samedi 25 juillet 2026

Le bien ne fait pas de bruit de Monique Proulx

 

Certains personnages littéraires me fascinent depuis longtemps comme Yves Navarre, Umberto Eco pour l’Europe et plus près de nous, Anne Hébert ou Gabrielle Roy. Cette dernière a été l’objet d’intérêt de Monique Proulx dans son magnifique roman Le bien ne fait pas de bruit paru chez Boréal.

Le bien ne fait pas de bruit est une superbe histoire d’amitié entre Margaret Myre, une célèbre écrivaine, et la voisine, l’humble Flora. Derrière le paravent de la fiction, on voit se profiler les ombres de Gabrielle Roy et de Berthe Simard à Petite-Rivière-Saint-François dans Charlevoix.

Margaret Myre se réfugie dans un chalet des semaines entières en été surtout où elle exige la tranquillité pour écrire son Œuvre. La dévouée et admirative Flora Ste-Marie rend maints services qui vont de l’entretien du chalet jusqu’à l’écoute des confidences. Elle prépare souvent de succulents repas pour l’artiste bourgeoise si soucieuse de son bien-être. L’époux médecin est à peine toléré par la romancière lors de ses visites-éclairs. L’artiste a besoin de vastitude, d’espaces aussi grands que les plaines des Prairies de son enfance et de liberté aussi étendue qu’un fleuve aux eaux d’un bleu-gris semblable à ses yeux. Seule la présence de Flora et les feuilles blanches à remplir de mots l’apaisent vraiment. Tout le reste n’a aucune importance ou si peu.

Le mérite de ce livre au-delà de son écriture lumineuse et tendre est de nous montrer ce qu’il coûtait en retraits volontaires et en silence imposé pour cette légende littéraire connue et reconnue au Canada d’une mer à l’autre.

Monique Proulx, romancière, nouvelliste et scénariste, sait raconter des histoires avec des êtres attachants qui portent en eux des zones de lumière et de ténèbres. 

Extrait :

« Aujourd’hui, c’est jour de balançoire. Margaret est contente, la semaine continue de sourire à l’écriture et son roman clopine à petits pas mais clopine tout de même, et puis ne sont-elles pas heureuses comme des petites filles à se voir et échanger en toute simplicité comme elles le font en ce moment ? »


samedi 11 juillet 2026

La femme qui inventa l'amour de Alexandre Jardin

 

À notre époque anxiogène à souhait, l’écrivain Alexandre Jardin nous propose un roman exaltant qui prend des allures de conte philosophique intitulé La femme qui inventa l’amour aux Éditions Michel Lafon.

Une princesse du Qinghai himalayen au 13e siècle avant J.-C. défie les traditions séculaires en semant de l’amour et de la solidarité autour d’elle.

Elle se choisit comme amoureux le valeureux Cheng. Elle nargue son demi-frère Kong, le prétendant au trône, à l’heure où le roi se meurt et où elle devrait être exécutée comme bien d’autres femmes de l’entourage du souverain. Elle encourage le peuple à ne plus porter le hanfu, la tenue d’un gris terne imposée depuis toujours. Toutefois, derrière les paravents, une servante l’espionne faits et gestes.

De loin, l’empereur Di Xin Jie de la dynastie des Shang se méfie de Xi du monde des Réveillés qui a inventé un kanji, soit un idéogramme, pour nommer l’amour. Progressivement, des paysans aux marchands, on s’appropriera ce symbole qui sera reproduit jusque sur le cerf-volant des enfants.

L’écriture d'Alexandre Jardin se fait douce, chargée d’images et de paysages, voire cinématographique. Xi et Cheng vivent leur passion sous notre regard de lecteur. On voltige avec les oiseaux-jardiniers dans les minuscules jardins et on s’envole vers les contreforts et les plus hauts sommets de l’Himalaya.

Que l’amour de la princesse Xi soit !

Extraits :

« Xi se sent apaisée en sa présence, comme si cet équilibre était un simple hasard. Elle voudrait que le sourire de Cheng lui soit indifférent, mais son cœur s’accroche déjà à cette lumière. »

« L’amour fou ne se contente pas de ravir l’esprit, il change l’essence de celui qui aime. L’Amour, lorsqu’il est vrai, nous fait oublier ce que nous étions avant d’aimer. »

« Cheng et Xi sentent en cet instant que leur poésie se nourrit de la pleine poésie du monde. Plus jamais ils n’en accepteront la prose monotone. »

 

 

 

 

 


samedi 4 juillet 2026

Ni nom ni trace de Hervé Richard

 

Hervé Richard est traducteur et poète travaillant et vivant en Allemagne. L’exil lui sied bien, nostalgique de la France, mais épris des cultures allemande et russe, il posa sa valise au sortir d’une gare.

Dans son recueil de poésie Ni nom ni trace paru chez Edilivre, il se fait spectateur des autres. Il est un solitaire solidaire de la condition humaine. Il évolue en périphérie du monde où il soupèse tout et son contraire. Ainsi, il appelle le grand amour et pourtant le silence de l’autre/des autres lui plombe parfois les ailes. Il cherche à comprendre ceux et celles qui l’entourent comme s’il était marchant dans une salle des pas perdus. Il tend l’oreille, capte des confidences, décode les scènes vues, cherche à comprendre qui il est.

Cette mise à distance de lui-même lui permet de sortir une plume de l’écritoire comme le ferait un pianiste plaçant une partition à la bonne heure. Il confiera que « le poème est le parapet d’où je ne tombe ».

