Aucun message portant le libellé littérature. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé littérature. Afficher tous les messages

jeudi 19 août 2021

Entretien avec Régine Ghirardi

 

La magie du virtuel abolit les frontières réelles. Nul besoin de passeport. Par un truchement d’influx électriques, les questions filent vers la France et les réponses reviennent au Québec. Cette romancière de grand talent et moi, nous avons en commun d’apprécier le mouvement préraphaélite, elle avec le peintre Anthony Frederick Sandys et moi avec John William Waterhouse. Aujourd’hui, Régine Ghirardi a bien voulu répondre à mes questions. Bonjour Régine. Bonne découverte aux lecteurs et lectrices !


Quels furent les prémices du roman Villa des orangers ? Sandys ou le vin Brunello ? 

Bonjour, Denis et merci infiniment pour tous ces compliments. Oui, nous partageons la même passion pour les PRB, chose assez rare dans le monde de l’art.

En ce qui concerne les prémices de Villa des orangers, il est clair que la toile Marie-Madeleine de Sandys a été le déclencheur du personnage de Maria-Maddalena. Cette peinture « est venue à moi » lors de mes nombreuses recherches en galerie d’images sur le net. J’étais en quête d’inspiration, de coïncidences... Dès la découverte de cette toile, il s’est produit une synchronicité relationnelle entre le personnage et la peinture. Puis, plus tard, le même phénomène s’est renouvelé entre Claudia et Maria-Maddalena.

Il reste néanmoins que le moment clé, celui qui m’a donné l’élan d’écrire Villa des orangers,  est venu de l’odeur des fleurs d’un oranger...

Vous décrivez Florence comme si vous y aviez vécu. Comment fait-on, recherche ou autrement ? 

Lorsque, dans un parcours créatif, on est mû par la nécessité absolue de découvrir une réalité, ou du moins de s’en rapprocher au plus près, on décuple ses forces et ses possibilités. C’est ce que j’ai fait. Pendant deux ans, avec Google Earth et Google Street View, et à raison de 2 heures quotidiennes, j’ai sillonné inlassablement la Toscane, Florence et Montalcino.

J’ai également visionné quantité de vidéos, cuisiné sans relâche toutes sortes de plats italiens, suivi des blogs de voyages. J’ai étudié l’histoire des Médicis, les civilisations qui ont suivi, la politique à travers l’histoire incroyable de ce peuple, son économie, sa géographie, son climat, sa culture cinématographique et artistique. Sa musique, sa littérature…

J’ai eu l’impression que Claudia c’était vous et Marc votre époux… Est-ce que je me trompe ? Disons que Claudia est aussi solaire que vous l’êtes…

Merci pour le gentil compliment ! Non, Denis, vous ne vous trompez pas. Notre couple est ainsi. Nous cultivons l’amour et la joie et vivons dès que c’est possible dans le moment présent. Je pense qu’avoir repris dans le livre notre mode de fonctionnement, apporte à ce dernier beaucoup de sincérité et de fraîcheur. Après, forcément, on est obligé de se livrer sans pudeur…

Comme Claudia, vous avez étudié la langue arabe. Avez-vous d’abord été séduite par les arabesques de l’écriture ? Que cela vous procure-t-il ?

Non, la calligraphie arabe m’a même effrayée dans un premier temps, me donnant le sentiment que je n’y arriverais pas. Ensuite, son esthétisme m’a envoûtée. En ce qui concerne l’apprentissage de la langue arabe, cette démarche consistait pour moi en un mouvement fraternel vers l’autre, auquel nous sommes tous conviés pour mériter notre statut d’humain. Après ces 13 années d’études, je ressens une très grande fierté. J’ai également enseigné l’alphabet arabe et des poésies de Mahmoud Darwich à certains de mes petits-enfants.  (Je précise tout de même que je suis issue d’une famille raciste). Comme quoi, il n’est pas impossible de changer la donne.

Combien cela vous a-t-il pris de temps pour écrire cette œuvre de 540 pages ?

Cela m’a pris exactement 5 ans, comprenant recherches et écriture.

Vous avez sans aucun doute une formation en histoire de l’art ? Est-ce que vous peignez ?

Non, Denis. Je n’ai à mon actif qu’une seule année passée aux beaux-arts. Toutes mes connaissances, mes études et recherches sur l’art proviennent d’un investissement personnel depuis mon adolescence. C’est une quête sans limite, un besoin d’art comme de nourriture. Un « état d’être » sans lequel je n’aurais jamais réussi à rejoindre mon cœur et mon âme.

En ce qui concerne la peinture, oui, il m’arrive de peindre. Par cycles où je ne fais que ça. 

L’écriture est-elle thérapeutique ou tout bonnement créatrice ?

Non, l’écriture n’est pas du tout thérapeutique pour moi. Je ne suis guidée que par ce besoin irrépressible de cultiver la joie et le bonheur coûte que coûte, comme un devoir de gratitude à la vie.

Avez-vous déjà abordé d’autres genres littéraires (nouvelle, conte, poésie, théâtre) ?

Non, sauf la poésie durant toute ma jeunesse.

Écrivez-vous avec un plan préétabli ou non ?

Oui, pour la trame générale que je découpe en plusieurs parties. Ce plan est comme une sorte de carte qui me permet de savoir vers où je dois naviguer pour m’approcher du port. Ensuite, toutes les escales sont permises, ainsi que les changements de cap et changements du personnel naviguant. Et, bien sûr, les fêtes à bord sont totalement improvisées !

En lisant votre roman, me revenaient en tête La chanson des vieux amants (de Brel, version Melody Gardot) et Dance me with the end of love de Leonard Cohen. C’est superbe de décrire l’amour des jeunes, des couples matures et des couples âgés comme celui de Maria-Maddalena et Alexander. Vous est-il plus difficile de parler de ce couple ou de celui de Hicham et Mirella ?

