comédie. D'ailleurs, ce dernier vit avec une taxidermiste. Il y a aussi une dame mystérieuse qui envoie des messages-textes inattendus à Aldino comme si elle cherchait désespérément son fils, alors que la mama Varese alternait entre les cris et le mutisme le plus complet. S’établit alors un dialogue entre l'inconnu et Aldino qui leur sera bénéfique, voire thérapeutique.

Dans ce livre, chaque chapitre porte le titre d’une chanson, ce qui confère une couleur et habille sonorement le texte. À la limite, vous pourriez vous constituer une playlist à partir des suggestions de l’écrivain pour vous accompagner au fur et à mesure.

Posons-nous des questions sur la nature des silences. Doit-on s’attrister du dit ou non-dit dans une même famille ou dans un couple ? Peut-on gommer des histoires du passé appartenant à nos prédécesseurs ? Qui a réussi entre celui-ci qui subit l’admiration de tous et celui-là à la trajectoire plus ordinaire qui déçoit vraisemblablement ? Faut-il blesser les êtres aimés ou s’en éloigner, les confiant justement aux longues heures d’attente pour mieux être soi ? Vous aurez sans aucun doute des réponses ou des pistes de solution par la lecture de ce très beau roman.

Extrait :

« Les paradis perdus (Christophe)

« Mais entre la vanille et le chocolat, quelle était la couleur, quel était le goût de cette enfance envolée ? Avait-elle été heureuse, en fin de compte ? Évidemment, il n’y avait pas eu de gros traumas, pas les torrents de larmes qui peuvent ravager un paysage colorié à la craie. Évidemment, en apparence, tous les éléments requis avaient été présents pour un bonheur d’enfant. Alors pourquoi les pièces de mon puzzle ne s’imbriquaient-elles pas ? Pourquoi ne laissaient-elles apparaître, en surface, qu’une image lisse, une mer calme qui ne correspondait pas à mon chaos sous-marin ? Qu’est-ce qui clochait chez moi ? Les grains de sable du spleen ont roulé sous mes pieds et ont frotté ma peau. »

 

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de Tom Noti, Denis Morin, 2020

 


lundi 23 mars 2020

Des mots de contrebande (Aux Inconnus qui comme moi…) de Alain Cadéo


Les Éditions La Trace offre gracieusement le livre Des mots de contrebande (Aux Inconnus qui comme moi…) de Alain Cadéo publié en 2018 en accès libre sur le site Calameo le temps du confinement.

Ce bouquin est une courtepointe de réflexions de l’écrivain sur sa vie, l’écriture, l’être humain. Cadéo contemple ses jours d’hier, de maintenant, tout en envisageant lucidement demain. Les mots se promènent à dos d’âne, de percheron ou bien sur l’échine du scribe-penseur. C’est un livre qui mérite deux-trois retours comme on revient en une destination aimée. Point d’ennui. Des bribes de sagesse et des sourires tendres sont au menu. Agacé par la bêtise humaine, il croit tout de même en la solidarité et en l’amour. Solitaire, il ne se sent pas de ce monde, même s’il y évolue au quotidien.

Une lecture essentielle avec du beau, du vrai, du sincère.

Extraits :

« L’animal n’est vivant que libre et sans entraves. Derrière les barreaux et les carrés de nos cahiers il a déjà l’amer fumet du faisandé. »

« Je ne suis qu’un sismographe, un récolteur-cueilleur, un copiste, un moine à peine enlumineur, un analphabète récepteur au coccyx endolori par des heures d’attente sur ma chaise de bois, … mais à l’oreille musicale. »

© Texte du billet, sauf les extraits de A. Cadéo,
     Denis Morin, 2020

mercredi 4 mars 2020

Mayacumbra de Alain Cadéo



Je ne connaissais pas Alain Cadéo. C’est le romancier Tom Noti qui m’en parla le premier, puis Martine, l’épouse du premier s’est mise à me suivre sur Twitter. Le tout résulte maintenant en une agréable rencontre littéraire avec Alain Cadéo, écrivain au cœur de poète depuis une quarantaine d’années.

