mercredi 9 octobre 2019

Ambassador Hotel de Marie Desjardins



La romancière Marie Desjardins nous arrive en 2018 aux Éditions du CRAM avec un pavé intitulé Ambassador Hotel et doté des sous-titres La mort d’un Kennedy et La naissance d’une rock star.

La force de l’écriture de ce roman réside dans la restitution de ces années effervescentes et créatives sur le plan culturel, surtout musical, avec l’émergence de groupes rocks et la présence de personnages charismatiques dans les médias. Je me revois gamin admiratif regardant à la télévision dans le salon de mes parents les Kennedy et leur apparence impeccable, les Beatles, les Rolling Stones, etc. Le roman ressemble à une biographie, celle du chanteur Roman Rowan (personnage fictif), et le parcours de son groupe, RIGHT. On dirait un film comme une lente cérémonie des adieux. Justement, les chapitres se tissent sur la trame du temps. D’une part, il y a les années où on veut s’extirper de son milieu modeste en Angleterre, où on chante incognito et où on se fait connaître dans les années 1960, et d’autre part, les années 2010 où on règne en roi et maître sur la scène et où on sait pourtant que le rideau de scène devra tomber tôt ou tard. Mieux vaut le faire descendre soi-même.

Marie Desjardins possède une psychologie fine des personnages et nous décrit avec brio les années 1960 et les suivantes avec l’acuité d’une sociologue. Du grand art. À découvrir.

© Photo, texte, Denis Morin, 2019

mardi 1 octobre 2019

Entretien avec Tom Noti


Le temps n’était pas propice pour flaner sur l’avenue du Mont-Royal, Vincent Giudicelli venait de repartir pour Lyon, Suzanne Myre préparait ses ateliers d’écriture ou cogitait à son prochain roman. Or, je me suis dit qu’il me fallait m’entretenir sur Skype avec le romancier Tom Noti. C’est que nous avons fait, moi assis dans mon scriptorium à Deux-Montagnes et lui, installé à une terrasse, à Grenoble. Voici de quoi il en retourne au sujet de cet homme solitaire et solidaire.


Etes-vous écrivain depuis toujours ?

Oui, j'écris depuis toujours mais je ne m'en étais pas rendu compte avant de poser les mots sur une feuille. J'ai toujours été celui à qui on demandait un discours, un éloge funèbre, une chanson... et j'adorais ça. Mais il y avait toujours ces mots qui me venaient lorsque j'assistais à une scène, des phrases comme des sous-titres à ma vie, depuis toujours. J'écrivais dans ma tête.  Et puis un jour, j'ai plongé dans l'écriture "d'une histoire" qui est devenu mon premier roman et je n'ai plus jamais cessé. Il était temps retrouver celui que j'avais si peu écouté. J'avais tellement cru qu'il fallait avoir "la carte" sociale et culturelle pour écrire, pour faire partie de ce monde...  J'avais peur de mes propres rêves parce que le sentiment d’illégitimité reste collé à la semelle des bottes crottées.   

Quel fut l’élément déclencheur du processus d’écriture ?

Mes fils ! Je les accompagnais assez loin de chez nous, faire du sport et j'attendais dans un bistrot (J'adore les bistrots). C'est là que je m'y suis mis vraiment. J'aime le bruit pour m'isoler et la vie pour sortir de la mienne. Et puis, il y a eu ce souper chez nous, où j'ai exhorté mes fils à vivre leurs rêves et surtout ne pas avoir de petits rêves restreints à la conformité et à la raison. Mon petit dernier, qui avait 8 ans à l'époque, m'a alors demandé quel était mon grand rêve à moi. Je n'ai pas pu tricher. J'ai avoué que c'était écrire. Alors sa réponse fut sans équivoque : « Tu nous dit de vivre notre grand rêve et toi tu ne l'as pas fait. Tu pourrais, tu n'es pas encore "trop vieux"... » Deux mois plus tard, je signais mon premier contrat d'édition. 