Mais quel bonheur de découvrir que, pendant la lecture de Villa des orangers, ces deux chansons ont habité votre esprit ! Je suis sans voix. Je les ai réécoutées, j’ai vu ce que vous avez pu voir et j’ai pleuré d’émotion… Je suis extrêmement touchée et fière de voir Villa des orangers associé à ces deux monuments de la chanson. Merci Denis, pour cette confidence.

Quant à l’amour, je peux en parler facilement quel que soit l’âge du couple amoureux. Les ressentis, les réactions sont universelles, même si je reste persuadée qu’ils sont de plus en plus intenses avec l’âge…

Pensez-vous déjà à d’autres projets ?

J’ai plusieurs livres « en futur », plusieurs histoires qui sont venues à moi toutes seules, soit en rêve, soit en méditation pendant de longs trajets en voiture.

Je ne peux créer que si des scénarios s’imposent, s’infiltrent et m’envahissent. Ensuite j’écris simplement le plan de ce que j’ai vu et ressenti pendant ces visions.

Les histoires sont donc prêtes. J’attends de pouvoir retrouver le calme et l’isolement nécessaires à l’écriture lorsque la promotion de Villa des orangers me laissera plus de temps. 

L'écriture est-il un envoûtement qui ne peut être brisé ?

Sincèrement, oui, puisque je crois que l’écriture ne dépend pas uniquement de nous.

 

© Photos, Régine Ghirardi, 2021. Crédits photos, Maëlys Caous-Ghirardi (pour la 1ière photo), Dr Thierry van der Chouinaert (pour la 2e photo). Billet, Denis Morin, Régine Ghirardi, 2021.

 

 

 

 


samedi 31 juillet 2021

Les jours sang de Éric de Belleval

 

Éric de Belleval, écrivain et peintre, nous propose en 2021 chez Les Éditions Sémaphore un roman, Les jours sang. C’est son cinquième roman à ce jour dont le troisième avec la présente maison. 

Imaginez quatre larrons en foire se rendant dans un magasin de grande surface pour s’approvisionner en denrées et que l’un d’eux se fasse tirer dessus. Vraisemblablement, un accident si bête. Un client un peu niais a pris l’un d’eux comme cible. Défense de son ami gérant ou réflexe de chasseur ? Le policier Brisebois arrivé sur place craint le pire. Y aura-t-il vengeance ou pas contre le propriétaire du fusil ? Est-ce que le sang versé appelle inévitablement la loi du talion ? Je n’en dirai pas davantage.

L’auteur soutient un bon rythme. Cela fait penser à un road movie. La psychologie des personnages est sommairement brossée. On sait à qui on a affaire. Aucune perte de temps ou d'intérêt. Le texte est savoureux et hybride, en ce sens qu’il contient des québécismes et parfois des termes plus près d’expressions françaises. Excellente lecture pour décrocher du bureau.

Bref, je vous en recommande la lecture. 

Extrait :

« La balle avait pénétré dans l’oreille gauche, emportant tous les bruits, tout l’avenir, tout ce qui pour l’éternité se passerait au-dessus des genoux des directeurs du Walmart. En retombant sur le sol, son visage s’incrusta d’éclats de verre. À présent, dans la flaque, le rouge dominait nettement. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de É. de B., Denis Morin, 2021


mercredi 14 juillet 2021

Quand le vent soulève les coiffes de Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe

 

Un jour, la romancière Béatrix Delarue et la comédienne Lorraine Lapointe m’annoncèrent leur intention de se lancer dans une époustouflante aventure littéraire, celle d’un roman à quatre mains sur le thème des Filles du Roy. Donc, sur la Nouvelle-France. La première est Française et la deuxième est Québécoise. Toutes deux sont aussi poètes.

Au bout de réunions d’écriture sur Skype et d’échanges via courriel, elles sont parvenues à bon port en livrant Quand le vent soulève les coiffes, roman paru en deux tomes, chez Ex Aequo, dans la collection Hors Temps, au printemps 2021. On couvre l’époque 1666 à 1680. Madeleine et Marguerite par des revers de la destinée sont admises à l’Hospice de la Salpêtrière à Paris, où bon nombre d’orphelins et d’enfants de familles modestes y aboutirent. Elles y grandissent, se lient d’amitié et comprennent bien vite que leur destinée sera de traverser l’Atlantique et d’épouser un colon.

À force de résilience, de patience et d’invocations lancées vers le Ciel, elles arrivent à s’enraciner dans ce Nouveau-Monde faits de saisons, d’écarts thermiques importants, de labeur et de dangers divers.

Fait à noter que les personnages de Nicolas Audet dit Lapointe et Madeleine Despres sont les ancêtres paternels de Lorraine Lapointe.

En outre, Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe ont réussi haut la main à écrire une histoire fascinante où on ne sent pas les coutures, les chuchotements de coulisses, le montage de textes, comme si elles chantaient sur scène à l’unisson. Elles ont eu la rigueur de se documenter sur le vécu des gens du 17e siècle en France et en Nouvelle-France. Dans cette œuvre littéraire, on y décrit surtout la condition des femmes et des enfants. Rien n’est laissé au hasard.  Ce roman ferait une télésérie ou un film magnifique.

Si j’étais prof de littérature ou d’histoire, j’inscrirais ce roman aux lectures obligatoires.

En conclusion, Quand le vent soulève les coiffes, je vous dis que c’est de la trempe de Charles Dickens.