Ce recueil traite avec sensibilité et tendresse de l’incommunicabilité des êtres, en cette époque où les moyens de communication foisonnent, mais où nous ne nous comprenons que si peu ou trop tard.

À lire, si une poésie intimiste vous intéresse. Personnellement, j'adore.

Extrait :

« tu me vois sans me voir

m’entends sans t’attarder

m’attends sans t’attendrir

me parles sans t’écouter. »

 

 


jeudi 2 juillet 2026

Le silence des louves de Bruno Carpentier

 

Bruno Carpentier, cet auteur prolifique, nous revient en 2026 avec Le silence des louves, un roman noir au rythme haletant publié chez Melmac, dans la collection esprit noir.

Ce romancier concentre toujours ses histoires sur la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elle lui sert de terrain de jeu. Dans ce cas-ci Clara Roussac, trois ans, disparaît de la ferme de ses aïeux située à proximité de la frontière. Fait étonnant, le grand-père ne signale sa disparition que le lendemain. Étrange, me direz-vous. C’est aussi l’opinion de la police.

Nous voici donc avec la troisième enquête de l’inspectrice Ana Boyer, femme intègre, directe et intuitive, dont le temps est dévoré par son travail au détriment de sa vie de famille.

Qui a commis le meurtre de la petite ? Les migrants afghans qui campent non loin de là, les trafiquants italiens et espagnols ou un homme du hameau ?

Et si certaines femmes de ce clan familial en avaient assez du joug patriarcal et revendiquaient à leur manière l’affranchissement de traditions séculaires ?

Vous comprendrez bien que la police en aura plein les bras pendant 75 jours ou presque d’investigation à tout démêler ce sac de nœuds.

Je vous souhaite à votre tour de vous rendre dans le secteur du Queyras pour vous joindre à Ana Boyer dans cette mystérieuse et troublante enquête. À lire à la plage ou en montagne. 

Extrait : « La louve avait plongé ses yeux en amande dans ceux de la vache. Ni l’une ni l’autre n’avait eu peur, on ne se mange pas entre sœurs. La louve savait pour le veau mort-né. La vache savait pour les louveteaux. »


jeudi 18 juin 2026

De l'encre à l'écho, polyphonies créatives, collectif

 



Tout le monde sait que les histoires débutent généralement par Il était une fois. Ainsi, il en va pour les projets. Durant la pandémie dont tout le monde se rappelle encore, une poète Ruth Benchétrit vivant dans les Basses-Laurentides eut l’idée en apparence farfelue de se lancer dans l’aventure de l’édition.

Après de longues recherches, elle est parvenue à ses fins. Puis, elle s’est mise à dispenser des ateliers d’écriture dans le Vieux Saint-Eustache, ce qui a permis à de nombreuses personnes de s’exprimer.

De ces ateliers est né le recueil De l’encre à l’écho, polyphonies créatives avec en couverture une superbe aquarelle de Pierre Sabourin. L’ouvrage se compose de deux sections : la première est constituée de textes écrits par des poètes ayant participé à ses classes, la deuxième de poètes invité.e.s. De plus, chaque participant.e possède sa fiche biographique.

Il en résulte un livre touchant de facture élégante qui a permis à des plumes de partager des envolées poétiques à l’iris d’un lectorat curieux et solidaire.

Pour toute information, n’hésitez pas à communiquer avec Les Éditions Le Baladin via sa page sur Facebook.


dimanche 14 juin 2026

Maudit refuge de Sylvain Turner

 

Sylvain Turner, poète, romancier, traducteur, animateur radio, ne fait rien à moitié.

Si la poésie est souvent chargée de fulgurances créatrices et ressemble à une sorte de sprint porté par le regard sur la vie, les gens et les événements, il en va tout autrement du roman qui est plus de l’ordre du marathon avec des remises en question et de fréquents remaniements de texte.

Après de longues matinées passées dans son café habituel à glisser sa plume-fontaine sur le papier, notre romancier a fait paraître Maudit refuge aux Éditions Mains libres. 

Ce nouvel opus dans un même esprit que le polar précédent, soit En mémoire des filles. Montréal défile nos yeux. Le Refuge Sainte-Madeleine du présent roman n’est pas sans rappeler le Cap Saint-Barnabé dans Hochelaga-Maisonneuve qui a suscité de multiples interrogations de la part de citoyens ces dernières années. 

En artiste empathique, notre auteur compose brillamment avec le quotidien et les enjeux sociaux. Il nous fait réfléchir sur notre perception à l’égard des sans-abri. Nous bénéficions en plus d’une enquête palpitante menée par l’inspectrice Clark, son collègue Prophète et le blogueur d’affaires judiciaires Luneau. Au cours de la lecture, on se questionne sur qui peut bien servir des pilules qui foudroient plus vite les victimes que ne le fait une dose de fentanyl.

Pardonnez-moi mon jeu de mots, mais Sylvain Turner sait comment écrire des pages-turner.


samedi 16 mai 2026

L'été de la pluie d'Élise Turcotte

 

En ce printemps timide, la femme de lettres Élise Turcotte nous propose ici un conte empathique et touchant L’été de la pluie magnifiquement illustré par Caroline Merola. Ce livre est publié aux Éditions La Bagnole.

Une grand-maman décédée laisse à son fils, sa fille et sa petite-fille Alexina une maison abandonnée à l’orée de la forêt. Les deux adultes doivent réparer et nettoyer la demeure avant que d’autres s’y installent.

