samedi 30 juin 2018

Lettres à Théo de Vincent Van Gogh




J'aime lire des lettres depuis toujours.  On ne parle pas de factures, ni de courriels secs et brefs, mais de vraies lettres dont on a pris le temps de peser les mots, surtout qu'en un autre siècle le courrier n'arrivait pas à la vitesse d'aujourd'hui.  De plus, n'oublions pas que la correspondance est un genre littéraire en soi qui mérite notre attention.

Les lettres de certains personnes ont leur pertinence dans le fait qu’elles ne sont pas publiées ou diffusées du vivant des auteurs.  Par conséquent, on y livre ses préoccupations, ses tourments, ses sentiments sans trop de censure.  La correspondance du peintre Vincent Van Gogh (1853-1890) avec son frère  Théo n’échappe pas à la règle. 

Ces lettres montrent un peintre qui se questionne sur une relative reconnaissance, alors que plus jeune il songeait à devenir pasteur en milieu ouvrier.  Il se voit bon artisan, connecté à sa façon avec le sacré et toute la Création.  Il ne doute que très rarement de son talent.  Il tente de se faire accepter tel qu’il est.  Les rapports fraternels peuvent être tendus quand Théo se fait l’émissaire d’une famille conservatrice qui n’apprécie guère le mode de vie de Vincent.  Puis vient le temps où les échanges sont plus cordiaux, tendres, sincères.  Vincent met carte sur table.  Il confie ses déboires de santé, sa volonté de parfaire son art, son besoin d’assistance financière pour maintenir sa production d’œuvres.  Il veut le soutien de son frère, non pas sa pitié.  Il cherche aussi conseil auprès de Théo sur des sujets tels que : Vaut-il mieux rester dans la pluie du nord ou bien puiser l’inspiration à même un soleil provençal ?  Devrait-il s'associer ou non avec d'autres collègues pour tenir atelier ?  Au fur et à mesure, les tensions entre les deux frères s’amenuisent et font place à de l’entraide et à de la tendresse.

En outre, cette correspondance dépeint la vie difficile des artistes.  Or, certains d’entre eux optèrent pour une mode, une école par souci d’attirer une visibilité, alors que Vincent prit en solitaire les chemins de traverse des collines près d’Arles, aveuglé par la lumière méditerranéenne du Midi.  Il transporte un chevalet, des toiles, une palette, des pinceaux, en dépit des pies bavardes des alentours et des gamins qui lui lancent des cailloux.  Tous s’étonnent que ce grand rouquin Hollandais, maîtrisant par ailleurs fort bien le français, puisse s’installer au milieu d’un champ pour réinterpréter le monde et ses merveilles.

Voici trois beaux extraits :  
« Mon cher frère, tu sais que je me suis rendu dans le Midi et que je m’y suis lancé dans le travail pour mille raisons. Vouloir voir une autre lumière, croire que regarder la nature sous un ciel plus clair peut nous donner une idée plus juste de la façon de sentir et de dessiner des Japonais. »

« Je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles, et je rêve d’un tableau comme cela avec un groupe de figures vivantes, des copains. »

« En somme, il y a bien plus de gens qui font habilement un croquis, que de gens qui peuvent peindre couramment et qui prennent la nature par le côté couleur.  Cela restera plus rare et que les tableaux tardent à être appréciés ou non, cela trouve son amateur un jour. »

Vincent Van Gogh connut la gloire, mais à titre posthume.  Il ne vendit qu’une seule toile de son vivant.  Ironie de l’histoire, ses toiles sont appréciées de nos jours comme celles de Modigliani ou de Picasso. Le 29 juillet 1890, Vincent gravement blessé rendit l’âme dans les bras de son frère.  Quant à Théo, pris de chagrin, il mourut quelques mois après Vincent.  La veuve de Théo fit transférer en 1913 la dépouille de son mari dans la tombe de Vincent à Auvers-sur-Oise.  Leurs enveloppes mortelles reposent maintenant en paix.

À lire : Lettres à Théo de Vincent Van Gogh, chez Gallimard, collection Folioplus Classiques.

© texte et photo, Denis Morin, 2018

samedi 23 juin 2018

L'école des vertiges de Tristan Malavoy



Nous sommes à l’époque du multitâches, communément désigné par le terme anglais de multitasking. Certains artistes s’inscrivent bien dans cette mouvance et peuvent se promener aisément au coeur de  différentes pratiques artistiques. Par exemple, Tristan Malavoy vogue intelligemment entre chanson et poésie, sans oublier le roman. Il s'implique aussi dans le monde de l’édition.

