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mardi 13 juillet 2021

Entretien avec Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla est d’une douceur apaisante et d’une polyvalence assumée. Cet intello créatif s’intéresse à la danse, à la poésie, à la nouvelle, au roman. Maintenant enraciné au Québec, son esprit curieux le pousse parfois vers l’Europe. Il a été publié en France, en Italie et au Québec. J’ai cru bon vous le présenter. Nous le remercions d’emblée de se prêter à cet entretien.

Mattia, vous êtes originaire de Turin (Torino), sise dans les Alpes, c’est déjà un peu la France ?

Torino est située près de la frontière avec la France. Le dialecte piémontais pourrait ressembler dans sa sonorité et dans son vocabulaire à la langue française. Pourtant, ce n’est pas ma Torino. Ma Torino est multiculturelle, nuancée par les origines de personnes arrivant d’autres régions italiennes et arrivant aussi des pays de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est. Ma génération ne parlait presque plus, ou peu, les dialectes italiens, parlait un seul italien, et pratiquait l’anglais et le français. Au XIXe siècle, la puissante nation de la France a contribué à l’unification étatique de la péninsule italienne. Mais pour moi, à l’adolescence, la France (Paris) identifiait le lieu de vie d’écrivain.e.s et une possibilité de voyage et de vie.   

Votre fascination pour la danse est-elle apparue avant celle pour la littérature ?

Grâce à mes parents, j’ai été toujours un lecteur passionné. J’ai écrit de la poésie à l’adolescence. À l’époque, j’avais une idée romantique, mythique, de l’artiste. C’était une façon de me protéger, de ne pas regarder la réalité qui m’entourait. Maintenant, la création me sert à voir, atteindre, capter, critiquer, questionner la société.

La rencontre avec la danse s’est faite par hasard : à la fin de l’école secondaire, j’ai choisi Arts de la scène et non littérature ou philosophie pour mes études universitaires. En effet, à l’université de Torino, le cursus en Arts de la scène était en pleine expansion, alors que les études littéraires stagnaient. À la première session, je me suis inscrit au cours Histoire de la danse et du mime. Je me suis aussitôt passionné pour les traditions et les pratiques. J’ai intégré une compagnie de danse-théâtre universitaire. J’ai essayé de voir tous les spectacles qui étaient proposés à Torino, où, dans les années 1990, on proposait une programmation assez restreinte. Ensuite, en France, puis en Belgique, j’ai pu me nourrir à volonté de toute sorte de créations en danse (en France, les billets étaient aussi plus accessibles – même, aujourd’hui, par rapport au Québec).

Avez-vous déjà dansé du ballet et de la danse contemporaine ?

Pour moi, oui. J’ai suivi des cours dans différentes disciplines dansées. Mes plus beaux souvenirs : des cours en modern dance à Turin ; en mouvement contemporain à Bruxelles ; en danse baroque française et en danse contemporaine à Paris. J’ai toujours dansé pour moi. Je n’ai jamais eu le désir de devenir danseur professionnel, de danser devant un public. J’avais envie de collaborer avec des projets avec des danseur.e.s et des performeur.e.s.


Si je vous dis ‘’Méfiez-vous des eaux dormantes’’, ça vous dit quoi ?

Errance : le narrateur Stefano (mais aussi d’autres personnages) dévoile progressivement la pluralité de son caractère, la multiplicité de ses passés. Dans la logique du roman, on découvre un passé étonnant, inattendu, qui provoque une mise en doute par le lecteur de ce qu’il avait compris des thématiques du livre.

Au nord de ma mémoire : les personnages fabriquent leur être social en subissant ou en réagissant à des situations. Dans d’autres textes, ceux versifiés, les personnages ne montrent que des détails de leurs existences.