Extraits :

« Marguerite éparpille des feuilles de sauge, thym, camomille, menthe, citronnelle et guimauve. Elle apprend à les reconnaître : la valériane, la digitale et l’hellébore. Elle ferme les yeux, inspire à pleins poumons les bonnes odeurs loin des puanteurs des chambres des malades. »

« Ici tout est gigantesque, les montagnes semblent toucher le ciel, cette plage de sable chaud est trompeuse, j’ai trempé mes pieds dans une belle eau bleue, mais si froide pour un mois d’août. J’ai ramassé des cailloux du rouge au turquoise, je les ai mis dans un petit sac de jute, les conserve précieusement pour les enfants que j’aurai. Marguerite et moi, Madeleine, ne serons probablement plus ensemble après le choix de nos maris, sauf si le sort en décide autrement. »

« Dame Gasnier, nous les aurons désirés ces vaisseaux, cette année, nos habitants ont besoin de faire des bonnes affaires et de vendre les produits de leur terre. Ils ont déjà commencé à engranger. En espérant que toutes les marchandises sur le navire ne soient point avariées vu le délai. On pourra se dire qu’à peine arrivés, il sera déjà temps pour eux de lever l’ancre avant la saison des glaces. Chère amie, vous devez avoir hâte de revoir notre demoiselle Estienne. »

 

© Photo, billet, sauf les extraits de B. Delarue et de L. Lapointe, Denis Morin, 2021.


mardi 13 juillet 2021

Entretien avec Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla est d’une douceur apaisante et d’une polyvalence assumée. Cet intello créatif s’intéresse à la danse, à la poésie, à la nouvelle, au roman. Maintenant enraciné au Québec, son esprit curieux le pousse parfois vers l’Europe. Il a été publié en France, en Italie et au Québec. J’ai cru bon vous le présenter. Nous le remercions d’emblée de se prêter à cet entretien.

Mattia, vous êtes originaire de Turin (Torino), sise dans les Alpes, c’est déjà un peu la France ?

Torino est située près de la frontière avec la France. Le dialecte piémontais pourrait ressembler dans sa sonorité et dans son vocabulaire à la langue française. Pourtant, ce n’est pas ma Torino. Ma Torino est multiculturelle, nuancée par les origines de personnes arrivant d’autres régions italiennes et arrivant aussi des pays de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est. Ma génération ne parlait presque plus, ou peu, les dialectes italiens, parlait un seul italien, et pratiquait l’anglais et le français. Au XIXe siècle, la puissante nation de la France a contribué à l’unification étatique de la péninsule italienne. Mais pour moi, à l’adolescence, la France (Paris) identifiait le lieu de vie d’écrivain.e.s et une possibilité de voyage et de vie.   

Votre fascination pour la danse est-elle apparue avant celle pour la littérature ?

Grâce à mes parents, j’ai été toujours un lecteur passionné. J’ai écrit de la poésie à l’adolescence. À l’époque, j’avais une idée romantique, mythique, de l’artiste. C’était une façon de me protéger, de ne pas regarder la réalité qui m’entourait. Maintenant, la création me sert à voir, atteindre, capter, critiquer, questionner la société.

La rencontre avec la danse s’est faite par hasard : à la fin de l’école secondaire, j’ai choisi Arts de la scène et non littérature ou philosophie pour mes études universitaires. En effet, à l’université de Torino, le cursus en Arts de la scène était en pleine expansion, alors que les études littéraires stagnaient. À la première session, je me suis inscrit au cours Histoire de la danse et du mime. Je me suis aussitôt passionné pour les traditions et les pratiques. J’ai intégré une compagnie de danse-théâtre universitaire. J’ai essayé de voir tous les spectacles qui étaient proposés à Torino, où, dans les années 1990, on proposait une programmation assez restreinte. Ensuite, en France, puis en Belgique, j’ai pu me nourrir à volonté de toute sorte de créations en danse (en France, les billets étaient aussi plus accessibles – même, aujourd’hui, par rapport au Québec).

Avez-vous déjà dansé du ballet et de la danse contemporaine ?

Pour moi, oui. J’ai suivi des cours dans différentes disciplines dansées. Mes plus beaux souvenirs : des cours en modern dance à Turin ; en mouvement contemporain à Bruxelles ; en danse baroque française et en danse contemporaine à Paris. J’ai toujours dansé pour moi. Je n’ai jamais eu le désir de devenir danseur professionnel, de danser devant un public. J’avais envie de collaborer avec des projets avec des danseur.e.s et des performeur.e.s.


Si je vous dis ‘’Méfiez-vous des eaux dormantes’’, ça vous dit quoi ?

Errance : le narrateur Stefano (mais aussi d’autres personnages) dévoile progressivement la pluralité de son caractère, la multiplicité de ses passés. Dans la logique du roman, on découvre un passé étonnant, inattendu, qui provoque une mise en doute par le lecteur de ce qu’il avait compris des thématiques du livre.

Au nord de ma mémoire : les personnages fabriquent leur être social en subissant ou en réagissant à des situations. Dans d’autres textes, ceux versifiés, les personnages ne montrent que des détails de leurs existences.

En lien avec mes œuvres, j’entendrais cette expression comme : arrêtez de vouloir tout comprendre, tout reconnaître, tout juger, tout posséder d’une personne. On ne peut pas. Les personnes les plus discrètes et les plus tranquilles ont leurs nervosités et leurs tensions. Une personne peut être un animateur radiophonique exubérant, et en même temps un solitaire qui ne lit que du Pascal et du Simone Weil. Chaque être humain est tellement complexe. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires.

Dans Errance et Au nord de ma mémoire, parus chez Annika Parance, qu’est-ce qui est autobiographique ? Ou du moins, vous me semblez partir de vos migrations comme terreau créatif… Est-ce que je m’égare ?