En 2018, Audiogram et L’Hexagone ont eu la bonne idée de faire paraître le recueil-album L’école des vertiges. Le mélancolique troubadour-voyageur se promène entre les chalets en régions et le Sénégal, la France jusqu'aux vastes étendues planes de Russie sur le Transsibérien.  Cette rencontre de l’autre nous permet une découverte de soi-même par le biais des êtres surgissant tout au long de l'itinéraire ou une fois parvenu à destination. Par conséquent, le voyage devient une mise à distance du quotidien, une exposition à la fragilité, une plongée en soi, en sa vie, en ses amours.

Les textes de ce livre sont les genèses des chansons présentent sur le CD insérés en fin de livre. Les titres sont évocateurs :  Baïkal-Amour / La machine à aimer / Abécédaire / L’école des vertiges / Les écrivains / Qu’est-ce qu’elle avait de plus cette tempête ? / Ma petite fenêtre / Les Icares / Le volume de notre amour / Elle cueillait des cosmos / Le ciel de la Nouvelle-Orléans.

Derrière le spoken word de Tristan Malavoy, j’entends un spleen délicieux à la Françoise Hardy.  Je sais qu’il est toujours hasardeux de comparer deux individus, mais mon ressenti est ainsi.

Voici deux passages qui vous révéleront un éclat d’émotion.  Tout d’abord, l’explication, puis un extrait de la chanson conçue au cimetière du Montparnasse, face au tombeau de Gainsbourg où des mégots et des bouteilles veillent le disparu, le tout agrémenté de fleurs :

« Des dizaines de cosmos poussant fous tout autour de la stèle.  C’est là que la chanson me vient, d’un trait.  Les mots, la mélodie.  Je sais ce que je dois à l’instant, à la lumière, au décalage horaire.  Je n’ai fait qu’attraper un papillon qui passait. »

« Elle cueillait des cosmos
En écoutant Kosma
Pendant que moi
Je tombais au combat
Au combat de l’amour
Qu’elle ne me donnait pas
Elle cueillait des cosmos
Et ne me cueillait pas. »

Somme toute, le voyage sied très bien à Tristan Malavoy.  Ses destinations et ses mots m’ont plu.  À suivre…

© texte et photo, Denis Morin, 2018

mercredi 6 juin 2018

Vers la beauté de David Foenkinos



On croit choisir nos lectures.  Eh bien, on se trompe !  Souvent, les livres nous tombent entre les mains en temps opportun.  Notre vie leur lance un appel.

Voici l’exemple.  En 2017, j’écrivais Modigliani, regard vers l’abîme, sur ce personnage envoûtant tant par sa vie tourmentée, ses œuvres énigmatiques et belles, que par son histoire d’amour avec la mélancolique Jeanne Hébuterne.  Ces derniers mois, je franchissais le seuil de la boutique en ligne d’une librairie pour dénicher la jaquette du roman Vers la beauté avec le portrait de Jeanne Hébuterne peinte par son fiancé.  Il me fallait cette nouvelle parution de David Foenkinos parue chez Gallimard en 2018.

Dès les premières pages, Antoine Duris, professeur d’histoire de l’art, dépressif, troque son poste d’enseignant aux Beaux-Arts de Lyon pour un boulot de gardien au Musée d’Orsay, à Paris.  On se demande si cette fuite n'est que pour panser son cœur blessé après une rupture...  Dans ce nouveau travail, il se perd en moments contemplatifs et introspectifs.

On fait aussi la connaissance de Camille, talentueuse, taiseuse, frappée par la grâce créatrice.

Il appert que le professeur invite ses étudiants à évoluer et que l’artiste apporte sa touche de beauté dans cet apparent chaos qu’est le monde.  David Foenkinos m’a bien mené vers la beauté.  Ce roman ferait un très beau film, avis aux scénaristes et aux réalisateurs !

