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samedi 4 septembre 2021

Prismacolor no 325 de Lyne Richard

 

Lyne Richard peint sur des toiles et sur des pages. Elle le fait avec brio dans Prismacolor no 325, un recueil de nouvelles paru en 2021 dans la collection Réverbération chez Lévesque Éditeur. Elle applique minutieusement ses couleurs, en plus du blanc et du noir qui sont absence et présence selon notre point de vue. 

Puis elle ajoute une touche de rouge pour la vie, le sang qui coule dans les veines heureuses ou malheureuses de gens d’un milieu modeste, celui de Saint-Sauveur, à Québec. Pourtant, ces scènes de vie pourraient se dérouler d’autres villes. Parfois, le sang s’écoule aussi…

Pour votre information, la toile Au bord du rouge en couverture est de Lyne Richard.

Dans ce livre, vous y rencontrerez Nelli, une chienne abandonnée; Fionna, une adolescente qui vend des t-shirts en couleur; Mathias, l’enfant-libraire qui, sans le savoir, illumine la vie des autres par son empathie et sa solidarité; son père protégé par sa défunte conjointe lors d’un accident; une voisine en attente d’un amoureux assise sur un balcon qui écoute du Dalida pour combler l’ennui; un gamin utilise la trousse de maquillage de sa mère dépressive, colorant ainsi la peine de la voir sombrer…

Au-delà du mal de vivre et du quotidien des personnages, Lyne Richard sème de la beauté où l’on serait tenté de ne voir que de la banalité. Somme toute, c’est la magie de la peintre et de l’écrivaine qui transmute l’ordinaire en extraordinaire pour notre plus grand bonheur. Instants de ravissement assurés. À lire.

Extraits :

« Mon grand-père disait que les arbres savaient lire. Qu’à force de morts et de résurrections, ils traversent le temps comme un sonnet de Shakespeare. Qu’à force d’embrasser le ciel et de pénétrer la terre, les arbres ont des éternités plus vastes que nos âmes. »

« Mathias a senti son cœur s’agrandir quand il a vu les deux enfants repartir, émerveillés de tenir un livre entre leurs mains. Il aime les moments où sa vie scellée à celle de quelqu’un d’autre, à travers un petit geste ou une parole. Il suffit de peu pour qu’un bonheur gagne du terrain. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Lyne Richard, Denis Morin, 2021


mercredi 24 février 2021

La mémoire est une corde de bois d'allumage de Benoit Pinette

 


Il arrive parfois qu’un livre lu nous ramène à notre propre vécu. C’est le cas avec le très beau recueil La mémoire est une corde de bois d’allumage de Benoit Pinette publié en 2021 chez La Peuplade.

Le poète-chanteur mieux connu au Québec sous le pseudonyme Tire le Coyote nous parle du passé, du présent et de l’avenir. À l’instar de bien des hommes de 70 ans et plus, son père appartenait à une génération de taiseux vaillants mais inadaptés socialement. Le jour, ça travaille, mais le soir ça picole, ça humilie, ça blesse femme et enfants.

Puis, le fils grandit, s’intéresse aux sports et à l’écriture. La musique lui permet de mettre sa poésie en chansons. Il fait du ménage dans ses tourments. Il tombe en amour, devient un père soucieux de briser toute forme de violence sous son toit. Certains cycles comportementaux méritent qu’on ne les perpétue pas, même si certains traits de famille peuvent persister. Ses enfants deviennent pour ainsi dire le sphinx qui renaît de ses cendres en version pacifiée. 

Ce poète-chanteur est beau en dehors comme en dedans. Sa plume émeut et son esprit est d'une conscience très éveillée. Vivement les prochains opus !

Extraits :  

« trafiquer

la nature première des racines

relève de l’impossible

je fixe alors l’horloge

j’espionne le temps

pour voir s’il veille comme moi

au grand démantèlement

de l’hérédité »

 

« j’accueille

les souvenirs périssables

dans mes fragments d’enfance

désert de fractures

et de ravissements fragiles

mon avenir s’accommodera

de sa descendance »

 