Décrivez-vous en cinq mots ?

Anxieux  -   lunaire  -   sceptique   -   vivant  -  solitaire.

Comment conciliez-vous le temps à titre d’enseignant et celui de l’écrivain ?

Je suis enseignant de 8 h à 19 h sauf le mercredi et le week-end durant lesquels je deviens un type qui écrit et qui trouve ces journées trop courtes. J'ai aussi pas mal de vacances qui me permettent de me sentir "écrivain" à plein temps. C'est un immense privilège. Une double vie, en quelque sorte... 

Que lisez-vous ?

Je lis presque tout. Romans, polars, poésie (un peu moins, je l'avoue). Concernant les romans, il y a tellement d'œuvres classiques à redécouvrir et tellement d'auteurs que j'ai envie de connaître. J'ai découvert seulement récemment, à ma grande honte, Toni Morrison, Virginie Despentes, qui ont une écriture d'une telle puissance, d'une telle intensité. Mais il y en a tant d'autres !  Pas assez d'une vie, sans doute....  J'ai beaucoup lu de littérature anglaise qui mélange souvent légèreté et mélancolie d'un subtil dosage. Grande admiration pour ceux qui manie cette ambivalence avec dextérité. 

J'adore aussi les polars. Si un auteur me piège, je deviens son plus grand fan !!! Toujours surpris d'être happé par une intrigue qui vous teint en haleine jusqu'au bout. 

La poésie enfin, pour les respirations, les sentiments qui éclosent du bourgeon d'un mot choisi et qui transportent et qui élèvent.

Misanthrope ou philanthrope ?

J'aimerai avoir le courage de ces deux adjectifs. 

J'aimerais être misanthrope pour me murer dans la solitude et ne plus être chamboulé par les humeurs des autres, ne plus être dérangé par les mots des autres ou leurs désirs.  Et puis j'aimerais à la fois être seulement philanthrope pour jouir de chaque moment accompagné de ceux que j'aime. Il doit y avoir une maladie qui synthétise les deux !!!   J'aime mes amis d'un véritable amour et ne pas les côtoyer assez souvent me rend triste. J'aime le basket parce que les partages que l'on éprouve sur un terrain avec ses coéquipiers restent fondateurs d'une conscience morale et sans doute politique. J'aime mes amours d'un amour vorace et terrifiant, ce qui fait que je préfère taire mes peurs pour eux, mes joies pour eux, mes peines pour eux... ce qui fait peut-être qu'au final, je les aime mal. 

Écrivez-vous par ambition ou pour le goût de partager votre imaginaire ?

L'ambition d'être heureux reste louable, non ? J'ai davantage de mal avec l'ambition sociale, commerciale, personnelle si elle est éperonnée par le goût de la lutte. C'est une éducation sans doute mais ce n'est pas la mienne. Le partage, lui, lorsque l'on est lu, est incroyable. On écrit seul, l'histoire et les personnages que l'on a imaginé seul. On retravaille son texte encore bien seul avec son éditeur. Puis, tout à coup, il se passe qu'un grand nombre de personnes vous rapportent leurs sentiments sur cette histoire, sur ces personnages, sur les sentiments que vous leur avez fait porter. Alors là, le mot partage prend une dimension dingue !  On partage avec les lecteurs tout ça. On leur donne même tout ça car chacun se l'approprie de manière personnelle. Oui le PARTAGE ! Quelle jolie issue pour un parcours solitaire.

Comment naît un roman ?

Une rencontre, un article, un sentiment évoqué. L'envie de mettre l'accent sur une vie insignifiante à priori. Chacun porte sa grande histoire. Nul besoin de fait d'arme ou d'écho retentissant. L'histoire intime est la nôtre, la seule alors, il y en a tellement à illuminer, de ces histoires intimes. Écouter les autres et se taire afin que les mots s'écrivent ensuite.