Dans Mayacumbra, roman publié en 2019, aux Éditions La Trace, Alain Cadéo nous décrit un bled perdu sis dans une quelconque cuvette humide au pied d’un volcan qui gronde de temps à autre. Des marginaux et un policier, féru de chasse à l’ibis, y vivent. Un jour, Théo alias Loco s’installe presqu’au sommet pour avoir la paix. Ce poète solitaire n’a que pour seul compagnon son âne Ferdinand. Parfois, Lita, sa flamme indigène, et Solstice, un contrebandier noir, viennent le visiter par amour et amitié. Puis, les animaux se comportent étrangement et un muet soigné par les marginaux du coin joue au tueur. Qu’est-ce qui chamboule tout à coup tant le rythme quotidien des bêtes et des hommes ?

Par le personnage de Théo, on se pose les questions suivantes : Peut-on se retirer du monde ? L’harmonie peut-elle se dénicher dans le danger potentiel que représente un volcan ? Devient-on tôt ou tard le paysage dans lequel notre regard puise sa contemplation ?

Ce long roman avec ses descriptions si belles est la lente introspection d’un être à la recherche d’un enracinement, malgré la précarité de la vie, de sa vie.

À certains moments, je me suis que je lisais ce livre avec le même ravissement qu’en lisant L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono. Instants de grâce assurés.

Extrait au sujet des solitaires :

« Tout devient signe. On parle haut et fort sans s’en rendre compte, on marmonne comme un gosse qui se raconte des histoires, on commente ce qu’on ressent, on traduit comme on peut le langage des sources, des pierres et des oiseaux, celui des fleurs et des nuages. On compte sur ses doigts le temps d’une rafale de vent, on multiplie par trois le temps entre l’éclair et le tonnerre… »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait d’Alain Cadéo,
    Denis Morin, 2020

mardi 1 octobre 2019

Entretien avec Tom Noti


Le temps n’était pas propice pour flaner sur l’avenue du Mont-Royal, Vincent Giudicelli venait de repartir pour Lyon, Suzanne Myre préparait ses ateliers d’écriture ou cogitait à son prochain roman. Or, je me suis dit qu’il me fallait m’entretenir sur Skype avec le romancier Tom Noti. C’est que nous avons fait, moi assis dans mon scriptorium à Deux-Montagnes et lui, installé à une terrasse, à Grenoble. Voici de quoi il en retourne au sujet de cet homme solitaire et solidaire.


Etes-vous écrivain depuis toujours ?

Oui, j'écris depuis toujours mais je ne m'en étais pas rendu compte avant de poser les mots sur une feuille. J'ai toujours été celui à qui on demandait un discours, un éloge funèbre, une chanson... et j'adorais ça. Mais il y avait toujours ces mots qui me venaient lorsque j'assistais à une scène, des phrases comme des sous-titres à ma vie, depuis toujours. J'écrivais dans ma tête.  Et puis un jour, j'ai plongé dans l'écriture "d'une histoire" qui est devenu mon premier roman et je n'ai plus jamais cessé. Il était temps retrouver celui que j'avais si peu écouté. J'avais tellement cru qu'il fallait avoir "la carte" sociale et culturelle pour écrire, pour faire partie de ce monde...  J'avais peur de mes propres rêves parce que le sentiment d’illégitimité reste collé à la semelle des bottes crottées.   

Quel fut l’élément déclencheur du processus d’écriture ?

Mes fils ! Je les accompagnais assez loin de chez nous, faire du sport et j'attendais dans un bistrot (J'adore les bistrots). C'est là que je m'y suis mis vraiment. J'aime le bruit pour m'isoler et la vie pour sortir de la mienne. Et puis, il y a eu ce souper chez nous, où j'ai exhorté mes fils à vivre leurs rêves et surtout ne pas avoir de petits rêves restreints à la conformité et à la raison. Mon petit dernier, qui avait 8 ans à l'époque, m'a alors demandé quel était mon grand rêve à moi. Je n'ai pas pu tricher. J'ai avoué que c'était écrire. Alors sa réponse fut sans équivoque : « Tu nous dit de vivre notre grand rêve et toi tu ne l'as pas fait. Tu pourrais, tu n'es pas encore "trop vieux"... » Deux mois plus tard, je signais mon premier contrat d'édition. 

Décrivez-vous en cinq mots ?