Je suis né en Italie, j’ai habité en France et j’habite au Québec… donc, la recherche de la part autobiographique dans mes œuvres pourrait sembler banale… pourtant, chercher l’auteur.trice dans son œuvre est une habitude qui influence trop ce qu’on écrit, ce qu’on publie, comment on parle des œuvres dans les chroniques et dans la presse. Cela porte à une image de la littérature soutenue par l’industrie du livre qui met en évidence des œuvres se fondant sur la vraisemblance, sur la linéarité du développement narratif, sur des récits où les personnes/personnages sont tous construits et définis de la même manière, par des paradigmes psychologiques (même dans des œuvres fantastiques ou dystopiques). En création littéraire, au début, plusieurs étudiant.e.s écrivent de la poésie comme si elle n’était qu’un art intime, une continuation écrite de l’existence de l’écrivain.e, ou bien comme si l’écriture n’était qu’un exercice thérapeutique ; ensuite, on découvre par la pratique des arts l’immensité de leurs formes et de leurs usages. En autofiction aussi, on cherche trop la psychologie de l’auteur.trice dans l’œuvre. Les œuvres brillantes en autofiction (qui apportent d’importantes réflexions politiques, sociales ou intimes) se distinguent par les traitements littéraires et fictionnels que les écrivain.es ont choisi.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture ?

Émotion, événement, dialogue, fait divers, des marmottes habitant dans ma rue… tout peut déclencher l’une de mes créations. Par contre, mon désir d’écrire se nourrit toujours de mon plaisir de penser à comment trouver le bon moyen littéraire pour parler de ce détail qui a retenu mon attention.

Avez-vous songé à l’écriture d’un opus bilingue français-italien ?

Pour l’instant, j’ai énormément à explorer en français. La rédaction d’un deuxième roman, dans le cadre de ma thèse en recherche et création, et la publication d’Au nord de ma mémoire, me paraissent clôturer une étape de travail, qui m’a posé devant des premiers choix, des premières tentatives, et qui m’ont également rendu visible l’étendue des possibilités thématiques et techniques que je peux expérimenter pour écrire des histoires. 

J’explore l’intégration de mots et de phrases appartenant à d’autres langues dans mes œuvres en français. Par exemple, au début d’Au nord de ma mémoire, dans les parties « Résistances » et « Non-lieu », j’ai intégré des mots en langue étrangère dans chaque narration poétique, en prose et versifiée. Pendant l’une des étapes de réécriture, j’ai tout enlevé, parce que c’était gratuit, ça n’ajoutait rien à la logique de l’œuvre.   

                                    Mattia Scarpulla a codiré avec Sophie-Anne Landry                                                                      l'oeuvre collective Épidermes.

Dans votre imaginaire, comment cohabitent l’italien et le français ? 

Premièrement, la structure grammaticale italienne me sert souvent pour créer rythmiquement certains passages.

Deuxièmement, si j’écris mes œuvres en français, l’italien peut intervenir comme outil de caractérisation de personnages ou de situations. Deux exemples :

Dans Errance, les dialogues sont en italien quand on plonge dans le passé du narrateur Stefano ; je voulais faire ainsi ressentir la remémoration de ses origines italiennes, le souvenir de ses parents et de sa meilleure amie.

En parlant avec ma mère, je me suis aperçu que dans mon premier recueil poétique en français, journal des traces, précisément un quart des poèmes sont écrits, entièrement ou en partie, en italien ; je voulais exprimer les mêmes sensations et les mêmes détails de vie dans deux langues, parce que je voulais montrer comment j’avais retrouvé les mêmes situations dans différents territoires, et comment je les avais vécues comme des expériences nouvelles.

Écrivain du silence ou du tumulte ? de nuit, de jour ?

J’aime le silence après ou avant les voix humaines, il peut se remplir de musique, de bruits de la rue, même du trafic. J’aime le silence urbain.

Le tumulte surgit dans mes œuvres et je le cherche dans mes lectures.

Écrivain du jour, depuis toujours. La nuit est dédiée à l’amitié, aux concerts, aux spectacles de théâtre et aux séries-télés.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’en ai plusieurs, ils façonnent mes temps de création. Un exemple : juste avant de commencer ma journée, le matin tôt, je lis à voix haute un passage d’un livre. Je commence à écrire en retenant la puissance de la prose d’autres écrivain.e.s (je recommande d’essayer avec la traduction française des nouvelles d’Alice Munro).

Quel est le livre / le film / l’œuvre qui vous fascine ? Pourquoi ?

C’est difficile! Trop! Je recommande quatre redécouvertes en lien avec mes expériences d’écriture actuelles :

Livres : Other Voices, Other Rooms (Les domaines hantés) de Truman Capote, 1949. Svy fantastiske Fortaellinger (Sept contes gothiques) de Karen Blixen, 1934.

Films : Le fate ignoranti (Tableau de famille) de Ferzan Özpetek, 2001. Le passé d’Asghar Farhadi, 2013.


© Photos, Mattia Scarpulla et Annika Parance Éditeur et Tête Première; photo Au nord de ma mémoire, Denis Morin; entretien, Denis Morin, Mattia Scarpulla, 2021.


dimanche 20 juin 2021

Souffles avant de Geneviève Catta

 

La vie nous envoie des clins d’œil et fait en sorte que nos mots trouvent un écho chez une autre. Par hasard, Geneviève Catta et moi, nous avions écrit sur nos blogues respectifs un poème relatif au deuil d’un proche disparu. Ce même jour, nous nous sommes salués, puis depuis ce temps, nous nous suivons l’un l’autre en écriture. D’habitude, elle écrit de la poésie. Mais cette fois-ci, elle ose dans le recueil de nouvelles Souffles avant paru en 2021 chez Le lys bleu.

Dans Chat ris, va, ris!, un félin est montré dans différents contextes liés à l’histoire de l’art. C’est amusant. Dans Candidat 38, un violoniste virtuose n’évolue tout de même dans les normes sociétales. Dans Cavale et Corde raide, la trahison est toujours possible.

Je n’expliquerai pas tout. Ça devient embêtant de trop en dire. On doit conserver à un livre sa part de mystère. Geneviève Catta aborde en nuances les thèmes de la mort, de l’absence, du désir retrouvé, de la solitude. On sourit, on est ému. C’est fin, subtil, humoristique, un brin cynique, résolument en harmonie avec la vie.