Le mal de vivre chez certains de vos personnages va en parallèle avec des êtres plus lumineux, comme s’il fallait des anges tout autour de nous… Qu’en pensez-vous ?

Oui, bien sûr. Sans les petites lumières, même vacillantes, la pénombre devient juste de l'obscurité. Et l'on n'avance pas dans l'opaque. Pour avancer, il faut une lueur même lointaine. Alors oui, je crois que dans la vie, on rencontre des gens qui dévient votre existence d'un souffle. Mais seulement ce souffle suffit à tout changer. Alors, les anges, sur terre, oui, il y en a plein. Il faut les reconnaître ou du moins les laisser parler, les écouter parce qu'ils ont peut-être quelque chose à nous souffler !

L’humour est-il un remède au désespoir ?

Oh oui ! L'humour est du désespoir en sourire. On n'aurait pas besoin de rire si cela ne faisait pas de nous des survivants du réel. Avec mes amis, nous sommes des enfants de 6 ans pleins de peurs alors nous rions aux éclats. 

Dans Souligner les fautes et Épitaphes, le personnage de l’enseignant est présent, alors que dans Les naufragés de la salle d’attente et Elles m’attendaient... on se renouvelle, on est à l’école de la vie… On se dirige vers le roman psychologique écrit avec empathie et tendresse… Est-ce que je me trompe ?

C'est vrai. Les premiers romans sont un saut dans l'inconnu alors j'avais besoin d'y retrouver des repères, de naviguer en terrain connu afin d'être crédible, d'une part et aussi, d'avoir l'assurance d'une certaine cohérence dans les éléments de l'histoire, à défaut d'une cohérence de l'histoire elle-même. C'est un peu comme l'escalade où il faut assurer ses premières prises pour démarrer l'ascension sans chuter immédiatement. 

La pudeur et la tendresse à l’égard de vos personnages vous vont bien. Est-ce important de leur garder une part de mystère ?

Ah oui. J'aime bien lorsque l'on me parle de la pudeur des personnages. C'est un compliment immense pour moi car je redoute plus que toutes les couches de descriptions avec insistance, comme des couches de crème et de sucre sur un gâteau. Et puis, en tant que lecteur, je n'aime pas que l'on tienne trop ma main... donc, si je peux éviter de guider excessivement les lecteurs de mes romans... tant mieux.  Pour arriver à cela, je dégraisse beaucoup... Le travail de relecture est intense !  Et puis parler de tendresse, c'est aussi un joli compliment. Les personnages doivent garder le mystère que chaque lecteur pourra lui approprier. C'est encore une fois, un partage d'émotions.  


© Photos, Tom Noti
© Entretien, Denis Morin, Tom Noti, 2019




 




lundi 16 septembre 2019

Ce carré de ciel bleu d'Hervé Richard


Hervé Richard nous revient en 2019 chez Edilivre avec le recueil Ce carré de ciel bleu. La poésie d’Hervé Richard n’est pas clinquante ni vaniteuse, elle se veut amoureuse et humble. Elle ne crie pas. Elle murmure le désir, l’attente, la tendresse. On ne s’en lasse pas comme d’une longue étreinte.

Des instants de voyage et des relents d’enfance surgissent çà et là. La douleur du petit garçon blessé et humilié fait place à un espoir tout près.

Les gestes, les rituels, la complicité se renouvellent au gré des saisons. Le poète abandonne son enfance-chagrin pour sa vie d’homme qui prend son destin en main. Savoureux, romantique, doux, cordial, le poète se glisse tout juste derrière l’homme et le traducteur. Il n’y a jamais trop de mots, juste ce qu’il faut avec parfois des tempêtes passagères dans le cœur de l’auteur et dans la perception du lecteur. Ce poète que j’aime se révèle en ombres chinoises. À vous de la découvrir maintenant.