En lien avec mes œuvres, j’entendrais cette expression comme : arrêtez de vouloir tout comprendre, tout reconnaître, tout juger, tout posséder d’une personne. On ne peut pas. Les personnes les plus discrètes et les plus tranquilles ont leurs nervosités et leurs tensions. Une personne peut être un animateur radiophonique exubérant, et en même temps un solitaire qui ne lit que du Pascal et du Simone Weil. Chaque être humain est tellement complexe. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires.

Dans Errance et Au nord de ma mémoire, parus chez Annika Parance, qu’est-ce qui est autobiographique ? Ou du moins, vous me semblez partir de vos migrations comme terreau créatif… Est-ce que je m’égare ?

Je suis né en Italie, j’ai habité en France et j’habite au Québec… donc, la recherche de la part autobiographique dans mes œuvres pourrait sembler banale… pourtant, chercher l’auteur.trice dans son œuvre est une habitude qui influence trop ce qu’on écrit, ce qu’on publie, comment on parle des œuvres dans les chroniques et dans la presse. Cela porte à une image de la littérature soutenue par l’industrie du livre qui met en évidence des œuvres se fondant sur la vraisemblance, sur la linéarité du développement narratif, sur des récits où les personnes/personnages sont tous construits et définis de la même manière, par des paradigmes psychologiques (même dans des œuvres fantastiques ou dystopiques). En création littéraire, au début, plusieurs étudiant.e.s écrivent de la poésie comme si elle n’était qu’un art intime, une continuation écrite de l’existence de l’écrivain.e, ou bien comme si l’écriture n’était qu’un exercice thérapeutique ; ensuite, on découvre par la pratique des arts l’immensité de leurs formes et de leurs usages. En autofiction aussi, on cherche trop la psychologie de l’auteur.trice dans l’œuvre. Les œuvres brillantes en autofiction (qui apportent d’importantes réflexions politiques, sociales ou intimes) se distinguent par les traitements littéraires et fictionnels que les écrivain.es ont choisi.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture ?

Émotion, événement, dialogue, fait divers, des marmottes habitant dans ma rue… tout peut déclencher l’une de mes créations. Par contre, mon désir d’écrire se nourrit toujours de mon plaisir de penser à comment trouver le bon moyen littéraire pour parler de ce détail qui a retenu mon attention.

Avez-vous songé à l’écriture d’un opus bilingue français-italien ?

Pour l’instant, j’ai énormément à explorer en français. La rédaction d’un deuxième roman, dans le cadre de ma thèse en recherche et création, et la publication d’Au nord de ma mémoire, me paraissent clôturer une étape de travail, qui m’a posé devant des premiers choix, des premières tentatives, et qui m’ont également rendu visible l’étendue des possibilités thématiques et techniques que je peux expérimenter pour écrire des histoires. 

J’explore l’intégration de mots et de phrases appartenant à d’autres langues dans mes œuvres en français. Par exemple, au début d’Au nord de ma mémoire, dans les parties « Résistances » et « Non-lieu », j’ai intégré des mots en langue étrangère dans chaque narration poétique, en prose et versifiée. Pendant l’une des étapes de réécriture, j’ai tout enlevé, parce que c’était gratuit, ça n’ajoutait rien à la logique de l’œuvre.   

                                    Mattia Scarpulla a codiré avec Sophie-Anne Landry                                                                      l'oeuvre collective Épidermes.

Dans votre imaginaire, comment cohabitent l’italien et le français ? 

Premièrement, la structure grammaticale italienne me sert souvent pour créer rythmiquement certains passages.

Deuxièmement, si j’écris mes œuvres en français, l’italien peut intervenir comme outil de caractérisation de personnages ou de situations. Deux exemples :

Dans Errance, les dialogues sont en italien quand on plonge dans le passé du narrateur Stefano ; je voulais faire ainsi ressentir la remémoration de ses origines italiennes, le souvenir de ses parents et de sa meilleure amie.