Notre gamine trouve cet été plutôt pluvieux un cimetière d’un autre siècle. Son regard s’attarde sur une pierre tombale, celle de Mary. Elle en fera sa camarade d’ennui et de renaissance.

Ce conte a le mérite d’affronter la réalité du deuil et ce, peu importe à quelle génération nous appartenons. Il me semble qu’un.e thérapeute ou psychologue pourrait s’en servir pour discuter de la question avec des enfants et des adolescent.e.s vivant ce temps fort de l’existence. Quant aux adultes, on pourra ouvrir les vannes des souvenirs et du vécu avec nos disparu.e.s ?

À mon humble avis, il n’y a pas d’âge pour lire et relire un si beau conte. Merci à Élise Turcotte et à Caroline Merola.

Extrait :

« Je me sentais un peu morose. Je me demandais si l’âme de ma grand-mère vivait toujours, quelque part autour de la maison. Et nous, est-ce que nous étions dans un rêve ? »

 

 

 

 

 

 


dimanche 3 mai 2026

Duras en quinze minutes de Geneviève Damas

 

Après des études de droit, Geneviève Damas a préféré devenir comédienne en Belgique. Elle est aussi dramaturge, romancière et nouvelliste. Elle publie au Québec Duras en quinze minutes chez Ventricule gauche.

Voici un survol des nouvelles de l’autrice et mes impressions très favorables. Cette recension ne comportera pas d’extraits contrairement à mes habitudes, vu la variété des univers présentés. L’autrice maîtrise habilement les sujets et fait preuve de beaucoup d’empathie.

La leçon de théâtre : enlèvement d’une critique par une comédienne saturée par la mauvaise foi de la première. Histoire drôle à lire avant de s’endormir, fou rire assuré.

La petite reine : une Belge de souche montre à une voisine immigrante comment monter à vélo. Texte sympa prônant l’entraide et le vivre-ensemble. 

Un petit quelque chose : sur les drames et les souvenirs d’une famille avec un objet comme madeleine de Proust. Nostalgie quand tu nous tiens.

Éclaboussures : une journaliste au palais de justice qui s’intéresse au vécu d’accusés dans une histoire de trafic. La solidarité semble au rendez-vous.

Avenue de l’Aviation : une étudiante prise entre son souhait de réussir et la solidarité avec un ami dans un contexte de grève. Ah, la nostalgie de l’adolescence. Comme c’est beau.

Matière noire : une domestique d’origine polonaise travaille pour un scientifique russe. Il explique ses travaux sur la matière noire et elle établit un parallèle avec le deuil de son enfant. Certaines personnes auraient voulu un parcours tout autre. Tout simplement émouvant.

Ce qui n’a pas de prix : Une membre d’une délégation européenne s’intéresse à un quartier populaire plutôt qu’aux constructions modernes, lors d’une visite en Chine, au grand déplaisir des hôtes et des responsables de la délégation. Vive les chemins de traverse, l’esprit de découverte, les effluves du thé au jasmin et les chaussons brodés.

Où sont passés les tiens ? : Une touriste blanche en Haïti s'éloigne peu à peu. Elle ne devait prendre l’air que quelques minutes sans surveillance, sécurité oblige. Fascinée et émerveillée, elle va son chemin. Sa soif de voir la mer est contagieuse. J’envie cette touriste.

Que des morts : Un milieu scolaire se questionne sur la cause de suicide d’une étudiante. Des policiers mènent une enquête. Pourquoi elle ? Superbe réflexion sur le poids des mots. Être enseignant, cette nouvelle serait une lecture obligatoire en guise d’outil de sensibilisation à l’enjeu de l’intimidation. 

Sur la plage de Molyvos : un journaliste voulant proposer des reportages sur les îles d’Europe se voit coincé à traiter des arrivées de migrants sur l’île de Lesbos. Ou quand les articles initialement prévus devaient oblitérer les tragédies, la sienne et celles des autres. Ou quand le malheur fait vendre des copies et génère des clics. Nouvelle-miroir très pertinente de l’actualité en Méditerranée et en mer Égée.

Au-dessus du vide : Un étudiant erre toute une journée en ville. Et si la vie était plus authentique et plus signifiante que tous les sujets d'un seul jour en classe ? J'ai beaucoup aimé l'audace de ce personnage.

Forêt : Une jeune femme conduit un ami pour un après-midi en forêt. Il a une nouvelle à lui annoncer. La balade fut trop brève. J’aurais pris plus de temps en forêt, d’indices à propos de cette nouvelle qui bouleversera la vie de l’ami.

Typhon : Une bourgeoise s’ennuyant comme la pluie prend ce pseudonyme pour se transformer en militante écologiste. Beau pied de nez à son milieu et à son mari. Nouvelle inspirante.

Duras en quinze minutes : Deux jeunes hommes ambitieux suivent une formation de lecture rapide. Ce serait un atout pour leur avenir professionnel, leur a-t-on dit. Le test final sera de lire en quinze minutes le roman Moderato cantabile de Marguerite Duras. L’un abandonne, l’autre poursuit sa formation. Mais comme il est agréable de se perdre lentement dans une lecture. Ils le comprendront peut-être plus tard.