Vivement, un nouvel opus, mais un roman cette fois-là ! Je lui en lance le défi.

Extraits :

« Il y a bien plus que les lettres et les mots. Il y a le blanc. Le blanc, c’est ce que les mots ne disent pas. Pareil en photo. Pareil de ton côté de la vie. Pas pareil du mien depuis. »

« Leurs gestes sont aisés, dégagés – ce sont les premiers que l’on apprend, seul, après être parti du nid familial; les mêmes que l’on désapprend quand l’autre emménage avec nous, et que l’on réapprend encore quand on le quitte ou qu’il part. Toujours, ils retrouvent leur trame désarmante. »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Catta, D. Morin, 2021


dimanche 13 juin 2021

Au nord de ma mémoire de Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla cultive le mystère. On sait de lui que c’est un intellectuel de haut calibre s’intéressant à la danse, aux lettres et aux langues. Il est né à Turin, puis il a transité par la France et la Belgique avant de venir s’installer au Québec.

Tout récemment, il a publié le fulgurant roman Errance chez Annika Parance Éditeur et il a codirigé le recueil collectif Épidermes chez Tête Première. Nous le retrouvons ici dans Au nord de ma mémoire, dans la collection Sauvage, toujours chez Annika Parance Éditeur. 

On touche ici à la poésie. L'absence de ponctuation libère la lecture et confère contre toute attente du rythme aux textes. Mattia dénonce le musèlement des citoyens et nos vies codifiées. Il s’interroge sur la communication facile ou opaque entre les êtres. Fasciné par les corps et les mouvements, à l’instar de Rodin, il fragmente et assemble les membres. Il chorégraphie les intentions, les départs et les retrouvailles. Loin d’être une âme en peine, je perçois le citoyen du monde qui embrasse la vie et les liens humains dans toute leur complexité. Il est Turin, Paris, Brest, Bruxelles et Québec. Il cumule en lui ces villes comme autant de strates, d’expériences, de souvenirs dont ses mots sont empreints. J’entends ses pas au musée, je le vois traversant le temps et les places, chargé du poids de l’amour et de l’exil. Il est d’ici et d’ailleurs. Grazie mille per quest’opera. Ti voglio bene. 

© Photo, texte du billet, sans les extraits de Mattia Scarpulla, Denis Morin, 2021 

Extraits : 

« Des caméras tout autour continuent à épier notre intimité   on reste des heures à tourner en rond   debout assis allongés    lentement      rapidement       la sueur s’échappe se fondant dans les objets les murs » (p. 17)

« Les livres brûlent dans la bibliothèque   les vitraux explosent      les cendres étouffent les gorges de leurs bourreaux    les pages crient pendant que les mots s’effacent avec les histoires   les pierres en chute libre écrasent les passés » (p. 45)

« À mon arrivée en ville on me donne l’adresse d’un bureau où on me demande ma date de naissance où on sort une liste de mes amis d’adolescence    je ne me souviens pas d’eux  je dois les contacter   il faut apprivoiser une vie sociale »  (p. 117)

 

 


samedi 5 juin 2021

Confessions ou les spams d'une âme en peine de Alain Cadéo

 


Alain Cadéo aurait pu être un dandy d’un autre temps, pris dans les jeux de la séduction et de l’ego, ou bien un existentialiste amer au ton désabusé. Or, il n’en est rien. Cet écrivain d’un âge certain est encore vif comme un gamin espiègle et tendre.

Dans Confessions ou les spams d’une âme en peine paru en 2021 aux Éditions La Trace arrive en un temps opportun. Je m’explique. Ce livre avec sa jaquette chic et monacale reposait élégamment sur une pile d’ouvrages à lire. À la fin mai, un cousin a décidé qu’il en avait marre de cette vie et ma mère âgée ébranlée par son départ est allée le rejoindre pour le consoler.

L’écrivain qui qualifie ce nouvel opus d’essai m’a offert sans le savoir son personnage attachant de Gaspard Staccato en guise de compagnon de deuil. Cet homme envoie des messages à quelques correspondants anonymes qui peu à peu font sa connaissance. On lui répond chaleureusement ou froidement. Fait à noter que le terme italien staccato fait référence aux notes qui se jouent détachées, contrairement au terme legato pour des notes liées entre elles dans l’exécution. Justement, ce cher Gaspard trop lié vraisemblablement par son ancienne condition humaine apprend peu à peu à s’éloigner des humains.

Cette œuvre de fiction à la prose poétique et si fine plaira à tous, peu importe nos croyances. J’ai senti Gaspard pris dans une salle d’attente, dans une sorte de purgatoire où il se questionne et où il nous interpelle sur le sens de la vie, de la mort, sur nos liens, sur la dureté des communications entre les gens.

Je referme ce livre avec gratitude envers l’écrivain et son Gaspard Staccato. Bref, c’est du baume pour le cœur et l’esprit !

Extraits :

« L’époque où je vécus ? C’est bien tout le problème. Je suis ancien comme une pierre et neuf comme aujourd’hui… et chaque jour recommencé. »

« Tu m’as dit Mariam ce qu’il fallait que j’entende. Personne ne me l’avait jamais dit. C’est si simple pourtant. « L’agité transcendant » comme tu l’appelles, n’a plus besoin de remorquer ses caravanes de remords. Il est temps de rompre le dernier fil de ce grand cerf-volant qu’est mon âme. Mon ombre au goût parfumé de tilleul t’enlace avec respect. C’est, ce sera mon ultime baiser de plénitude. »

 

© Photo, texte du billet sauf les extraits de A. Cadéo, Denis Morin, 2021


dimanche 30 mai 2021

Poète, où te tiens-tu ? de Agnès Whitfield

 

En 2021, les Éditions Sémaphore nous proposent Poète, où te tiens-tu ? essai poétique signé par Agnès Whitfield dans la collection Sémaphore Mobile. Cette enseignante et traductrice ontarienne vit à Montréal depuis 1997. Elle détient un doctorat en littérature québécoise de l’Université Laval.