En parlant avec ma mère, je me suis aperçu que dans mon premier recueil poétique en français, journal des traces, précisément un quart des poèmes sont écrits, entièrement ou en partie, en italien ; je voulais exprimer les mêmes sensations et les mêmes détails de vie dans deux langues, parce que je voulais montrer comment j’avais retrouvé les mêmes situations dans différents territoires, et comment je les avais vécues comme des expériences nouvelles.

Écrivain du silence ou du tumulte ? de nuit, de jour ?

J’aime le silence après ou avant les voix humaines, il peut se remplir de musique, de bruits de la rue, même du trafic. J’aime le silence urbain.

Le tumulte surgit dans mes œuvres et je le cherche dans mes lectures.

Écrivain du jour, depuis toujours. La nuit est dédiée à l’amitié, aux concerts, aux spectacles de théâtre et aux séries-télés.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’en ai plusieurs, ils façonnent mes temps de création. Un exemple : juste avant de commencer ma journée, le matin tôt, je lis à voix haute un passage d’un livre. Je commence à écrire en retenant la puissance de la prose d’autres écrivain.e.s (je recommande d’essayer avec la traduction française des nouvelles d’Alice Munro).

Quel est le livre / le film / l’œuvre qui vous fascine ? Pourquoi ?

C’est difficile! Trop! Je recommande quatre redécouvertes en lien avec mes expériences d’écriture actuelles :

Livres : Other Voices, Other Rooms (Les domaines hantés) de Truman Capote, 1949. Svy fantastiske Fortaellinger (Sept contes gothiques) de Karen Blixen, 1934.

Films : Le fate ignoranti (Tableau de famille) de Ferzan Özpetek, 2001. Le passé d’Asghar Farhadi, 2013.


© Photos, Mattia Scarpulla et Annika Parance Éditeur et Tête Première; photo Au nord de ma mémoire, Denis Morin; entretien, Denis Morin, Mattia Scarpulla, 2021.


dimanche 13 juin 2021

Au nord de ma mémoire de Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla cultive le mystère. On sait de lui que c’est un intellectuel de haut calibre s’intéressant à la danse, aux lettres et aux langues. Il est né à Turin, puis il a transité par la France et la Belgique avant de venir s’installer au Québec.

Tout récemment, il a publié le fulgurant roman Errance chez Annika Parance Éditeur et il a codirigé le recueil collectif Épidermes chez Tête Première. Nous le retrouvons ici dans Au nord de ma mémoire, dans la collection Sauvage, toujours chez Annika Parance Éditeur. 

On touche ici à la poésie. L'absence de ponctuation libère la lecture et confère contre toute attente du rythme aux textes. Mattia dénonce le musèlement des citoyens et nos vies codifiées. Il s’interroge sur la communication facile ou opaque entre les êtres. Fasciné par les corps et les mouvements, à l’instar de Rodin, il fragmente et assemble les membres. Il chorégraphie les intentions, les départs et les retrouvailles. Loin d’être une âme en peine, je perçois le citoyen du monde qui embrasse la vie et les liens humains dans toute leur complexité. Il est Turin, Paris, Brest, Bruxelles et Québec. Il cumule en lui ces villes comme autant de strates, d’expériences, de souvenirs dont ses mots sont empreints. J’entends ses pas au musée, je le vois traversant le temps et les places, chargé du poids de l’amour et de l’exil. Il est d’ici et d’ailleurs. Grazie mille per quest’opera. Ti voglio bene. 

