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samedi 10 octobre 2020

Le lièvre d'Amérique de Mireille Gagné

 

Mireille Gagné, d'abord connue à titre de poète et de nouvelliste avec son superbe recueil Le syndrome de Takotsubo, est de retour avec Le lièvre d’Amérique paru en cet automne 2020 chez La Peuplade.

Ce roman est une fable sur la modernité et ses excès de performance. Diane, une employée de bureau parfaite, ne compte pas ses heures. Il n’est pas rare pour elle de quitter le bureau à 20 h. Perfectionniste, elle relit sans cesse ses courriels avant de les envoyer pour que rien ne cloche. Elle se soumet à une intervention chirurgicale que l’on suppose nécessaire pour être plus productive. Elle n’écoute pas les consignes pour la convalescence et subit peu à peu une métamorphose.

En parallèle, Diane se remémore parfois son adolescence à l’Isle-aux-Grues avec l’arrivée d’Eugène, un jeune citadin nettement plus à l’aise à observer les animaux (les oiseaux et les lièvres) qu’à fréquenter la compagnie des humains. Ils apprécier ensemble la grosse mer et un pied-de-vent jusqu'à la tragédie...

Diane continuera-t-elle longtemps à subir ce stress inutile ou prendra-t-elle la clé des champs?

L’écrivaine a cru bon mettre à la fin la légende algonquine de Nanabozo, un lièvre envoyé sur Terre pour apprendre la sagesse aux hommes. 

Mireille Gagné possède une écriture précise, pas de fioritures inutiles. Avec elle, on sait quels chemins emprunter. Je recommanderais ce premier délicieux roman aux bourreaux de travail qui perdent leur vie à la gagner injustement.

Extrait : 

« Pour calmer son anxiété de performance et économique des secondes Diane compte perpétuellement le nombre de pas séparant son appartement de son travail de marches entre chacun des étages de secondes entre son bureau et celui de la femme qu’elle déteste le temps que ça lui prend pour remplir une bouteille d’eau attendre chez le médecin que le photocopieur finisse sa phase de réchauffage… »


© Photo, billet, sauf l’extrait de Mireille Gagné, Denis Morin, 2020


dimanche 24 mars 2019

Entretien avec Mireille Gagné



Cette écrivaine possède deux pôles créatifs : la poésie et la nouvelle. Aucun mot de trop pour toucher le coeur et l'esprit. Voyons ce qu'elle a à nous dire.


Comment vous est venu le goût d’écrire ?

J’ai d’abord toujours aimé beaucoup la lecture. Depuis que j’ai appris à lire, je dévore pas mal tout ce qui me tombe sous la main. Je lis presque à 100 % de la littérature québécoise. J’ai écrit de la poésie à partir du cégep. J’ai ensuite commencé l’écriture de la nouvelle à l’université et j’ai publié mes premiers recueils de nouvelles et de poésie alors que j’avais 28 ans.

Est-ce le sujet qui appelle la forme (nouvelle, poésie) ?

Ce sont effectivement les premières phrases qui me viennent en tête qui appellent la forme du texte. Si j’ai une phrase poétique, ce sera de la poésie; si c’est une idée plus conceptuelle, ce sera sans doute une nouvelle. Mais il est certain que mes nouvelles sont très poétiques et que ma poésie est souvent très narrative. Les deux formes se suivent de près.

Mireille l’écrivaine est-elle si différente de Mireille de la ‘’vie ordinaire’’ ?

Je crois qu’elles sont extrêmement différentes, car elles ne se côtoient que très rarement dans la vie quotidienne. Mais la nature les unit. C’est la passerelle entre les univers, un premier très pratique, et un second plus métaphorique.

Le territoire est très présent dans vos écrits, dans quel lieu physique ou psychologique écrivez-vous ?

J’ai deux lieux d’écriture dans ma tête. Le premier : je suis assise à l’Île aux grues au beau milieu d’un petit chemin qui mène à la grève. C’est une colline entourée de champs de trèfle. C’est un territoire que je connais très bien pour y avoir passé mon enfance. Le second : il est arrivé plus tard dans ma vie. C’est un lieu en plein cœur de la ville, à Québec, en face de Place Laurier, dans un abri d’autobus. Il est aux antipodes de ma jeunesse à la campagne, soit la ville. Il représente le quotidien effréné qui me poursuit.