Elle dénonce la poésie hermétique, jolie et complaisante. Elle se méfie des poètes narcissiques à souhait comme de la peste. Elle veut lire des textes qui portent une empreinte, celle de la réflexion et de l’engagement. En fait, ce livre aurait pu s’intituler Poète, à quelle enseigne loges-tu ? C’est justement cela qui est sous-entendu sous le titre et entre ses lignes.

Agnès Whitfield maîtrise parfaitement la langue de Molière et de Leclerc. On ne peut que s’en réjouir. J’établis un parallèle entre elle et Jim Corcoran, auteur-compositeur-interprète et animateur-radio pour leur élégance et leur amour de la langue. On la sent intègre, juste et droite telle cette femme qui se tient là en bord de lac, observatrice des nuages passagers, du huard qui circule sereinement sur l’onde et d’une colonne de fourmis.

Notre érudite sait contempler le monde comme la cigale, mais sait surtout se retrousser les manches en fourmi besogneuse pour ajouter à notre société des bulles et une saveur de fruits comme on le fait à une eau plate !

Je lui lance à présent le défi d’écrire un roman à propos d’une femme rescapée.

Extraits :

« Mon œil droit a commencé à larmoyer dans la lumière de plus en plus intense de notre atmosphère fragilisée tes mots soigneusement arrangés mais dénués d’entendement ne me rejoignent qu’à grande distance pendant que les vagues du lac se brisent et se cassent se pèsent et se calment et toute la désirante ardeur de mon âme coule irrépressible tout au long de ma joue » (p. 24)

« Dans un monde en reste tes comparaisons calculées et autocongratulatoires n’ont plus aucune pertinence nous sommes tous à la dérive poète et tes vers n’offrent aucune attache à l’univers »  (p. 37)

 

© Photo prise dans Griffintown-Montréal, texte du billet, sauf les extraits d’Agnès Whitfield, Denis Morin, 2021

 

 

 


dimanche 25 avril 2021

Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert

 

C’est toujours avec une joie singulière qu’une nouvelle voix dans les lettres s’annonce. En 2021, je découvre Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert dans la collection Sauvage chez Annika Parance Éditeur. 

Tout d’abord, ce gris de la couverture me replonge inévitablement dans l’ambiance de Paris avec les toitures qui coiffent les immeubles haussmanniens en zinc et en ardoise, sans oublier ces ciels d’un gris mélancolique surplombant la ville lumière. 

Il y a ensuite ce jeune homme né en 1999 qui cerne très bien les années 1987-1992, ère anxiogène à souhait où le sida décimait des gens dans la force de l’âge.  Sa plume authentique rejoint avec force celle du romancier Hervé Guibert, auteur de À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, et celle du dramaturge Jean-Luc Lagarce, auteur de Juste la fin du monde (que Xavier Dolan a adapté au cinéma). Des thèmes se recoupent et des familles d’artistes se créent inévitablement.

Le narrateur cherche qui il est, tout en étant amoureux d’un être torturé de son âge. Ses amis tentent de comprendre et sa famille se questionne sur son identité, son présent et son avenir. Ce roman bref se lit du début vers la fin ou de la fin vers le commencement. On y va en diminuendo dans un sens ou en crescendo à revers avec des nuances dans l’émotion comme si on écoutait une chanson interprétée par Maurane ou Lara Fabian.

À notre époque, l’homophobie sévit encore. Aimer et désirer sont inévitablement liés à l’expérience humaine. Ça Baptiste Thery-Guilbert l’a bien saisi. Bravo pour ce premier opus très fort ! 

Extraits :

« Il ne sait pas que quand il dit ou fait quelque chose que j’estime important, ce sera noté sur une page, sur plusieurs lignes. Il ne sait pas et s’il savait il me haïrait sans doute. »

« Entendu ce matin qu’un jeune homme s’était jeté dans le fleuve. J’appelle chez lui, il ne répond pas. Je le crois mort, noyé, son corps qui flotte emporté par le courant, emporté loin de moi. Dans mes rêves le fleuve est alimenté par mes larmes qui coulent à torrents. Mon téléphone sonne, je me précipite pour décrocher, c’est lui… »

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Baptiste Thery-Guilbert, Denis Morin, 2021


dimanche 14 mars 2021

Éloi et la mer de Karine Geoffrion

 

Tout récemment, en mars 2021, je vous ai présenté du superbe roman La valse de Karine Geoffrion que je vous ai décrit comme étant ‘’de l’orfèvrerie’’.  En règle générale, quand j’aime une plume, je parcours le corpus littéraire afin d’en connaître un peu plus sur l’imaginaire de l'artiste.

Je remonte en 2015 avec Éloi et la mer, roman publié chez Les Éditions Sémaphore. Ce livre fait vibrer les cordes de l’intime. Madeleine est une femme entre deux rives, entre deux eaux. Elle ne sait plus où elle en est. L’onde calme de surface est brouillée. Elle voit trouble depuis qu’elle picole un peu trop. 

Elle aimait Jean, mais maria Richard. Ce mariage bat à présent de l’aile. À cela, s’ajoute fiston Éloi qui a décidé d’aller étudier à Rimouski, ville en bordure du fleuve Saint-Laurent, que les gens de l’est du Québec appellent poétiquement la mer.

Durant l’absence de son mari en voyage d’affaires, elle s’entiche d’Antoine, un jeune peintre qui a l’âge de son fils.

Jusqu’où ira-t-elle pour obtenir de la tendresse et de la considération ?