Je termine ce billet par un extrait qui vous donnera le ton du livre :
« Au fil des jours, Antoine serait happé par la force de ce tableau. Jeanne (Hébuterne) lui faisait survoler les heures.  Il continuait parfois à lui parler, comme à une confidente.  Cela lui faisait du bien.  Chacun cherche son propre chemin vers la consolation. (…)  Pour Antoine, la contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur.  Il en avait été toujours ainsi.  Quand il se sentait mal, il allait se promener dans un musée.  Le merveilleux demeurait la meilleure arme contre la fragilité. »


© texte et photo, Denis Morin, 2018


dimanche 3 juin 2018

Seuls nos sourires de Jean-Félix de La Ville Baugé



Seuls nos sourires, j’ai été séduit par le titre énigmatique de ce roman de Jean-Félix de La Ville Baugé, publié aux Éditions L’Inventaire, à Paris, en 2018.  Dans mes choix de lecture et en écriture, j’y vais au flair et à l’instinct.  Je me suis rarement trompé.

Sur réception du livre au comptoir d’achat de ma librairie, je remarque la couverture stylisée qui suggère une pin-up, une actrice des années 1960 : une trace sinueuse évoquant la chevelure, des lèvres charnues, un grain de beauté fictif ou réel.

Dans le train du retour à la maison, j’ouvre le livre qui se fragmente en extraits placés çà et là comme autant de diapositives, de tesselles, de descriptions d'une vie en kaléidoscope.  Je ne peux m’arrêter de lire...  Je suis envoûté.  Ça augure bien. L’écriture est belle, sensible et sensuelle.

L’auteur se met dans la peau de Marilyn Monroe surnommée la femme la plus belle du monde à son époque.  Il endosse très bien la pensée du personnage, au point de me faire oublier que c’est un mec derrière les mots lus.  L’actrice se raconte, se perçoit parfois superbe, tantôt moche, séduit, joue la sotte, se sait accro aux médicaments et dépendante affective du président J. F. Kennedy qui se sert d’elle comme instrument de plaisir ou pour flatter son ego de politique.  Elle sait qu’elle fait tourner les têtes, fantasmer les hommes, tout en se sachant fragile, qu'un jour on cessera tôt ou tard de l’aimer, de l’aduler.  Elle restera là, incrédule, les pieds pendants dans l’eau, assise au bout du quai ou bien en couverture de la revue Time tel un arrêt sur image pour la postérité…

Pour en lire des extraits, vous pouvez consulter le lien suivant :

Je vous recommande chaleureusement la lecture de ce roman.  À suivre.


© texte et photo, Denis Morin, 2018

samedi 26 mai 2018

Peu pour tout dire de Denise Girard



Peu pour tout dire étonne par sa douceur et son ton direct.  Denise Girard s’adresse à nous en toute simplicité dans son recueil de poésie philosophique.  Chaque segment peut se lire d’une traite comme un seul poème ou peut se fragmenter en pensées à méditer à la manière d’un vin que l’on déguste.

Par le ton enveloppant et rassurant des textes, on se sent étreint par des matriochkas, ces grands-mères et ces mères russes transposées en poupées gigognes aux robes fleuries, aux tabliers couverts de taches de confiture. 

L’auteure Denise Girard transforme les mots en poésie, en chansons et en numéros d’humour.  La vie a montré à cette mère d’une enfant autiste que l’on pouvait passer sans retenue du rire aux larmes et vice-versa.

J’ai connu cette artiste par le réseau social Twitter.  Il s’avère que les enchevêtrements d’algorithmes tels Twitter, Facebook et autres sont plus que des photos de chats et la diffusion des dernières bêtises commises, puis diffusées à grande échelle. De vrais écrivains en herbe arpentent les coulisses de ce vaste théâtre virtuel.

Son écriture limpide comme une eau de source contient les soupirs d’une amoureuse de la vie qui jette l’encre (sic) sur le papier.  Puisse-t-elle recommencer bientôt l’écriture d’un second livre !

On peut retrouver ce très beau recueil de pensées à la boutique en ligne de chez Bouquinbec.

Permettez-moi de vous laisser jusqu’au prochain billet de blogue sur ces extraits qui vous donneront la teneur de son talent.  Voici :

« Si mon regard se pose, est-ce en silence qu’il se repose ? »

« Il y a des gens qui parlent tellement d’eux, que l’on finit par s’oublier. »

« Regarder au loin.  Recueillir ce besoin de se soustraire. »

« Laisser tomber la poussière pour ensuite dessiner des cœurs sur les meubles. »

« La nuit, rêver à lui jusqu’à son matin. »

© texte et photo, Denis Morin, 2018

samedi 19 mai 2018

Autre naissance de Forough Farrokhzad



Forough Farrokhzad (1935-1967) était à la fois poétesse, actrice et cinéaste.  Cette artiste secoua la poussière en Iran où on la percevait comme une femme excentrique dont il fallait taire le nom et qu’il fallait avoir à l’œil.  Elle vivait pour la poésie et l’ordinaire de la vie eut raison d’elle, puisqu’elle mourut dans un banal accident de voiture.