 

 


dimanche 26 avril 2026

Cette mort qui n'était pas la leur de Marie-Célie Agnant

 

Marie-Célie Agnant est une femme de lettres québécoise d’origine haïtienne. Poète, nouvelliste, romancière, elle vient de faire publier Cette mort qui n’était pas la leur aux Éditions de la Pleine Lune.

Dans ce récit, on y rencontre Mona, une étudiante, qui se lit d’amitié avec Zofia, la mère de Robert Dziekanski, décédé le 14 octobre 2007 à l’aéroport de Vancouver après avoir reçu des décharges de pistolet électrique par des membres de la GRC. 

Zofia se voit brisée par cette fin impardonnable. La tragédie ouvre les vannes et permet à Mona de réfléchir aux guerres, à l’esclavage, au racisme, aux inégalités sociales, aux abuseurs et à toutes ces victimes de la grande Histoire d’ici et d’ailleurs.

Mona remplit les pages d’un cahier décrivant son amitié avec Zofia, puis note ses observations sur les enjeux de la décolonisation de notre pensée. S’ajoutent ensuite des analyses et des constats à propos de toutes ces morts imposées injustement par les autres à des individus qui auraient pu avoir une destinée et que l’on déshumanise pour mieux les exploiter, puis les tuer brutalement ou à petit feu.

Bravo à l’autrice pour ce plaidoyer audacieux si lucide et si pertinent. À lire si vous avez une conscience sociale ou si vous souhaitez la développer. Vraiment, c’est un livre coup de poing.

Extraits :

« Je dirai comme toi : il faut se libérer de toute fragilité identitaire pour devenir soi-même et être humain à part entière. »

« Comment demeurer honnête face à la vie s’il nous faut taire tous ces crimes ? Fermer les yeux devant l’horreur sans cesse renouvelée de la condition humaine ? Nous vivons dans des sociétés éreintées, complètement brisées. Il nous faut écrire, car la prochaine bataille ne peut être que celle des idées et de la clarté. »


dimanche 22 février 2026

Sablier, miroir et compas de Thomas Mainguy

 


Thomas Mainguy est un homme de lettres et un enseignant au niveau collégial. Il publie aux Éditions de la Pleine Lune le recueil de poésie Sablier, miroir et compas, recueil doté d’illustrations aux formes géométriques de François Vincent.

Le livre se divise en quatre sections Ouverture, Alphabestiaire, Souricière, Carnet du géographe.

En poésie, on ne court pas, on s’y pose. J’ai lu attentivement trois fois le recueil pour en cerner des tangentes. Il va de soi que le titre suggère trois façons de voir le monde par le temps, les images et les mesures. 

Chez l’auteur, j’y ai perçu des moments de contemplation, de rêve face à la nature, mais aussi de l’humour et du cynisme par rapport aux bipèdes que nous sommes. 

La désespérance n’est jamais loin comme dans le poème Épée où le poète se demande si le manche de l’épée qui fouille dans nos cendres terrestres est froid. 

Dans la section Alphabestiaire, le parti pris est envers les animaux, car l’humain n’est que destructeur des habitats et faucheur de vies.

Dans le section Souricière, l’existence se joue comme prise au piège. 

À lire cet intéressant recueil conceptuel en clair-obscur sur les contradictions de la nature humaine. 

Extrait :

« Pour être une bonne marguerite,

Tu dois aimer les décapitations

Progressives. As-tu ce qu’il faut ? »

 

 

 

 

 


jeudi 5 février 2026

Autoportrait d'une autre d'Élise Turcotte

 

Je crois depuis très longtemps que nos vies évoluent en constellation sans trop nous en apercevoir. Des gens gravitent autour de nous de près et de loin. Il nous arrive aussi que nos proches nous comparent à un être disparu, ce fut le cas d’Élise Turcotte qui s’est intéressée à sa tante maternelle l’actrice Denise Brosseau (1936-1986).

Toutefois, la mère de l’autrice semblait plutôt avare de détails sur sa propre sœur, fausse pudeur qu’ont parfois les anciens, quand sa fille lui posait des questions. Le silence et la censure méritent bien des réponses franches et empathiques. Ces omissions volontaires pousseront Élise Turcotte à mener une enquête, voire à reconstituer la vie de sa tante. La recherche s’est terminée avec Autoportrait d’une autre, livre magnifique paru chez Alto en 2023.

Au fil des pages, nous apprenons que cette mystérieuse parente née à Sorel étudia le mime avec Marcel Marceau, qu’elle épousa le réalisateur Alejandro Jodorowsky, puis le peintre Fernando García Ponce. Elle souhaitait aussi étudier les grands philosophes.  On s’éloigne de la banalité d’une vie tranquille.

Les voyages de notre talentueuse chercheuse le furent tant dans certains lieux à Paris, Mexico et Montréal que dans les indices glanés ici et là dans un carnet ayant appartenu à la grand-mère maternelle.

Au-delà de ce personnage fascinant que fut Denise Brosseau, Élise Turcotte nous ramène aussi à l’essentiel, soit la méconnaissance des femmes artistes par le grand public et leur occultation dans la mémoire collective.

Je recommande chaleureusement ce livre dont certaines images m’ont habité durant un tout récent voyage au Mexique. Ce serait amusant un jour d’écrire un récit sur les ouvrages qui arrivent en temps opportun dans nos vies. Merci à Élise Turcotte pour ce bel hommage à sa tante.