Fait à noter que ces deux romans ne contiennent aucune réplique. La narration est réalisée à la troisième personne comme une caméra qui capte à la fois les scènes et les tourments.

En bref, fascinante lecture; style juste; aucune ligne ni à ajouter, ni à retrancher.

Extraits : 

« Dans l’attente de l’approbation maternelle, Éloi n’était plus qu’un gamin de dix ans coupable d’une bêtise terrible, impardonnable. Elle était devenue si blême lorsqu’il avait prononcé le mot départ… Et semblait si fragile appuyée là, face au mur ayant recueillir sa surprise, ses deux mains enfoncées dans le comptoir sombre qui la soutenait, qui l’empêchait de s’effondrer. »

« Soulagée d’avoir évité un autre refus, elle ne perçut pas la pointe d’hésitation dans la voix d’Antoine, et s’élança d’un pas hardi vers le fond de la pièce. Son repas commandé, possédée par le désir de s’ancrer auprès de lui, de ne jamais le quitter, elle se positionna face au chevalet, son corps vibrant incliné vers la toile déjà amorcée. Antoine, par politesse, entretint la conversation jusqu’à ce qu’elle reçoive son plat, puis, impatient de reprendre son travail il se remit à peindre en silence. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de K. G., Denis Morin, 2021

 

 

 


dimanche 7 mars 2021

Épidermes

 

Épidermes paru en 2021 aux Éditions Tête première, sous la direction de Sophie-Anne Landry et Mattia Scarpulla, est un recueil collectif de nouvelles et de poésie avec la participation de Alain Beaulieu, Jean-Paul Beaumier, Fanie Demeule, Anne-Marie Desmeules, Natalie Fontalvo, Ariane Gélinas, Nicholas Giguère, Sophie-Anne Landry, Stéphane Ledien, Marie-Ève Muller, Anne Peyrouse, Mattia Scarpulla, Miruna Tarcau, Alex Thibodeau. 

Les auteurs et autrices s’adressent à l’esprit, mais aussi au cœur du lectorat. On réfléchit sur le corps, la perception, les sens, l’image sociétale, la sensation, la sensualité. Ça décoiffe agréablement. Déjà que la superbe couverte annonce une secousse sismique. 

Des poèmes bien émouvants ponctuent le livre, formant des traits d’union et des points de suture entre les nouvelles. 

Les thèmes abordés sont les suivants :

une femme est invitée à une kermesse dans la campagne irlandaise… ;

une jeune d’un milieu marginal se cherche au cœur d’une histoire d’amour avec un compagnon jaloux;

un homme consomme violemment des prostituées;

une intervenante en santé mentale éprouve une empathie trouble à l’égard des usagers;

une femme exilée à la campagne devient objet de curiosité;

une détective est hantée par une présence;

une jeune femme d’un futur assez proche entretient un rapport viscéral avec la structure d’un pont;

un couple connaît des tensions, à cause d’un couple d’amis marginaux, revenus meurtris d’un projet de coopération internationale;

un homme se soigne, alors que son frère se meurt;

un adolescent obèse vit le rejet et le harcèlement;

une danseuse sourde expérimente le retour de l’ouïe, grâce à un implant cochléaire;

une jeune femme se fait dire par un conjoint qu’elle mourra jeune à la lecture d'un pli cutané sur son ventre;

la dure cohabitation d’une amante, d’une chatte et de l’amoureux mal lavé, selon le félin. 

Ce collectif va dans la trame de l’existence et n’est pas une lecture de divertissement. Ça chamboule les neurones et les émotions. Longue vie à cette maison qui innove et à ses auteurs et autrices.

Extraits :

« y faut te calmer

même sous la lumière vieillissante de fin de journée tu la vois

ta tache de naissance en forme d’explosion

ta supernova

confirmation visuelle

pis au centre en plein cœur de ton soleil mourant

la petite goutte de sang »

                                              Natalie Fontalvo

« des mûres

jutent sous mes ongles

je traverse une haie

jusqu’à toi

déshabillée

un chapelet de billes translucides

dégringole des branches

tu glisses ta main

sur ton visage

barbouillé

je ne distingue pas

le fruit

de sa grappe »

                                          Anne-Marie Desmeules

« La séance est terminée. Je prends une grande respiration. La lumière m’éblouit. Je n’entends plus le chien aller et venir derrière la porte. J’ignore le nom qu’elle lui a donné. Rotule ? Tibia ? Péroné ? Je parierais qu’il y a des chirurgiens qui nomment leur chien Bistouri, ou Sarcome dans le cas des oncologues. De grands caniches royaux. Sarcome, au pied ! Bistouri, va chercher, mon chien, va chercher. Évidemment, les chiens n’en font qu’à leur tête, et ce n’est pas moi qui vais les blâmer. »

                                                Jean-Paul Beaumier

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021

 


mardi 17 novembre 2020

Alors que tout résiste de Hervé Richard

 

Hervé Richard est un poète français vivant en Allemagne. Sa demeure, ce sont les langues : le français, l’allemand, le russe. L’écriture est à la fois son métier et une manière de vivre, d’être.

Il mène sa petite musique intérieure depuis des années qu’il confie à des pages de cahier, assis sagement chez lui ou en un quelconque café. Je peux l’imaginer en train d’écrire sur fond sonore avec Nina Simone ou du Chopin.

Ce recueil Alors que tout résiste paru en 2020 chez Edilivre est un recueil de l’appel, dans un contexte de confinement et d’attente amoureuse. On fait comme si tout était comme avant la distanciation et les consignes qui nous étouffent à titre de citoyens. On mène son existence mise sur pause. L’amant franchira-t-il le seuil de la porte ce soir, demain ? On se rappelle des vacances prises ensemble à la plage et des promenades sur les berges d’une rivière, décor bucolique. Les mots appellent sa voix ou nous situent dans l’absence. La poésie est exutoire et réminiscence. Non, plus rien ne sera pareil.