La notoriété lui vient (mal)heureusement surtout à titre posthume.

Les Éditions du Noroît, à Montréal, ont eu la brillante idée en 2017 de nous la faire découvrir en français, grâce aux bons de Bahman Sadighi poète, peintre et traducteur vivant maintenant à Montréal.

À travers les mots de Forough Farrokhzad, j’ai revu les destins singuliers tels que Camille Claudel et Virginia Woolf.

Dans ce recueil Autre naissance, Forough s'ennuie vraiment dans la banalité des choses et du quotidien. Par son imaginaire, elle emprunte des chemins de traverse.  Sa poésie contient tendresse, amour, désir, refus du conformisme et féminisme. 

Je vous livre un instant de contemplation sur le bord d’une fenêtre :
« Dans l’attente de la pluie d’un nuage inconnu
Le bassin de notre maison est vide
Les petites étoiles inexpérimentées
Tombent par terre de la hauteur des arbres
Et dans la nuit. »

Voici un soupçon de féminisme :
« J’ai balayé les marches du toit
Et j’ai lavé les vitres des fenêtres
Pourquoi seul le père a-t-il le droit
De rêver pendant le sommeil ? »

Et là, une sensualité qui lui serait reprochée :
« Mon amant
Est un homme simple
Un homme simple que j’ai
Enfoui
Dans le pays néfaste des merveilles
Tel le dernier signe d’une religion étrange
Dans les replis du creuset de mes seins. »

Ou bien encore une touche de mélancolie :
 « Dans une chambre à la grandeur de la solitude
Mon cœur
À la mesure d’un amour
Regarde les prétextes simples de son bonheur
Le beau déclin des fleurs dans le vase. »

Je vous recommande cette lecture pour un point de vue féminin sur le monde.  Ses poèmes écrits sont écrits en toute franchise, sans aucune censure.  Le traducteur a cru bon d’écrire quelques pages en fin de recueil pour nous la présenter et la situer dans le contexte culturel de son époque.  À découvrir.


© texte et photo, Denis Morin, 2018

mardi 8 mai 2018

Les adieux de René Lapierre




Réné Lapierre est poète, romancier et essayiste. Avec ce recueil de poésie Les adieux, publié en 2017 chez Les herbes rouges, il s’est mérité le Grand Prix du Livre de Montréal 2017.  En 2018, il était finaliste pour le Prix des libraires du Québec.

Changement de registre, je ne vous apprendrai rien en vous disant que la vie nous fait vivre des boucles, dessiner des ronds dans l’eau.  Nous sommes liés les uns aux autres que nous en soyons conscients ou non.  Aujourd’hui, je m’amuse à écrire un billet de lecture sur l’œuvre d’un homme qui fut un jour mon professeur de lettres…

En 1982-1983, je suivais un cours de littérature québécoise donné par un certain René Lapierre à l’Université du Québec à Montréal.   Nous eûmes à rédiger un commentaire sur le roman Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais, œuvre moderne mais qui m’avait tellement ennuyé vu mon jeune âge.  J’avais écrit à propos d’un personnage féminin qui avait eu plus d’une douzaine d’enfants, « elle et son troupeau d’enfants ».  J’étais dépassé du fait que des femmes du début du XXe purent accoucher en des conditions si misérables.  À son tour, il fut agacé et avec raison par mon apparente arrogance, même si je ne voulus pas jouer la provocation.

Voilà maintenant que je suis profondément troublé, choqué, secoué, ému par ce recueil.  Je connaissais l’enseignant érudit, calme, patient, mais je découvre ici un poète tourmenté qui dénonce sans aucune censure les injustices et les abus survenus ici et là, au Moyen-Âge, lors de la colonisation en Nouvelle-France, et à des époques plus récentes.  Des extraits d’archives appuient et illustrent encore davantage son propos.  Il entrecoupe le tout de réflexions sur lui-même, sa famille.