Extrait :

« J’écris ce livre en oblique. Il y a des anecdotes à droite, des phrases à gauche, des corps et des cahiers qui respirent dans une boîte au couvercle entrouvert. J’épluche un objet, et des retailles posées sur ma table renaît autre chose. C’est une étude vivante. Oui, une matriochka sans cesse recomposée. »

 

 

 

 


dimanche 14 décembre 2025

Arma Christi de Bruno Carpentier

 


Bruno Carpentier est un romancier qui se spécialise dans le polar, genre littéraire qu'il maîtrise avec brio. Il nous revient avec un nouvel opus intitulé Arma Christi publié dans la collection Esprit Noir, aux Éditions The Melmac Cat.

Il nous fait découvrir la Provence sous un angle moins bucolique. On est bien loin de la carte postale, des paysages peints par Vincent Van Gogh et des collines couvertes d’oliveraies et de champs de lavande.

Ana Boyer, enquêtrice de la section de recherches de Marseille, assistée de sa jeune collègue Cheveux-de-feu, doit résoudre une série de meurtres entre Marseille et Cassis. Toutes les victimes ont sur la peau des symboles liées à la crucifixion du Christ.

Ana se voit aussi déchirée entre son métier qui la passionne et ses obligations familiales avec ses filles qu’elle ne voit pas assez longtemps et une parente aux portes de la mort.

Quant à l’affaire en cours, de quoi s’agit-il vraiment ? De victimes d’un tueur mystique ? Ou bien d’un lugubre trafic ? Et si trafic il y a à quelle fin ?

Je vous invite à lire ce roman palpitant pour y voir plus clair. J’ai repoussé à quelques reprises l’heure du sommeil poussé par ma curiosité et par le style haletant de l’écrivain. Ainsi, vous ne verrez jamais plus la Provence de la même manière.

Extrait :

« Après quelques secondes, Ana entra à son tour dans la salle de réunion, un café à la main. Elle largua son épais dossier sur la table encombrée des reliefs du petit-déj et fit un bref tour d’horizon. L’essentiel de la bande était là, un des avantages de vivre en essaim dans la tour infernale. »

 


dimanche 30 novembre 2025

Inlandsis de Marie-Pier Poulin

 

Ces derniers soirs furent accompagnés agréablement par la lecture d’Inlandsis de Marie-Pier Poulin, roman paru chez Les Éditions Sémaphore.

Élise Reed-Dupuis naît à Montréal, fille d’une Américaine et d’un Québécois, grandit en Ohio, puis s’installe une fois adulte au Québec. Dès le high school, elle se fera appeler Elyssa Reed. 

Au cours de ses études en géologie, elle fit la connaissance de Frank. Ce couple aura deux enfants ensemble. Quelques années plus tard, Debby leur adolescente rebelle fera passer des nuits blanches à la mère et leur fils Théo sera celui qu’il faudra protéger des frasques de sa sœur, pendant que le mari participera à des congrès de haut niveau.

L’inlandsis est un glacier continental qui glisse souvent vers la mer. Ainsi, il en va d’Elyssa qui s’éloigne peu à peu des siens. Ces derniers temps, Elyssa travaille à titre de bibliothécaire et de rédactrice d’articles scientifiques. Fascinée par l’existence d’une Élise R. Dupuis, son double, géologue et sommité en son domaine, trouvée un soir d’ennui en ligne, sa destinée s'en voit transformée. 

Ce roman si intelligent pose les questions suivantes :

Jusqu’où une femme peut-elle s’effacer de son propre parcours par devoir ?

Est-ce que la charge mentale des femmes peut être évitée afin d’assumer pleinement sans subir les obligations liées aux autres ?

Dans un réalisme magique, a-t-on un double qui évolue en parallèle à notre propre existence ?

Je vous recommande chaleureusement la lecture du roman Débâcles paru antérieurement et d’Inlandsis de Marie-Pier Poulin.

Extrait :

« Tous ces mois de lecture et d’étude, toutes ces heures de travail à apprendre ses textes, à reproduire ses formulations, sa démarche, son allure… Tous ces moments culminaient vers une seule chose, vers ce seul moment. »

 


mercredi 19 novembre 2025

Afin que personne ne puisse nous faire de mal de Pascal Delorme

 

Ah que de surprises dans les boîtes à livres placées çà et là sur nos itinéraires ! Un soir pluvieux rue Fleury à Montréal, ma main déniche un livre que je prends et que je glisse dans un sac avant d’entrer au restaurant. Arrivé à la maison, je le sors de sa cachette, fasciné par le beau visage souriant du jeune homme.

J’ouvre la couverture pour m’imprégner de ce roman unique écrit par Pascal Delorme publié en 2001 chez Stanké. Ce livre est Afin que personne ne puisse nous faire de mal, seul roman de Pascal Delorme. Et quelle surprise ! Et quelle qualité d’écriture qui équivaut à Ce que je sais de toi d’Éric Chacour. Rien de moins. 

Gabriel, étudiant, est amoureux d’Étienne, peintre. Le premier ne songe qu’à parfaire ses connaissances, à dévorer les livres qui lui tombent sous la main et à écrire. Et le deuxième veut parsemer des toiles de ses couleurs et jouir de la vie. Un médecin annonce à Étienne qu’il a contracté le VIH. Sous le choc, le peintre refuse momentanément les soins et se réfugie au Bic chez sa mère austère dans le Bas Saint-Laurent. Assise et grillant ses cigarettes, elle le regarde peindre en silence. Elle parle peu, mais ses rares mots s’ouvrent sur la vie, celle du présent et du futur.