« je suis littoral

je m’abandonne

comme une plage à la mer

le large sondé

l’éternité renouvelée

en un clin d’œil

dans la tour

d’un château de sable »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de B. Pinette, Denis Morin, 2021


mardi 21 avril 2020

La vie bercée de Hélène Dorion et Janice Nadeau






Certains livres arrivent avec un certain recul jusqu’à nous. C’est le cas de La vie bercée dont les beaux textes poétiques d’Hélène Dorion sont soutenus par les touchantes illustrations de Janice Nadeau. Ce bouquin paru en 2006 aux Éditions Les 400 coups est en apparence conçu pour les enfants, mais j’ose avouer qu’il tout est aussi intéressant à lire pour l’ancien enfant devenu grand. On y évoque les différentes étapes de la vie : les langes, la voix rassurante des parents, la course dans les champs, les rêves d’avenir, l’adolescence, l’affirmation de soi, le départ de la maison familiale, le rapport aux autres membres de la famille, le souvenir gardé des êtres aimés vieillissants ou disparus.

La vie bercée est une belle parabole du cycle de la vie, de la ronde de nos jours. Puissiez-vous laisser traîner ce doux conte poétique sur une table à café pour que vos petits et vos adolescents le feuillettent et amorcent un dialogue avec vous sur le temps qui passe…

Extrait :

« Des années, il t’en faudra
des dizaines pour recoller
tous les morceaux éparpillés
de l’histoire, comprendre,
voir ton père, entendre ta mère,
et toucher les larmes
de ta sœur, de ton frère,
défaire les nœuds
devenus des murs.
Des dizaines d’années, il faudra
des dizaines d’années
pour rouvrir les passages
jusqu’au cœur, et qu’il ne reste
que l’amour, juste
l’amour entre chacun. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de H. Dorion,
    Denis Morin, 2020

dimanche 15 décembre 2019

Ouvert l'hiver de Sébastien Dulude



Imaginez une maison en pleine campagne ou en forêt, ouverte, deux êtres, ou du moins un être en attente de quelqu’un d’autre. Imaginez le vent, le froid, le feu qu’on n’allume pas avec du bois vert, l’amour qui ne s’allume plus non plus. L’hiver mord la chair, la faim nous tenaille les entrailles. Le désespoir n’est jamais trop loin. Les lèvres se gercent. Les mots craquellent. Le frimas s’installe au balcon des cils.

Dans Ouvert l’hiver publié en 2015 aux Éditions La Peuplade, le poète Sébastien Dulude joue et maîtrise le chaud, le froid, le sentiment de perte, le vertige amoureux.

Lançons-lui le défi d’écrire sur les trois autres saisons.

Extraits :
« entre c’est ouvert
juste une couverte sur le toit
je ne chauffe pas assez »

« on se tient
immobiles et côte à côte
le vent prend ton foulard et le frôle dans mon cou »

« dessin du vent sur la neige
il me revient :
avoir déjà été enfant bien seul »

© Photo, texte du billet,
    sauf les extraits du poète,
    Denis Morin, 2019

vendredi 11 octobre 2019

Couleur de l'âme de Mario Cyr



La poésie fait son entrée en 2019 chez Annika Parance Éditeur avec Couleur de l’âme de Mario Cyr.

Mes impressions sont les suivantes : Fragments d’enfance, de vie. Temps volé à la quiétude/à l’inquiétude, aux jours (mal)heureux où il ne se passait rien ou si peu, au point où les choses, les êtres se disent et s’écrivent en une économie de mots. Touches impressionnistes se dévoilant à mon iris.

La beauté et la laideur se côtoient, l’ordinaire peut créer l’émoi, nourrissant la pensée du poète comme de son lecteur, car il suffit d’ouvrir vraiment les yeux et d’aller au-delà de l’apparence anodine de la réalité. 

Justement pour aller au travers des mots, j'ai l'habitude de relire deux, trois fois un recueil pour me laisser porter par l'imaginaire présenté. J'ai beaucoup apprécié. Merci au poète.

Extraits :

« le ruissellement
des disparus la liste
messe anniversaire

le bébé dans la paume
de l’homme »

« des chapelets défaits
comme colliers
perles disparues
dans les interstices

un dernier joint
à la grille du refuge
ils font cercle émaciés
mâchouillent racines et baies
un moineau se prend dans la tignasse
d’une femme

et se met à rire

mystère à l’enfant seul visible »

© Photo, texte du billet,
    sauf les extraits du poète,
    Denis Morin, 2019

samedi 9 mars 2019

Les oies ne peuvent pas nous dire de Mireille Gagné



Native de l’Isle-aux-Grues, la poète Mireille publiait en 2010 aux éditions l’Hexagone le recueil de poésie Les oies ne peuvent pas nous dire. Les textes sont concis, précis, sans mot superflu. On va directement aux images et aux émotions.