« Nos chaises dans les feuilles faisaient comme deux îles
Et nous deux par-dessus avec toi ton chapeau
Le parc était jonché de nappes et de familles
Au plan d’eau des enfants et au bout des bateaux »

« Si du passé tout s’effiloche
Les souvenirs et les sacoches
Au sol posées
Si quelque amour au fond des poches
Finie la classe tinte la cloche
On s’embrassait
D’autres ont eu droit à des brioches
Je n’ai eu moi que des taloches
Et des salées. »

« Regarde, on a éteint de Guernesey le phare
Nulle trace de toi tu es parti ailleurs
Les voiles sont rentrées et dans les trains les gares
Accueillent vertement le dernier voyageur. »


© Photo, Édilivre, 2019.
    Texte du billet, sauf les extraits du poète,
    Denis Morin, 2019


mercredi 11 septembre 2019

Merveille au Mans



Martine Roffinella nous a habitués à une littérature où les amours et le désir étaient au féminin et au pluriel. Mais cette fois-ci, coup d’audace, elle nous revient pour la rentrée littéraire 2019 avec un polar intitulé Merveille au Mans publié chez Les Lettres Mouchetées. La mystérieuse photo de couverture est aussi de son cru.

Merveille manie aussi bien la plume, le clavier d’ordinateur que l’Opinel. Elle vit pratiquement cloîtrée, mais se déplace entre Paris et le Mans. La médiocrité l’enrage et le manque de reconnaissance publique l’exaspère tout autant. Elle avait commencé à se pratiquer sur des chats et des chiens, puis elle en eut marre et passa aux choses sérieuses. Elle attire ses victimes comme une araignée sait tendre la toile avant de frapper au cou. Les victimes se vident de leur fluide pourpre au goût métallique, puis elles les cuisinent avec des herbes de Provence et des oignons. Il semblerait qu’au Mans les rillettes sont fameuses. Merveille fait bien les choses. Pas de demi-mesure avec elle.

Monsieur Viande, ancien employé d’abattoir, convertit en fin limier, cherche à comprendre pendant une dizaine de jours les motivations de l’assassin. Il assiste l’inspecteur Lampe qui ne voit rien et ne comprend rien. Merveille laisse des indices écrits, visuels, olfactifs que Monsieur Viande décode très bien. L’humour est aussi au rendez-vous, puisque les victimes sont : Gérard Cou, Gaël Jambe, Sylvain Poitrine, Marc Pied, Christophe Tendon, Grégoire Joue.

À présent, je me fais discret sur les motivations profondes de Merveille. Donc, un roman déconcertant et divertissant que je vous recommande chaleureusement. Du grand art !

Extrait :
« Viande se détourne, puis se ressaisit. L’épaisseur du cerveau qui a conçu cette machination l’épouvante et le séduit à la fois. Il marche au cœur d’une forêt dense, composé d’organes dérobés, de sang tiré comme du vin, de peaux rôties et de torse regardant la mer. Car ce torse décapité regarde la mer, il en est certain. Comme s’il avait toujours rêvé de partir loin, sans prendre un billet de train ou d’avion. »

© Photo (pas un Opinel), texte du billet,
    sauf l’extrait de Martine Roffinella,
    Denis Morin, 2019

dimanche 8 septembre 2019

Il faisait beau et tout brûlait de Vincent Giudicelli





Vincent Giudicelli, l’auteur du superbe roman Cardinal Song, nous revient en septembre 2019 dans la collection Sauvage avec un recueil de nouvelles intitulé Il faisait beau et tout brûlait chez Annika Parance Éditeur. 

Les artistes ont souvent les antennes sorties et perçoivent intuitivement des choses – événements et mouvements sociaux – bien avant le commun des mortels. Au moment de lire ce recueil, l’été tirait à sa fin sur le Québec pendant que l’Amazonie flambait. Le titre du recueil conviendrait parfaitement à tous ces négationnistes qui détournent le regard et ragent de voir une jeune Suédoise de 16 ans militer en faveur de l’environnement.