La beauté de ce roman sur l’amour, le désir, la sérodiscordance réside dans la narration effectuée par Gabriel qui tient son journal de l’attente et par quelques extraits de lettres d’Étienne. Les deux hommes se manquent cruellement. Aura-t-on droit à des retrouvailles ou non ? Je ne dévoilerai pas la fin.

À votre place, je réserverais l’exemplaire disponible en prêt à la BAnQ. Vous pouvez aussi le réserver à la bibliothèque publique de votre secteur.

Pour Stanké, de grâce, republiez ce livre.

Pour Pascal Delorme, pourquoi nous priver d’une si belle plume ? Vivement un nouvel opus !


mercredi 29 octobre 2025

Poisson d'eau douce de Jocelyn Sioui

 

Jocelyn Sioui est un marionnettiste et un conteur doté d’un grand sens de l’humour. Il a fait paraître aux Éditions Hannenorak le conte Poisson d’eau douce.

Il était une fois un artiste wendat, en l’occurrence l’auteur du livre, qui dit s’être inspiré d’après les écrits du Jésuite-anonyme-à-la-face-défacée-par-de-l’eau-ou-des-larmes. Comme vous le voyez, ça donne le ton un brin sarcastique ou poétique du conteur, selon les pages. D’ailleurs, le bouquin est fait autant pour l’oreille que pour l’œil. Suffit d’écouter les péripéties, la bravoure et de voir l’étendue du monde qui se déploie comme si on avait érigé sa tente au sommet d’une tortue géante.

Toujours est-il que Jocelyn Sioui déploie son regard au-dessus des eaux pour nous entretenir d’Auhaïtsic, un jeune héros wendat qui claudique sur la terre ferme, mais qui nage agilement dans l’eau des rivières.

Nous accompagnons son groupe quittant la Baie géorgienne pour se diriger vers le fleuve Saint-Laurent, poursuivis par des guerriers Haudenosaunee, membres du Peuple des longues maisons ou si vous préférez de la confédération iroquoise.

À travers ce jeu de cache-cache à canot et du sauve ta peau si tu peux, Jocelyn Sioui entremêlera le parcours d’Auhaïtsic aux souvenirs de jeunesse de son grand-père paternel Lucien et de sa mère Jocelyne. Lucien aimait bien se promener sur Önanta que l’on désigne aujourd’hui par le Mont-Royal et Jocelyne en fera tout autant pour fuir la violence familiale. 

Jocelyn Sioui nous remue dans ses propos savoureux avec ses légendes transportées par les vents d’antan et les faits historiques réels qui remettent tout en perspective et en contexte. Il n’est jamais trop tard pour corriger la trajectoire de la flèche.

Je crois qu’il ne me reste plus maintenant qu’à lire les autres livres de Jocelyn Sioui publiées aux Éditions Hannenorak et d’assister à ses spectacles dès que l’occasion se présentera.

Extrait :

« L’automne était à mi-temps. Les couleurs explosaient sous les rayons du soleil. La forêt sentait bon. Plus tard, ce même jour de 1650, les six sont arrivés au village. Juste à temps pour fêter la fin de l’été. De la bouffe, en veux-tu, des chants, des danses, un grand feu. Tout ce qu’il faut pour se rappeler de célébrer aussi ceux qui sont vivants. »

 


mercredi 15 octobre 2025

Le fleuve debout de Danielle Dussault



Les femmes de lettres ont souvent cette aptitude généreuse de témoigner leur admiration pour d’autres femmes artistes. Danielle Dussault ne fait pas exception à la règle.

Dans Le fleuve debout paru chez L’instant même, elle expérimente durant une résidence d’écriture le silence et le rythme des eaux dans le chalet d’été situé à Petite-Rivière-Saint-François qu’occupa Gabrielle Roy (1909-1983) à partir de 1958.

À l’intérieur de cette maison de campagne, Danielle Dussault fait une chambre à soi. Tout remue en elle sa québécitude face à l’immensité de l’horizon, des commentaires de sa fille, ses amours mortes.

Elle s’enveloppe d’un châle de quiétude le soir en s’assoyant dans la chaise berçante de sa devancière après avoir contemplé, puis marché le long du fleuve où se perdit souvent le regard des peintres et des écrivain.e.s. Combien faut-il de galets retournés sous sa semelle pour tracer un sentier sans se retourner ? Jusqu’à quand doit-on quitter la compagnie des gens pour plonger dans un cahier qui ne demande qu’à être couvert de hampes, de jambages et de sens ?

Puis, le jour file et la pénombre recouvre la maison. On entend siffler le vent aux fenêtres ou la bouilloire qui appelle l’heure du thé aux baies des champs si parfumé. Dans ce récit intimiste, elle constate la vie qui lui file entre les doigts et dont elle dépose quelques fragments ça et là de sa pensée limpide. Elle laisse le superflu aux autres. Elle va à l’essence des faits et des choses.

Il existe des musiques et des images intérieures qui sont de la littérature et les livres de Danielle Dussault en font partie. À lire pour l’écriture tendre de Danielle Dussault et l’envie de relire Gabrielle Roy.

Extrait :

« Je couds lentement une robe faite de mots, le fil pour les assembler se déploie dans une vieille lenteur, un rythme qui n’appartient qu’au matin, j’écris depuis si longtemps déjà : une voie, un cri dans la nuit, une parole. »


dimanche 5 octobre 2025

L'expérience Milena de Danielle Dussault

 

Danielle Dussault, femme de lettres et enseignante, s’intéresse dans son essai L’expérience Milena paru aux Éditions Hashtag à la journaliste Milena Jesenská (1896-1944) et à Franz Kafka (1883-1924). 