Anxieux  -   lunaire  -   sceptique   -   vivant  -  solitaire.

Comment conciliez-vous le temps à titre d’enseignant et celui de l’écrivain ?

Je suis enseignant de 8 h à 19 h sauf le mercredi et le week-end durant lesquels je deviens un type qui écrit et qui trouve ces journées trop courtes. J'ai aussi pas mal de vacances qui me permettent de me sentir "écrivain" à plein temps. C'est un immense privilège. Une double vie, en quelque sorte... 

Que lisez-vous ?

Je lis presque tout. Romans, polars, poésie (un peu moins, je l'avoue). Concernant les romans, il y a tellement d'œuvres classiques à redécouvrir et tellement d'auteurs que j'ai envie de connaître. J'ai découvert seulement récemment, à ma grande honte, Toni Morrison, Virginie Despentes, qui ont une écriture d'une telle puissance, d'une telle intensité. Mais il y en a tant d'autres !  Pas assez d'une vie, sans doute....  J'ai beaucoup lu de littérature anglaise qui mélange souvent légèreté et mélancolie d'un subtil dosage. Grande admiration pour ceux qui manie cette ambivalence avec dextérité. 

J'adore aussi les polars. Si un auteur me piège, je deviens son plus grand fan !!! Toujours surpris d'être happé par une intrigue qui vous teint en haleine jusqu'au bout. 

La poésie enfin, pour les respirations, les sentiments qui éclosent du bourgeon d'un mot choisi et qui transportent et qui élèvent.

Misanthrope ou philanthrope ?

J'aimerai avoir le courage de ces deux adjectifs. 

J'aimerais être misanthrope pour me murer dans la solitude et ne plus être chamboulé par les humeurs des autres, ne plus être dérangé par les mots des autres ou leurs désirs.  Et puis j'aimerais à la fois être seulement philanthrope pour jouir de chaque moment accompagné de ceux que j'aime. Il doit y avoir une maladie qui synthétise les deux !!!   J'aime mes amis d'un véritable amour et ne pas les côtoyer assez souvent me rend triste. J'aime le basket parce que les partages que l'on éprouve sur un terrain avec ses coéquipiers restent fondateurs d'une conscience morale et sans doute politique. J'aime mes amours d'un amour vorace et terrifiant, ce qui fait que je préfère taire mes peurs pour eux, mes joies pour eux, mes peines pour eux... ce qui fait peut-être qu'au final, je les aime mal. 

Écrivez-vous par ambition ou pour le goût de partager votre imaginaire ?

L'ambition d'être heureux reste louable, non ? J'ai davantage de mal avec l'ambition sociale, commerciale, personnelle si elle est éperonnée par le goût de la lutte. C'est une éducation sans doute mais ce n'est pas la mienne. Le partage, lui, lorsque l'on est lu, est incroyable. On écrit seul, l'histoire et les personnages que l'on a imaginé seul. On retravaille son texte encore bien seul avec son éditeur. Puis, tout à coup, il se passe qu'un grand nombre de personnes vous rapportent leurs sentiments sur cette histoire, sur ces personnages, sur les sentiments que vous leur avez fait porter. Alors là, le mot partage prend une dimension dingue !  On partage avec les lecteurs tout ça. On leur donne même tout ça car chacun se l'approprie de manière personnelle. Oui le PARTAGE ! Quelle jolie issue pour un parcours solitaire.

Comment naît un roman ?

Une rencontre, un article, un sentiment évoqué. L'envie de mettre l'accent sur une vie insignifiante à priori. Chacun porte sa grande histoire. Nul besoin de fait d'arme ou d'écho retentissant. L'histoire intime est la nôtre, la seule alors, il y en a tellement à illuminer, de ces histoires intimes. Écouter les autres et se taire afin que les mots s'écrivent ensuite.

Le mal de vivre chez certains de vos personnages va en parallèle avec des êtres plus lumineux, comme s’il fallait des anges tout autour de nous… Qu’en pensez-vous ?