Voici quelques passages vous donnant le ton éclaté et percutant…

Un exemple de dénonciation :

« Couchés sur les petits en travers des décombres
couchés avec les morts, les soumis, les affamés.
Avec les fous que nous affolons
avec les durs, les macabres
nous brûlons. »


Un moment de spleen :

« Le malheur me pesait, mais les fleurs
sentaient bon.  Je me trouvais inhumain
de les aimer, d’aimer –
                  –  leur douceur, et avec elle le tourment qui me consumait. »


                Un rare moment d’accalmie :

« J’ai aussi pensé à la paix
d’une petite chapelle du XVIIIe siècle
                  dont le nom signifiait joie, ou bienfait. »


                  Un instant exaltant et créatif :

 « Alpha du Centaure A, une naine jaune
semblable au Soleil
approchait la note mi ;  la fréquence pure (632 Hz)
de l’étoile montre aujourd’hui
un spectre jonquille avec un centre blanc. »

À lire absolument, si les injustices de ce monde vous horripilent, vous donnent de l’urticaire.
À ne pas lire, si vous souffrez de dépression.

Happy end pour clore ce magnifique recueil :
« Un jour le temps
se fondit
dans le temps.
Le vide
s’illumina.  Toute matière
devint amour. »

© texte et photo, Denis Morin, 2018

dimanche 6 mai 2018

Pavane de Guylaine Massoutre



L’auteure Guylaine Massoutre collabore depuis au journal Le Devoir, déteint un doctorat en littérature québécoise de la Sorbonne et enseigne la littérature et le journalisme au Cégep du Vieux-Montréal.

Dans Pavane, recueil d’articles sur la danse, paru en 2017, aux Éditions du Noroît, la critique se fait observatrice, témoin du monde de la danse au Québec.  Son œil capture les mouvements, décode les chorégraphies, réfléchit sur les thèmes proposés par les danseurs évoluant sous les projecteurs.  Nous n'en sommes plus à la pavane, cette danse de cour du 16e siècle. Des photos impressionnistes de Ginelle Chagnon appuient le propos de l’auteure.  

Elle définit ainsi son apport journalistique et poétique :  « L’observateur arpente un musée, s’arrête face au tableau du monde, la conscience éveillée par les symboles disposés, colorés, insolites, contradictoires. C’est alors que viennent les mots, signes de survie, forcés par le décor et bientôt envahis par l’association obsédante d’une culture littéraire qui lui prête son langage et l’étreint, au fur et à mesure de sa contemplation. Très active, la main transforme alors la description, la perception et le repérage en un texte en expansion. »

Elle s’interroge en fait sur le processus créatif de la danse.  Ce livre est fragmenté en chapitres : Corps, simulacres et turbulences ; Duo Danse-Désir ; Ratures et tracés ; Carnet. Énergies fossiles.  Elle arpente elle aussi à sa manière les planches des scènes.  Les mots se posent  avant de virevolter dans l’espace.  Les images se déploient à notre iris de lecteur. 

Ce recueil fut une lecture fort agréable ponctuée d’envolées et de moments de contemplation.  Je risque même d’y replonger de temps à autre.

© texte et photo, Denis Morin, 2018

samedi 5 mai 2018

L'effroyable beauté de vivre de Bertrand Runtz




Bertrand Runtz est un magicien.  Il transforme tout sur son passage.  Il saisit l’instant en photos.  Il métamorphose des livres-papier en sculptures.  Il excelle tout aussi bien à l’écrit, dans le roman et les nouvelles.

J’avais beaucoup aimé N’oublie pas de mourir, roman paru en 2014 aux Éditions du Jasmin où le personnage principal, un homme seul se voit coincé entre son père atteint d’Alzheimer et ses enfants qui cherchent à comprendre la dérive du grand-père.

Cette fois-ci, je vous entretiens du recueil de nouvelles L’effroyable beauté de vivre, paru en 2016 chez la même maison.  C’est écrit avec délicatesse et tendresse.  Dans la nouvelle, La GS bleue, une veuve contemple la voiture, objet transitionnel (à la manière de la madeleine de Proust), que son mari aimait tant conduire.  Là, dans la nouvelle Les sucres, une femme répète presque par mimétisme un geste posé par sa grand-mère, soit de subtiliser des sachets de sucre blanc au restaurant pour les glisser dans son sac à main.  Comme dans un tableau de Marcel, un peintre, presque un clochard, accueille les chats errants et se lie d’amitié avec une jeune femme sur le point de devenir sa muse.

Somme toute, courez chez votre libraire pour commander ce recueil composé de nouvelles qui sont autant de mini-films attendrissants, sans verser dans la mièvrerie.  J’adore.