Notre autrice établit un parallèle entre Milena qui vécut une histoire d’amour passionnelle avec Kafka et elle-même autrefois une étudiante subjuguée par un professeur de littérature. Dans les deux cas, elles se virent confronter au refus de l’autre et durent se retrancher longtemps dans leurs blessures.

Dans ce très beau livre, on voit Danielle Dussault marcher par les rues de Prague, accompagnée d’une traductrice, à la recherche de Milena, tentant de décortiquer les méandres de la passion. Milena possédait l’audace de l’expression déterminée et franche, alors que Kafka se protégeait par une pudeur névrotique et paralysante.

Milena se résolut à détruire sa propre correspondance. Les traces de son passage ne restant que dans la mémoire d’un Kafka cloîtré et de leur ami commun, l’écrivain Max Brod, et puis dans les lettres de Kafka à Milena.

Bien des années plus tard, Margarete Buber-Neumann, compagne de détention au camp de Ravensbrück, écrira un vibrant hommage à Milena Jesenská. 

À son tour, Danielle Dussault a le grand mérite de faire émerger de l’ombre la figure fascinante et dynamique de la journaliste tchèque.

Danielle Dussault se questionne sur la propension des femmes, surtout des écrivaines, à disparaître, à brader la présence par l’oubli, comme si cet effacement s’avérait solution et baume face à des histoires inabouties et à la difficulté de vivre. Elle pense aussi à ce père longtemps distant, musicien et compositeur, disparu dont il ne lui reste que deux partitions.

Somme toute, l’écriture exige son tribut de silence pour créer, mais est-ce au point de l’estompement de soi-même ? 

Je recommande chaleureusement la lecture de cet essai. Un doux et beau voyage au coeur de Prague, de l'amour et de la littérature. 

Extrait : « Ces pages que j’avais brûlées me manquaient à présent. Je me souvenais seulement du crépitement des feuilles. Les morceaux de nuit s’envolaient dans l’âtre en voltigeant comme des papillons. »

 

 

 

 

 

 


dimanche 21 septembre 2025

Sauvage de Julia Kerninon

 

Julia Kerninon ne fait rien comme personne et c’est tant mieux. J’avais remarqué sa prose fluide mais ô combien percutante avec Ma dévotion, Liv Maria, Le dernier amour d’Attila Kiss.

Avec Sauvage paru en 2023 chez L’Iconoclaste, elle nous présente le personnage d’Ottavia Selvaggio. Elle est fille d’un restaurateur romain et d’une mère déracinée de la campagne, celle-ci longtemps en froid avec son mari absent.

Ottavia décide de suivre les traces de son père, d’ouvrir des restaurants, d’épouser un critique culinaire, d’être fascinée tour à tour par un ancien collègue et un Parisien de passage à Rome, de se bâtir une cabane au jardin pour s’y réfugier la nuit jusqu’à l’aube et de retourner vers les siens, époux et enfants, à sa guise.

Somme toute, la romancière se pose les questions suivantes. Faut-il absolument se soumettre en tout point à la volonté d’autrui ? Être libre, mais pourquoi ? L’amour signifie-t-il épanouissement ou asservissement ? Peut-on se choisir sans blesser ? Mène-t-on sa destinée, entrecroisée à celle des autres ou en parallèle ?

Extrait :

« Je me demandais de quelle liberté je disposais encore, et quelle liberté j’avais abandonnée à mon insu qu’on ne me rendrait plus. »


dimanche 14 septembre 2025

Entretien avec Martine Cadéo, femme d'écrivain

 

Ces deux-là étaient destinés à se rencontrer, la femme impliquée en politique aimant la photographie et l’homme de lettres, le poète-philosophe, le romancier, le dramaturge, le conteur.

Je me suis longtemps intéressé au corpus littéraire d’Alain Cadéo. Mais à ses côtés, vivait et vit encore autrement sa compagne, Martine Cadéo. J’ai bien voulu la questionner sur sa vision de l’écrivain et sur son propre rôle à titre de promotrice de l’œuvre de son mari. Vous verrez bien vite leur évidente complémentarité. Je la remercie de s'être confiée spontanément. Bonne découverte.

Comment vous êtes-vous connus ?

C’est une histoire qui commence simplement, mais qui a bousculé nos vies.

J’étais maire-adjoint à Marseille et Alain avait pris RV avec moi pour me parler d’un grand spectacle organisé avec son frère Michel au profit de l’enfance handicapée.

Dès les premiers échanges quelque chose a cliqué.

Nous avons parlé des heures, puis comme on ne s’était pas tout dit nous avons décidé d’aller dîner au restaurant, puis nous avons bavardé jusqu’à 4 h du matin dans ma voiture c’est à 4 h qu’il a pris ma main et l’a mise sur son front, alors je l’ai demandé en mariage…

Qu’est-ce qui vous a plu chez lui, l’homme ou l’artiste ? 

L’HOMME!!! Je le trouvais tellement beau et j’ai été subjuguée par sa façon de parler autrement que les autres, il avait un univers singulier à la fois poétique et brut.

Une journée-type dans la vie d’Alain Cadéo, ça ressemblait à quoi ?