Mes impressions… Le fleuve Saint-Laurent passé Québec s’ouvre tel un oiseau qui déploie ses ailes. L’entonnoir s’élargit et les marées surviennent. C’est dans ce décor bucolique au climat rigoureux qu’elle a grandi, à l’école des saisons, bercée par l’eau, les vents, la voix de sa mère, la présence de son frère, la chorégraphie des oies.  Enfant, elle s’imaginait en devenir une.

Un jour, son père chasseur et guide de chasse ému lui offre comme cadeau une oie. La gamine ne sait pas si elle doit l’accepter ou la refuser, ébahie par la mort qui a frappé un si bel oiseau. Nature morte.

Le sang macule le plumage blanc. Les oies se mettent en pots. Les oies se mettent en mots. La vie ressort toujours vibrante à tire d’aile. Dans ce recueil, s’opposent la femme qui porte l’enfant et l’homme qui abat l’oiseau comme gagne-pain.

Mireille se revoit courant dans les herbes hautes, les joncs, file l’anguille, s’agite un cormoran. La voix de sa mère lui parvient au loin. L’enfant veut les battures, les berges, le spectacle des oies. Juste les oies, toutes les oies pour elle.

L’enfant se sait insulaire, isolée au milieu du fleuve. Parfois les cieux deviennent incertains comme une eau trouble, une encre, puis les vents chassent les nuages ou bien encore soufflent la neige en poudrerie. Le duvet cristallin des flocons est alors avalé par le fleuve.

En lisant ce merveilleux recueil de Mireille Gagné, j’avais en tête L’hommage à Rosa Luxembourg de Jean-Paul Riopelle, cette effervescence céleste en plongée et en contre-plongée. Par les mots de la poète, je vois et j’entends les oies. La nuée se déploie dans l’azur. Le passage des oies devient des esprits, des âmes, des fragments d’éternité pour l’enfant rêveuse. En fait, tout provient du ciel et tout y retourne, sauf celles abattues par le père, l’oncle et les hommes du village. L’immensité devient décor, engouement, saveur du terroir, occasion de méditer avec ces oiseaux qui se mêlent aux nuages et au rivage.

Ce recueil me laisse tout simplement dans le ravissement.

Extraits :
« La banquise s’incruste en courtepointe
je glisse entre les mailles
usée sous les coutures
si minces que les ongles passent au travers
si fragiles que les pensées s’étirent jusqu’au sol
il n’existe pas de reprisage au point de croix »

« Le vent déchire la toile
du bout de l’aile
brise l’horizon
mon père étire son cou
ses pieds basculent jusqu’à l’aube
le temps est venu pour la migration des âmes
si j’arrivais à volet je laisserais mon être se soulever »

« Les hommes plantent leur tête
à marée basse
une âme souffle mes cheveux
quand le printemps s’habille de vert
mon père chasse l’éternel »

« Le poids du monde dans son bec
sur mes épaules
l’oie
appelle la migration
à grands coups d’ailes
au-delà des nuages
je sens chavirer l’horizon »

© Photo et texte du billet,
     sauf les extraits de la poète,
     Denis Morin, 2019

samedi 29 septembre 2018

D'une mer à l'autre de Beatrix Delarue et Lorraine Lapointe


Le destin nous trouve des frères et des sœurs au-delà de nos propres familles.  Ce fut le cas de Beatrix et de Lorraine.

La première est française. Elle enseigne aux petits, dessine, prend soin de ses enfants et de son mari, aussi mystérieuse et secrète qu'une Isabelle Huppert en dehors d'un plateau de tournage.

La deuxième est québécoise. Elle écrit, dessine et crée des personnages depuis l'enfance.  Elle est exubérante et sympathique, quelque peu Bécassine parfois lors de ses sorties de scène. Elle est l'ange gardien de ses proches.  Vous aurez compris que ces deux poétesses devaient se rencontrer, toutes complémentaires qu'elles le sont en écriture que dans la vie.

En 2015, elles éditaient chez Edilivre, le recueil de poésie D'une mer à l'autre, oeuvre hybride à deux voix.  Lorraine y occupe le premier segment, alors que Beatrix tient le deuxième.