© texte et photo, Denis Morin, 2018

jeudi 19 avril 2018

B.E.C. Blonde d'entrepreneur en construction de Suzanne Myre



Ce livre est paru en 2014 à Montréal aux Éditions Marchand de feuilles.  Petit conseil d’auteur, de blogueur et de lecteur, quand vous avez la joie de tomber sur un écrivain qui nourrit vos neurones et votre coeur, suivez ses œuvres à la trace, lisez son corpus littéraire.

En mars 2018, j’avais lu le percutant recueil de nouvelles L'allumeuse (voir le billet s’y rapportant).  Avide d’en connaître davantage sur l’imaginaire de Suzanne Myre, je me procure B.E.C. avec sa magnifique couverte composée d’une femme en attente du prince charmant portant un papillon nacré en guise de loup.

Je vous dis d’entrée de jeu que ce n’est pas un roman fleur bleue.  Tout le monde reçoit à des degrés divers des coups de bec que la vie peut nous infliger quand ce n’est pas nous-mêmes qui nous en chargeons sans ménagement.  

La lecture fut faite lors de mes déplacements de banlieusard.  Mon visage s’est garni d’un large sourire à maintes reprises dans le train et le métro.

La narratrice, Laurence, s’identifie à titre de veuve d’entrepreneur.  Elle a pourtant tout pour être heureuse : un travail convenable, un appartement coquet, beaucoup d’esprit et un chum beau comme un cœur, mais… Jean-Marc, l’entrepreneur en construction, gère ses chantiers, sa cadence au jogging et fréquente sa blonde pour des miettes de journée.

Pour se détendre, Laurence pratique l’origami et la cleptomanie après ses mots croisés.  Laurence et Jean-Marc apprécient les films d’auteur, le théâtre et le rummy.  On dirait que je remplis un formulaire d’une agence de rencontre avant l’internet.

La narratrice ne demande rien d’autre à son amoureux que des mots doux et du temps à deux.  Or, Jean-Marc, ne faisant pas dans la demi-mesure, offre à sa dulcinée un voyage au Mexique en formule tout inclus. Les vacances se déroulent bien jusqu’au jour où Laurence est prise la main dans le sac… Je n’en dis pas plus pour la trame de l’histoire.

Suzanne Myre déborde de tendresse pour ses personnages et nous guide dans ce roman qui est un véritable « page turner ». J’ai apprécié Laurence, Jean-Marc, Diep la pharmacienne de descendance vietnamienne, Rémi le psycho-clown gay, la lumineuse Paulina, etc.  La plume de l’auteure me fait penser à du John Irving et à du Françoise Dorin.  

Somme toute, voici un livre que madame voudra lire la première et dont monsieur se régalera par la suite.


© texte et photo, Denis Morin, 2018

dimanche 8 avril 2018

À deux doigts de la terre de Noella Leblanc



L’auteure est née à Saint-Eustache, dans les Basses-Laurentides, à l’époque où cette ville de la banlieue montréalaise était campagne.  Jeune adulte, ses yeux ont vu une partie de l’Europe et le Sénégal, avant de revenir s’installer en 1975 avec mari et enfants au Québec.  Elle possède une formation en éducation et en arts.

Elle participe assidûment au Café littéraire que j’anime à l’association eustachoise Toulèsarts vouée à la promotion de la poésie écrite dans la langue de Vigneault et de Leclerc.

Cette enseignante à présent retraitée nous fait voyager avec les mots.  Elle manie les sons et les images à sa guise.  Dans À deux doigts de la terre, recueil publié en autoédition en 2015 chez Bouquin Bec, elle dépeint autant ses états d’âme que les paysages parcourus. 

« Que pourrais-je te dire
tu devines parfois
dans le velours de l’œil
l’éclat d’un ciel d’été. »

Elle décrit les joies enfantines, la vie avec son amoureux, le rythme des saisons.

« Quand viendras-tu au jardin ?
Une gerbe nouvelle
Se pare de grâce et s’offre légère. »

Elle se montre aussi sensible à la misère humaine…

« Réfugié aux mœurs étranges
à l’intérieur du mur poli
langue allongée, manteau charnu
fragile et tendre
je vis d’un va-et-vient
pour fuir air froid, soleil ardent. »

À deux doigts de la terre, Noëlla Leblanc, femme pacifique, fredonne des airs anciens, hume le parfum des fleurs, se réjouit du chant des oiseaux, tout simplement reconnaissante envers la vie.  Une poétesse à découvrir.


© texte et photo, Denis Morin, 2018