© Photo, texte du billet, sans les extraits de Mattia Scarpulla, Denis Morin, 2021 

Extraits : 

« Des caméras tout autour continuent à épier notre intimité   on reste des heures à tourner en rond   debout assis allongés    lentement      rapidement       la sueur s’échappe se fondant dans les objets les murs » (p. 17)

« Les livres brûlent dans la bibliothèque   les vitraux explosent      les cendres étouffent les gorges de leurs bourreaux    les pages crient pendant que les mots s’effacent avec les histoires   les pierres en chute libre écrasent les passés » (p. 45)

« À mon arrivée en ville on me donne l’adresse d’un bureau où on me demande ma date de naissance où on sort une liste de mes amis d’adolescence    je ne me souviens pas d’eux  je dois les contacter   il faut apprivoiser une vie sociale »  (p. 117)

 

 


dimanche 7 mars 2021

Épidermes

 

Épidermes paru en 2021 aux Éditions Tête première, sous la direction de Sophie-Anne Landry et Mattia Scarpulla, est un recueil collectif de nouvelles et de poésie avec la participation de Alain Beaulieu, Jean-Paul Beaumier, Fanie Demeule, Anne-Marie Desmeules, Natalie Fontalvo, Ariane Gélinas, Nicholas Giguère, Sophie-Anne Landry, Stéphane Ledien, Marie-Ève Muller, Anne Peyrouse, Mattia Scarpulla, Miruna Tarcau, Alex Thibodeau. 

Les auteurs et autrices s’adressent à l’esprit, mais aussi au cœur du lectorat. On réfléchit sur le corps, la perception, les sens, l’image sociétale, la sensation, la sensualité. Ça décoiffe agréablement. Déjà que la superbe couverte annonce une secousse sismique. 

Des poèmes bien émouvants ponctuent le livre, formant des traits d’union et des points de suture entre les nouvelles. 

Les thèmes abordés sont les suivants :

une femme est invitée à une kermesse dans la campagne irlandaise… ;

une jeune d’un milieu marginal se cherche au cœur d’une histoire d’amour avec un compagnon jaloux;

un homme consomme violemment des prostituées;

une intervenante en santé mentale éprouve une empathie trouble à l’égard des usagers;

une femme exilée à la campagne devient objet de curiosité;

une détective est hantée par une présence;

une jeune femme d’un futur assez proche entretient un rapport viscéral avec la structure d’un pont;

un couple connaît des tensions, à cause d’un couple d’amis marginaux, revenus meurtris d’un projet de coopération internationale;

un homme se soigne, alors que son frère se meurt;

un adolescent obèse vit le rejet et le harcèlement;

une danseuse sourde expérimente le retour de l’ouïe, grâce à un implant cochléaire;

une jeune femme se fait dire par un conjoint qu’elle mourra jeune à la lecture d'un pli cutané sur son ventre;

la dure cohabitation d’une amante, d’une chatte et de l’amoureux mal lavé, selon le félin. 

Ce collectif va dans la trame de l’existence et n’est pas une lecture de divertissement. Ça chamboule les neurones et les émotions. Longue vie à cette maison qui innove et à ses auteurs et autrices.

Extraits :

« y faut te calmer

même sous la lumière vieillissante de fin de journée tu la vois

ta tache de naissance en forme d’explosion

ta supernova

confirmation visuelle

pis au centre en plein cœur de ton soleil mourant

la petite goutte de sang »

                                              Natalie Fontalvo

« des mûres

jutent sous mes ongles

je traverse une haie

jusqu’à toi

déshabillée

un chapelet de billes translucides

dégringole des branches

tu glisses ta main

sur ton visage

barbouillé

je ne distingue pas

le fruit

de sa grappe »

                                          Anne-Marie Desmeules

« La séance est terminée. Je prends une grande respiration. La lumière m’éblouit. Je n’entends plus le chien aller et venir derrière la porte. J’ignore le nom qu’elle lui a donné. Rotule ? Tibia ? Péroné ? Je parierais qu’il y a des chirurgiens qui nomment leur chien Bistouri, ou Sarcome dans le cas des oncologues. De grands caniches royaux. Sarcome, au pied ! Bistouri, va chercher, mon chien, va chercher. Évidemment, les chiens n’en font qu’à leur tête, et ce n’est pas moi qui vais les blâmer. »

                                                Jean-Paul Beaumier

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021