On y parle de souvenirs, d'amours transies, de tendresse, de retrouvailles, d'ancêtres, de marins disparus en mer, d'enfants qui jouent sur une plage de sable.

Mon opinion, la voici.  J'aime ces mots de femmes qui (se) racontent par le biais de personnages d'aujourd'hui et d'hier.  Puissent-elles nous revenir bientôt !

Voici Lorraine :
« Là-bas sur la berge, cette femme l'attend,
Yeux bleus de mer calme, sa robe aux quatre vents
Elle semble pleurer au son doux de la vague...
Lui, le marin sur une autre rive divague. »

Voici Beatrix :
« Puis j'ouvrirai la cage et son trésor d'espoir
Vers la mer nous irons, au loin les mascarades !
Du songe de l'aube ou jusqu'au songe du soir
Jeter notre chagrin et toutes les charades. »



© billet, photo, Denis Morin, 2018



vendredi 14 septembre 2018

Fenêtre sur cour, Anamorphoses de Serge Roy, illustrations de Fernand Emond



Le titre évoque un être humain, en l’occurrence le poète Serge Roy qui observe la vie, la sienne, à la fois acteur et témoin de sa destinée.

Il arrive comme parachuté dans un milieu qui ne lui ressemble pas.  Il grandit.  Il note bien vite l'hypocrisie des grands et le moule de l'école.  Puis l'adolescent découvre les tourments du corps et du cœur.  On abuse de lui, on le blesse, on lui promet mer et monde, on lui triche, on le déçoit, on le trahit.

Par la suite, il devient un adulte, fait sa vie, gagne son pain, enseigne, vit l'amour avant d'affronter la maladie.  Il s'en sort finalement épuisé mais vainqueur.

Ce magnifique recueil est fait d'instants délicatement illustrés par Fernand Emond, conjoint du poète.  À l'image de la vie, ce livre est tissé d'ombres et de lumières.

En voici un extrait :
« Liberté oubliée sur ce chemin qui me frappe
Suis-je ce bambin inapte ?
Hyperactif, on me demande d'être lent
Mes projets féconds oublient ce camp
Le temps de bouger, se confier arrive
Suis omnibulé par cette dérive
Le printemps des trois fois vingt sonne le glas
Ouverture, soins et pensées m'éloignent de cet état
Quand le temps des huîtres aura tinté
Je m'engouffrerai dans cette saine liberté.  »

Édité à compte d'auteur en 2016 chez Les carnets de Dame Plume, on peut se procurer ce recueil en contactant le poète à valetdameroy@gmail.com .

Puissent le poète et son compagnon illustrateur nous revenir à nouveau dans un autre ouvrage.  J'aime.


© photo et texte, Denis Morin, 2018

samedi 3 mars 2018

L'allumeuse de Suzanne Myre



On fait de belles surprises en littérature. Il s’avère que Suzanne Myre, nouvelliste et romancière, en est une.  Son nom m’était familier par les couvertures de ses publications antérieures vues sur le site de son éditrice et par des critiques littéraires favorables.

Tout récemment, je suis entré en librairie, intrigué par la couverture de L’allumeuse, recueil de nouvelles paru en 2018 aux Éditions Marchand de feuilles.  Je me suis dit qu’une écrivaine née sur la rue Balzac à Montréal-Nord c’était singulier comme destinée, voire prémonitoire, avant de me diriger vers la caisse.

Ce recueil possède un style percutant, sans mots superflus.  Suzanne Myre y traite des déboires de l’enfance vécue à Montréal-Nord dans les années 1970, mais on peut facilement transposer ces parcelles de vie dans d’autres milieux modestes.  La lecture m’a même ramené à des moments d’intimidation à l’école vécus durant ma propre enfance.  En revanche, j’avais le sourire aux lèvres en lisant une nouvelle dans laquelle on se demande comment détacher des perles de vin rouge ou de sang sur le tissu.  Je fus ému par Frigo, le petit chat abandonné puis adopté.

L’auteure jette un regard intelligent sur la condition humaine où le cynisme et l’empathie vont de pair. Les gamines rebelles, la femme violentée parlant à son enfant à naître, le directeur d’école blasé, tous sont en fait des carencés de tendresse, d’où leur détresse et leur mal de vivre.

Suzanne Myre peint avec des mots les clairs-obscurs de la tragi-comédie qu’est la vie.


© texte et photo, Denis Morin, 2018