C’était un homme du matin il écrivait très tôt.  Tout dépendait du projet en cours, manuscrit, corrections ou pages libres. Il s’inspirait de ses rencontres, de la marche du monde. Il était en perpétuelle réflexion et souvent dans le doute. Il fallait qu’il me lise ses textes tous les matins et on partait dans des discussions qui n’en finissaient pas.

L’après-midi il disait qu’il n’était bon à rien… alors il lisait ou relisait. J’avais l’impression qu’il avait tout lu. Et le soir il pouvait se gaver de westerns heureux si le gentil gagnait.

Au quotidien, parvenait-il à séparer l’écrivain de l’homme ? 

Pas du tout. C’était un homme très responsable il avait le souci en permanence des autres et surtout des enfants. L’homme était toujours présent parfois en râlant car il détestait le bruit.

Quant à l’homme de lettres, c’était comme partager son quotidien avec un alchimiste.

Rien n’était superficiel et il avait une curiosité insatiable. Il était très attentif aux nuances du langage. Il savait mettre des mots sur le ressenti des êtres, parfois mieux qu’eux même.

Assuriez-vous l’aspect plus temporel, plus terre-à-terre de la vie ? 

On faisait tout à deux. Il détestait tout ce qui était papiers banque, etc…

Mais il le faisait (ceci dit j’ai retrouvé dans son bureau une pile considérable d’enveloppes de la banque qu’il n’avait pas ouvertes).

En fait, on se complétait tout en se ressemblant.

Y a-t-il un personnage qui vous ressemble ?

C’est difficile à dire. C’est vrai que dans chaque livre il y a une réflexion ou une anecdote qui est à nous.

Je dirais que dans Les anges disparaissent où il y a une demi-sœur née en Afrique du Nord, je me reconnais.

Et ce livre j’ai l’impression que nous l’avons construit ensemble entre Venise et Tunis.

Dans chaque livre il y a un morceau de notre vie.

Et puis M que je relis souvent parce que je pense qu’il était le seul à bien percevoir qui j’étais.

Il y a dans ce livre des phrases qui me bouleversent comme « quand tu étais petite j’aurais voulu être avec toi pour pas que tu n’aies pas peur ».

Quels sont les bons côtés de vivre avec un écrivain ?

Aucun ennui, jamais !

Quels sont les mauvais côtés, s’il y en a ? 

Aucun, quand il y a de l’amour.

Vous êtes nés le même jour de la même année. Y avait-il un rapport de gémellité entre vous ?

Évidemment, c’est incroyable des correspondances de dates inouïes. On disait même qu’on se ressemblait physiquement. On venait de deux planètes différentes pourtant.

Alain disait toujours « Tu as un engagement politique et moi un engagement poétique »

Et pourtant toujours dans la même direction.

Vous avez toujours été la promotrice de son œuvre, en quoi cela consiste-t-il ?

Pendant 40 ans, bien avant les réseaux sociaux à chaque sortie de livres, c’était des envois d’enveloppes aux journalistes (ce qui est toujours le cas).

Au téléphone (fixe) avec des rédactions.

Maintenant, j’entretiens beaucoup de liens amicaux avec des journalistes mais aussi des blogueurs que j’admire beaucoup pour leur passion et leur talent pour retranscrire avec émotion une œuvre littéraire.

Et je continuerai à transmettre sur les réseaux des textes d’ Alain ainsi qu’à continuer avec ses Éditeurs les Éditions la Trace à publier des livres ou à republier.

On me demande pourquoi : simplement parce que je ne veux pas qu’on l’oublie.

D’après vous, quelles sont les forces de son écriture ?

Je ne saurais vous dire ce n’est pas facile, car je suis trop proche de son écriture.

Le premier livre que j’ai lu c’était Stanislas. Quand j’ai refermé le livre, je me suis dit « il a tout dit ». 

En cinq mots comment décririez-vous son corpus littéraire ?

Lumière, poésie, humanité, amour, générosité.

Y a-t-il des livres-phares d’Alain Cadéo que vous recommandez de lire absolument ?

J’ai envie de vous dire tous, évidemment.


samedi 30 août 2025

La clepsydre d'Evena

 

La vie nous apporte des lectures qui nous étonnent avec leur touche de transparence. C’est le cas de La clepsydre d’Evena paru chez Les 3 Colonnes.

Tout d’abord, que de poésie dans ce pseudonyme et ce titre. L’autrice compare sa vie, puisqu’il s’agit de sa biographie, à une horloge à eau, aux chapitres désignés par le terme gouttes.

L’écrivain Alain Cadéo eut la délicatesse de lui offrir une dédicace manuscrite amicale pour inviter Evena, sculptrice-peintre-femme de lettres de « jouer sa partition », ce qu’elle fait avec authenticité et brio. Elle ne se cache pas, elle se livre toute entière en confidences. Et on avance, on plonge avec elle, on lui tient la main.

Devant nos yeux, défilent les membres de sa famille, les professeurs d’arts, les paysages lumineux du Midi de la France, les montagnes et plages de Corse, les amis assis autour d’une table bien éclairée autant par l’esprit que par les bougies, les chatons du printemps qui jouent avec les enfants, l’amour qui enflamme, consume et dont on guérit tout doucement les épaules couvertes d’un châle réconfortant un soir tranquille de septembre.

En cours de lecture, me venait à l’esprit La chanson des vieux amants de Brel interprétée par Melody Gardot.

J’invite sincèrement Evena à poursuivre sa route en écriture.