Voici un poète discret mais ô combien talentueux que je vous invite à découvrir…

Extraits :

« Où va ce qui se mire

Dans le miroir défait

La vie les souvenirs

Où les tiens-tu cachés

N’as-tu pas quelque trace

Un indice oublié

Où va ce qui se mire

Quand la chambre a fermé ? »

 

« Tu es mon avant et mon après

Mon présent mon passé

Tu es qui j’étais qui je n’ai pas été

Tu es ce qui ne fut et ne sera jamais

Tu es mon paradoxe mon ombre mon partage

Tu es mon grand secret mon ami mon image

Tu es comme un passé qui se serait posé. »

 

© Photo, Edilivre. Billet, sauf les extraits de H. Richard, Denis Morin, 2020


dimanche 15 novembre 2020

Présents composés de Juan Joseph Ollu



Chez Annika Parance paraît dans la collection Sauvage, le recueil de nouvelles Présents composés de Juan Joseph Ollu. 

Cinq nouvelles constituent le nouvel opus : Une fenêtre ouverte, Bad boy, L’indécis, Valentine, Le présent composé.

Les histoires se vivent autant à Paris qu’à Montréal. On se sent vite pris dans le tourbillon de ces vies observées à partir d’un balcon, le temps de griller des cigarettes, par la cadence du bassin dans un véhicule une nuit d’hiver, les propos d’un indécis, les confidences d’une femme momentanément mal assortie en amour, un homme infidèle à son compagnon.

Trahit-on ceux qu’on aime par l’esprit, le cœur et le corps? Le tourment amoureux est-il beaucoup plus insidieux et complexe que de céder à un bel inconnu devant une vitrine de haute couture ?

Lire du Juan Joseph Ollu, c’est la sensualité et l’émotion qui s’étalent au grand jour sans fausse pudeur, juste pour la beauté et la douceur. C’est du Yves Navarre en version années 2000. Quand je le lis, au-delà de la musique house tonitruante d'un bar un vendredi soir, j’entends surtout en fond sonore le nuevo tango d’Astor Piazzolla et la voix douce de François Hardy derrière ses mots.

J’aime, j’aime, j’aime…

Extrait :

« Avec un peu de mal, Alexandre se fit donc à cette rupture qu’il avait voulue malgré lui, si l’on pouvait parler de rupture pour si peu. Je ne crois pas qu’il ait souffert trop longtemps. Peut-être s’était-il protégé juste à temps ? Quant à moi, j’avais été clair dès le début. C’est un avantage d’être honnête, de l’être en tout cas le plus possible : pas de fausses promesses, pas de serments truqués, de projets inconsistants. Tout cela aurait pu se terminer par une vraie liaison, mais me comporter avec une telle félonie envers toi m’est absolument inconcevable. »

© photo, texte du billet, sauf l’extrait de J. J. Ollu, Denis Morin, 2020

 


vendredi 25 septembre 2020

Pour une absente de Martine Roffinella

 

Martine Roffinella ose, se méfie des lieux communs, emprunte des chemins qui lui sont propres. Dans ce nouvel opus Pour une absente paru en 2020 chez Rhubarbe, maison qui publie des textes inclassables, elle nous cause non pas d’une femme, mais de deux femmes. 

En effet, la première partie est un hommage à Barbara intitulé Elle prend la voix. Nous avons cette artiste en ce point en commun. Nous adulons la chanteuse qui débuta sa carrière en Belgique et sur la Rive gauche à Paris, assise au piano ou dans sa chaise berçante. Barbara nous cajole avec ses mots sombres, ses notes parfois cristallines. Certains poèmes semblent avoir été provoqués par des mots de chansons égrenés comme cailloux et fil d’Ariane pour que ravissement et joie nous reviennent et pour que des chansons surgies de la mémoire nous guérissent des amours anciennes. Défi relevé et réussi. 

Dans le deuxième segment désigné par Les lieux d’attente… Barbara en aurait fait une balade mélancolique de ce beau titre. Ici, c’est la bien-aimée, celle que l’on aurait couverte de lumière et de miel, que l’on attendait ou que l’on attend encore à la gare ou au coin du feu sous les flammes jaunes aux reflets mauves. Cette bien-aimée donnait à la poète des élévations telle la fumée d’encens qui monte en volutes dans l’air tiède d’une église romane toute de pierre construite, mais c’est dans la consternation et l’émoi que cette femme chérie a abonné la poète au journal quotidien du manque, du vide, du pourquoi et du ‘’j’aurais voulu te garder mais le train sifflait déjà ton départ’’. Aussitôt arrivée, à peine étreinte que voilà disparue.

Extraits du segment sur Barbara… 

« Vous n’étiez pas au rendez-vous

Mais elle attend

Ici même

Pas encore de voyage

Elle déjà derrière

Eux toujours devant

L’illusion du mimosa

Et des îles bétonnées

Aux assassins blonds d’amours »

 

« La photo est bonne

Quel besoin d’y revenir

Puisque la scène double ses mains

Comme une transparence ouverte »

 

Extrait du segment sur les lieux d’attente… 

« Je t’avais gardé un arbre

Tu y es entrée nue

Tu n’as rien trouvé beau

Rien d’autre que les chantiers

Qui bordent les histoires neuves

J’aurais dû percevoir

Dans ton goût pour la sève

Ton refus des choses grises

Tu murmurais

Il y avait tant de chaleur

Que mes pieds se sont brûlés »

Si vous souhaitez lire de la poésie qui s’adresse à la tête et au cœur, vous vous arrêtez à la bonne enseigne. Pour votre information, la photo floue en couverture est de l'écrivaine, blogueuse et photographe. Bonne lecture.

© Photo, texte du billet, sauf les trois extraits de la poète, Denis Morin, 2020