Votre écriture est précise, d’une précision chirurgicale, avez-vous déjà songé aux sciences, aux mathématiques, à la musique classique ?

J’ai étudié en informatique de gestion au cégep. Malgré que je n’aimais pas vraiment ce domaine, je remarque qu’il puisait dans une de mes forces, celle de la raison et de l’équilibre. Le nombre de poèmes, la division du recueil, la conceptualisation derrière, la rythmique des mots…  Le fait qu’il ne reste jamais un mot de trop dans mes textes, cela répond à mon esprit cartésien. Je dois toutefois faire très attention de mettre en veilleuse cette caractéristique dans mon processus de création et de la faire intervenir seulement vers la fin, sinon je n’arriverais jamais à créer.

Avez-vous ou non un rituel d’écriture ?

Je n’ai aucun rituel d’écriture. Comme je travaille à temps plein et que j’ai des enfants en bas âge, je prends l’écriture quand elle passe. S’il faut que j’écrive sur une facture d’épicerie, je le fais. J’essaie de trouver un peu de temps par-ci par-là, mais quand l’inspiration arrive, c’est comme un tsunami, je dois mettre sur papier les idées sinon je les perds.

Écrire, c’est être libre. Qu’en pensez-vous ?

Particulièrement pour moi, écrire représente la liberté, car c’est le temps que je me donne pour exister en dehors du quotidien. C’est comme une vie parallèle qui se crée à mes côtés.

Avez-vous déjà songé à écrire un polar ou un scénario de film ?

J’aimerais bien écrire un scénario de film. On m’a dit à plusieurs reprises que mon écriture était très imagée. J’ai un projet potentiel avec un ami cinéaste, un retour sur mon recueil de nouvelles Le syndrome de takotsubo. À suivre…

Comment décririez-vous votre écriture en cinq mots ?

Je vise à ce que mon écriture soit le plus possible : concise, profonde, lumineuse, réflexive, innovante.

Qu’évoque l’œuvre Hommage à Rosa Luxembourg de Riopelle ?

Cette œuvre représente pour moi la liberté, la force, le chaos et l’équilibre parfaits de la nature, la migration, la chasse, la création, mon père. C’est une œuvre magnifique, c’est un recueil de poésie en soi. On pourrait y faire des millions de lectures. Elle me touche particulièrement, car mon père a connu Riopelle alors qu’il était guide de chasse et cette œuvre me donne accès à son univers et à sa beauté.

La lumière surgit-elle au-delà de l’apparent chaos du monde, à la manière des portraits de Rembrandt ?

Je crois que pour prendre conscience de la lumière, il faut creuser dans l’ombre et dans le chaos. Alors surgit la lumière dans toute sa profondeur.

D’autres projets en vue ?

Je suis en train d’écrire un 4e recueil de poésie, sur la légèreté cette fois. Je ne sais pas encore quelle forme il va prendre, mais quelques personnages ont surgi… d’autres restent à venir. Je laisse le tout prendre forme tranquillement.

© Photo, Denis Morin, 2019
    Entretien, Denis Morin, Mireille Gagné, 2019

dimanche 17 mars 2019

Minuit moins deux avant la fin de monde de Mireille Gagné



Me voici avec le troisième recueil de Mireille Gagné intitulé Minuit moins deux avant la fin du monde, recueil publié en 2018 aux éditions l’Hexagone.

Ce livre a comme prémisse l’horloge de la fin du monde créée en 1947 par des scientifiques liés à l’Université de Chicago dans un contexte de Guerre froide.  Selon les directeurs du Bulletin des scientifiques atomistes de cette institution, à l’aube de 2018, nous étions à deux minutes avant minuit, soit la fin du monde. D’ailleurs, la poète le note bien en préambule de son recueil.

Mes impressions : Un brin d'inquiétude permanente qui plane. Une course à la montre qui débute, course contre la bêtise, la destruction des écosystèmes. L’humain n’en est pas à ses premières aberrations. La Terre se fait peler l’écorce. Les capitalistes en extirpent les pépins, mais jusqu’à quand avant les soubresauts, les contrecoups, le point de non-retour ? La poète dresse un tableau désolant, un constat de nos incohérences, de nos absurdités.

Somme tout, je ne m’éterniserai pas en commentaires ni en indéterminables discours sur la recherche d'exoplanètes. Ce recueil est un livre-coup de poing qui réveille son lecteur.  J’en recommande la lecture que vous soyez écolo et encore plus si vous vivez dans le déni de l’urgence climatique.

