vendredi 19 février 2021

La valse de Karine Geoffrion

 

Comme toute bonne intello, Karine Geoffrion cherche à comprendre le monde et ses rouages, par l’écriture et sous l’angle de la psychologie et de la sociologie. En 2015, elle publiait le roman Éloi et la mer portant sur la maternité aux Éditions Sémaphore. Voici qu’elle est de retour en 2021 avec La Valse chez la même maison.

Cette écrivaine-orfèvre du verbe dénonce le consumérisme, l’arrogance de certaines influenceuses et de mecs canon qui instagramment leur vie, leur bonheur fait de bulles et d’évanescences éphémères. Isabelle, ex-mannequin, devenue designer reconnue, épouse de Xavier, fier avocat, aurait tout pour être heureuse. Un couple au sourire carnassier rayonne sur les photos. Les affaires vont bien. Les deux fils réussissent à l’école. Une aide-ménagère tient lieu de seconde mère, pendant qu’Isabelle assiste à des événements mondains pour se dénicher des clients. Une maison-vitrine. Tout s’agence, se coordonne et s’ordonne selon les humeurs et les envies de madame. Rien n’est laissé au hasard, pense-t-elle…

Mais détrompez-vous… Tout ce beau cirque présente le faux vernis du succès, sans compter le doute qui s’introduit dans l’esprit d’Isabelle après la rupture de sa sœur Marie, larguée par le conjoint Martin. Et si son mari en désirait une autre ou quelques autres ? Et si elle était déclassée par une ancienne collègue devenue sa rivale en affaires ? Et si ses relations constataient le vide sidéral et les rides causés par l’inquiétude derrière le maquillage ? Et si l’on doit toujours picoler vers minuit pour tomber de fatigue en attendant Xavier qui rentre trop tard ? Et si la routine avait supplanté le désir et la passion ? Et si tout cela n’était que du cinéma, qu’une château de cartes ? Joue-t-elle le rôle de la dame de cœur ou celle de pique ?

Des fragments de textes écrits en italique sont parsemés çà et là comme un roman-feuilleton érotico-sentimental à l’intérieur même du fil narratif mené par Isabelle. Ces fragments sont tout aussi intéressants à imaginer que la prison luxueuse dans laquelle notre magnifique décoratrice s’est réfugiée… 

Merci aux Éditions Sémaphore d’avoir publié ce roman audacieux et au ton pamphlétaire. Cela donnerait une excellente télésérie, voire un film...  Pour le Québec, j'imagine Julie Le Breton et Roy Dupuis dans les premiers rôles. Pour la France, je verrais Emmanuelle Béart et Jean Dujardin. Mais je m'éloigne ici quelque peu du propos. À mon grand plaisir, force est d'admettre la découverte d'une écrivaine de grand talent. 

Extraits : 

« À ce moment, il m’enlace et m’embrasse intensément sur la bouche devant les convives, qui ont une exclamation commune, sentie. Les femmes surtout. Je ris et le repousse légèrement pour tenter un contact visuel. Xavier détourne le regard et bifurque vers le deuxième sujet préféré après son travail : sa passion pour les vins et son désir d’acheter un vignoble en Italie d’ici dix ans. Je me sers un autre verre, que je vide d’une seule lampée. »

« Je m’enferme dans mon walk-in et dépose mon nouveau collier dans l’un de mes coffres débordant de bijoux scintillants; il s’y fond immédiatement. Je suis ravie. Ce collier sera parfait pour samedi. Il mettra en valeur la teinte porcelaine de ma robe ainsi que mon décolleté plongeant. Grâce à Xavier, après des jours douloureux d’hésitation, mon problème d’accessoire vient d’être miraculeusement résolu. Je peux faire une autre croix sur ma liste. » 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Karine Geoffrion, Denis Morin, 2021


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