Oui, bien sûr. Sans les petites lumières, même vacillantes, la pénombre devient juste de l'obscurité. Et l'on n'avance pas dans l'opaque. Pour avancer, il faut une lueur même lointaine. Alors oui, je crois que dans la vie, on rencontre des gens qui dévient votre existence d'un souffle. Mais seulement ce souffle suffit à tout changer. Alors, les anges, sur terre, oui, il y en a plein. Il faut les reconnaître ou du moins les laisser parler, les écouter parce qu'ils ont peut-être quelque chose à nous souffler !

L’humour est-il un remède au désespoir ?

Oh oui ! L'humour est du désespoir en sourire. On n'aurait pas besoin de rire si cela ne faisait pas de nous des survivants du réel. Avec mes amis, nous sommes des enfants de 6 ans pleins de peurs alors nous rions aux éclats. 

Dans Souligner les fautes et Épitaphes, le personnage de l’enseignant est présent, alors que dans Les naufragés de la salle d’attente et Elles m’attendaient... on se renouvelle, on est à l’école de la vie… On se dirige vers le roman psychologique écrit avec empathie et tendresse… Est-ce que je me trompe ?

C'est vrai. Les premiers romans sont un saut dans l'inconnu alors j'avais besoin d'y retrouver des repères, de naviguer en terrain connu afin d'être crédible, d'une part et aussi, d'avoir l'assurance d'une certaine cohérence dans les éléments de l'histoire, à défaut d'une cohérence de l'histoire elle-même. C'est un peu comme l'escalade où il faut assurer ses premières prises pour démarrer l'ascension sans chuter immédiatement. 

La pudeur et la tendresse à l’égard de vos personnages vous vont bien. Est-ce important de leur garder une part de mystère ?

Ah oui. J'aime bien lorsque l'on me parle de la pudeur des personnages. C'est un compliment immense pour moi car je redoute plus que toutes les couches de descriptions avec insistance, comme des couches de crème et de sucre sur un gâteau. Et puis, en tant que lecteur, je n'aime pas que l'on tienne trop ma main... donc, si je peux éviter de guider excessivement les lecteurs de mes romans... tant mieux.  Pour arriver à cela, je dégraisse beaucoup... Le travail de relecture est intense !  Et puis parler de tendresse, c'est aussi un joli compliment. Les personnages doivent garder le mystère que chaque lecteur pourra lui approprier. C'est encore une fois, un partage d'émotions.  


© Photos, Tom Noti
© Entretien, Denis Morin, Tom Noti, 2019




 




vendredi 12 avril 2019

Elles m'attendaient... de Tom Noti




En lisant le titre Elles m’attendaient…, roman de Tom Noti, publié en 2019 aux Éditions La Trace, je me suis dit qu’il s’agissait de l’histoire d’un marin ayant une femme dans chaque port. Je songeais à la chanson Amsterdam de Jacques Brel.  J’avais tout faux. Le romancier m’a bien eu.

Ce roman s’ouvre sur le bonheur de Max, ouvrier, et d’Halley qui se marient surtout pour le meilleur, puis survient la naissance de Rosie, cette enfant lumineuse prénommée d’après la chanson préférée de la maman. Tout semble bien parti pour cette famille en apparence sans histoires. Mais il en sera tout autrement, puisque le passé revient hanter Max. Doit-on rester ou partir, quand la vie nous pèse trop ?  Peut-on être tourmenté sans faire souffrir les êtres aimés ? À quoi correspond l’image d’un père convenable ?

Le personnage de Max nous laisse un indice. Écoutons-le : « Rosie, ta maman, c’est elle, l’être à part. Elle vient des étoiles et moi, j’ai poussé dans un caniveau. J’ai tenté d’être à la hauteur, à la hauteur de cet amour… »

Tom Noti décrit avec grâce et sensibilité aussi bien le bonheur qui donne des ailes que le malheur qui pèse comme une chape de plomb. Il glisse toujours le mot juste pour décrire les états d’âme. Il porte la délicatesse au point de permettre à Max, à Halley, à Rosie de nous livrer leur point de vue, ce qui étoffe ce très beau roman.

Bref, un romancier sympathique, talentueux de Grenoble, en France, qui sait raconter des histoires.  Puissiez-vous ajouter Elles m’attendaient… à votre liste des prochains bouquins à vous procurer.

© Photo, texte, sauf l’extrait,
    Denis Morin, 2019