Extraits :
« Arpenter le fossé de l’autoroute
à la recherche d’une bouteille
portant comme message
un long silence.  »

« Les revenants continuent d’affluer
devant elle
l’horloge indique presque minuit moins deux
c’est le dernier passage pour rentrer. »

« Elle n’a pas compris d’où provenait la famille de canards
coincée sur le terre-plein entre deux voies rapides
n’a jamais su si elle avait survécu
dans le rétroviseur
les souvenirs are closer than they appear. »

« Elle ne se retourne pas
la peau reste derrière
son corps
d’une blancheur aveuglante
même les satellites captent le signal. »


© Photo, texte du billet,
    sauf les extraits de la poète,
    Denis Morin, 2019

jeudi 14 mars 2019

Les hommes sont des chevreuils qui ne s'appartiennent pas de Mireille Gagné


Ce deuxième recueil de Mireille Gagné fut publié en 2015 aux éditions l’Hexagone.


Mes impressions... Le recueil est construit sur la forme du diptyque avec d’une part la proie et d’autre part le prédateur. Entre les deux, il y a une trace de sang : celui que l’on verse, celui que l’on fait verser. L’intention de la bête de vivre, de survivre, tandis que chez l’humain on va en eaux troubles, selon les enjeux éthiques, politiques, économiques, idéologiques. Ces enjeux interfèrent dans la décision de laisser vivre ou d’abattre la bête. Ces mêmes enjeux sous-tendent les rapports humains.

L’oiseau chute, la victime tombe dans la fosse. On se demande finalement ce qui distingue l’humain de la bête et ce, depuis la nuit des temps.

À Lascaux, on peignait et dessinait des animaux. On imprimait ses mains, gestes incantatoires pour obtenir une meilleure chasse.

S’ensuit la domestication du chat, du loup devenu le chien, du furet, des bovidés, des ovins, de la volaille. On change maintenant de décor. On passe des forêts et des plaines aux fermes-industries. La bête sacrifiée vous arrive dans un emballage en pellicule et styromousse.  Les normes d’hygiène et les rites s’ajoutent dans le processus.

Or, la poète ne condamne ni ne juge, elle capte comme une caméra et nous redonne les faits de sa fine observation.

Je défie les professeurs de philosophie et d’anthropologie du niveau collégial d’étudier ce recueil en classe avec leurs étudiants.

Si au-delà de toute vie si éphémère soit-elle, on nous incitait à la célébrer parce que la mort finit par nous rattraper tôt ou tard. Une balle perdue, le fil d’une lame ou une morsure fatale. Tout est possible.

Mireille Gagné possède une plume toute aussi percutante que pertinente.

Extraits :

« Après chaque massacre
Je nettoie les traces de sang
Il ne faudrait pas que l’on croie que c’est moi
La bête »

« Si la mort est trop lente
Donnez-moi le corps d’une hirondelle
Pour m’écraser contre votre fenêtre »

« Je connais la hauteur
Le contact rugueux de ma joue
Sur l’asphalte
Le ciel recrache
Ses cartouches vides »

« Tout commence
C’est ici que je me lève
Pour exister »

©  Photo, texte de ce billet, Denis Morin
     sauf les extraits de la poète, 2019


samedi 9 mars 2019

Les oies ne peuvent pas nous dire de Mireille Gagné



Native de l’Isle-aux-Grues, la poète Mireille publiait en 2010 aux éditions l’Hexagone le recueil de poésie Les oies ne peuvent pas nous dire. Les textes sont concis, précis, sans mot superflu. On va directement aux images et aux émotions.

Mes impressions… Le fleuve Saint-Laurent passé Québec s’ouvre tel un oiseau qui déploie ses ailes. L’entonnoir s’élargit et les marées surviennent. C’est dans ce décor bucolique au climat rigoureux qu’elle a grandi, à l’école des saisons, bercée par l’eau, les vents, la voix de sa mère, la présence de son frère, la chorégraphie des oies.  Enfant, elle s’imaginait en devenir une.

Un jour, son père chasseur et guide de chasse ému lui offre comme cadeau une oie. La gamine ne sait pas si elle doit l’accepter ou la refuser, ébahie par la mort qui a frappé un si bel oiseau. Nature morte.

Le sang macule le plumage blanc. Les oies se mettent en pots. Les oies se mettent en mots. La vie ressort toujours vibrante à tire d’aile. Dans ce recueil, s’opposent la femme qui porte l’enfant et l’homme qui abat l’oiseau comme gagne-pain.

Mireille se revoit courant dans les herbes hautes, les joncs, file l’anguille, s’agite un cormoran. La voix de sa mère lui parvient au loin. L’enfant veut les battures, les berges, le spectacle des oies. Juste les oies, toutes les oies pour elle.

L’enfant se sait insulaire, isolée au milieu du fleuve. Parfois les cieux deviennent incertains comme une eau trouble, une encre, puis les vents chassent les nuages ou bien encore soufflent la neige en poudrerie. Le duvet cristallin des flocons est alors avalé par le fleuve.

En lisant ce merveilleux recueil de Mireille Gagné, j’avais en tête L’hommage à Rosa Luxembourg de Jean-Paul Riopelle, cette effervescence céleste en plongée et en contre-plongée. Par les mots de la poète, je vois et j’entends les oies. La nuée se déploie dans l’azur. Le passage des oies devient des esprits, des âmes, des fragments d’éternité pour l’enfant rêveuse. En fait, tout provient du ciel et tout y retourne, sauf celles abattues par le père, l’oncle et les hommes du village. L’immensité devient décor, engouement, saveur du terroir, occasion de méditer avec ces oiseaux qui se mêlent aux nuages et au rivage.

Ce recueil me laisse tout simplement dans le ravissement.

Extraits :
« La banquise s’incruste en courtepointe
je glisse entre les mailles
usée sous les coutures
si minces que les ongles passent au travers
si fragiles que les pensées s’étirent jusqu’au sol
il n’existe pas de reprisage au point de croix »

« Le vent déchire la toile
du bout de l’aile
brise l’horizon
mon père étire son cou
ses pieds basculent jusqu’à l’aube
le temps est venu pour la migration des âmes
si j’arrivais à volet je laisserais mon être se soulever »

« Les hommes plantent leur tête
à marée basse
une âme souffle mes cheveux
quand le printemps s’habille de vert
mon père chasse l’éternel »

« Le poids du monde dans son bec
sur mes épaules
l’oie
appelle la migration
à grands coups d’ailes
au-delà des nuages
je sens chavirer l’horizon »

© Photo et texte du billet,
     sauf les extraits de la poète,
     Denis Morin, 2019

mardi 26 février 2019

Le syndrome de takotsubo de Mireille Gagné



Mireille Gagné est une poète publiée aux Éditions l'Hexagone et nouvelliste aux Éditions Trampoline et aux Éditions Sémaphore.

Tout récemment, j'ai eu la joie de l'entendre lors d'un Dimanche en poésie organisé par l'organisme de Saint-Eustache Toulèsarts. Les participants de l'événement ont pu noter l'assurance de cette jeune écrivaine native de l'Isle-aux-Grues qui vit à présent à Québec.

Je dois avouer que ses livres font partie des quatre rayons de bouquins en réserve. Je souffre de boulimie littéraire. Une amie m'envoie un courriel pour me partager son bonheur livresque du moment, soit Le syndrome de takotsubo.  C'était le signe attendu pour en ouvrir la couverture. Je n'en suis pas déçu, loin de là. Ce magnifique recueil paru chez Les Éditions Sémaphore en 2018 se compose de 17 nouvelles de destins où la vie et la mort se défilent comme en un tango d'Astor Piazzolla avec des soubresauts, des chutes pour nous surprendre, nous ravir, nous laisser bouche bée. On pourrait dire qu'il s'agit du syndrome du cœur brisé. Ce thème est le fil conducteur de ce recueil de nouvelles.

La plume est précise, habile. Aucun mot n'est en trop. Tout se tient et on retient son souffle à certains paragraphes. On y traitera de l'obsession du temps, d'un secret de famille, du fait de se choisir soi-même, des bonsaïs, des temples japonais où l'on y attend l'apaisement, des oies qui tournoient dans le ciel, du désespoir de l'autre qu'on ne sait pas toujours cerner au bon moment.

Cette jeune écrivaine travaille en orfèvre.  Je vous reviendrai plus tard avec sa poésie. Un nom à retenir.

© Photo, texte, Denis Morin, 2019