Ce livre se compose de trois nouvelles : Franchies les frontières, Région XII, Kim.

La première nouvelle concerne une mère et son fils handicapé de quinze ans. Les deux sont en vacances dans le secteur d’Hammamet, en Tunisie. Le fils est ravi du cadre enchanteur, mais la mère est visiblement à bout de souffle. Jusqu’où peut-on aimer à titre d’aidant naturel ? A-t-on encore une vie ? Compte-t-on encore aux yeux des autres ? La mère est troublée par le regard compatissant d’une vacancière.

La deuxième nouvelle se déroule à Punta Arenas, dans la région de Magellan, une ville perdue à la pointe sud du Chili. Deux frères orphelins ont décidé de s’entraider. Le narrateur veille sur son frère sourd-muet. Par contre, ce dernier est le plus créatif des deux frères. Ils y tiennent une cordonnerie. L’amour pourrait être au rendez-vous de l’autre côté du comptoir.

La troisième nouvelle concerne un couple de trentenaires en Australie. La narratrice est Kim. Son copain est Andrew. Ils vivent en banlieue. Kim compare le travail des jeunes employés dans les cafés peu rémunérés qui doivent sourire et donner du boniment à une clientèle pas toujours facile à contenter à celui des mineurs. Esclavage moderne. Elle préfère la vodka, lui les tisanes. On rêve d’un monde meilleur. On veut s’évader de la routine mortifère et des standards sociaux. On voudrait troquer le sol ferreux de ce plat pays pour un canyon en Utah. Être libre.

Somme toute, Vincent Giudicelli se sert de la géographie et des lieux afin de créer des ambiances et cartographier à sa manière les clairs-obscurs de la psyché humaine. Tout semble figé d’avance, mais tout ne l’est pas. Cet écrivain peint avec des mots. Sur la tablette de l’artiste, il y a le texte, les images, les convictions sociales, l’humour, le cynisme, la tendresse, l’amour, la solidarité. Il se sert de tout cela en nuances, sans rien imposer. Ses personnages et ses récits, on les porte en soi après avoir refermé la couverture. J’adore !

Extraits :

« Je ne dis pas ça parce que je suis sa mère, mais le modèle du fauteuil roulant compte beaucoup dans sa beauté. C’est la phrase imparable pour choquer ouvertement. Mais les occasions sont assez rares de l’utiliser et, en général, la seule présence de mon fils suffit à gêner les types qui s’assoient à ma table ou m’abordent au bar de l’hôtel. »

« Ce qu’aime Julien dans la vie, c’est le matériel hi-fi et le tennis. Enfin, la vie… Je devrais dire sa vie. La vie, c’est à l’extérieur que ça se passe. Autour. Lui, il est coincé dedans. Et moi, je suis à côté, aussi. Coincée dans ma vie. Parce que coincée dans la sienne. Imbriquée. Comme vos jambes dans le cadre du vélo après une chute. »

« Dans quelques instants, Benjamin aura reconnu les mocassins noirs en vente dans la vitrine, il fera vite le tour par la cour et viendra s’asseoir à côté de moi. Il se penchera vers moi, tête inclinée, front plissé. Je connais bien ce regard. »

« Tous les agents immobiliers qu’on avait rencontrés nous avaient sorti le même pipeau. On avait été un peu plus muets avec lui. Il parlait et on hochait la tête. Gentrification, tu parles. Ça faisait cinquante ans que ce mot était à la mode. À ce rythme-là, le monde devrait déjà en train de marcher sur du marbre et se laver les cheveux à l’Evian. »

© Texte du billet, sauf les extraits de l’écrivain,
    Denis Morin, 2019 ;
    photo de couverture, Annika Parance Éditeur, 2019 ;
    photo de l’écrivain, Denis Morin, Vincent Giudicelli, 2019.

    

lundi 2 septembre 2019

Entretien avec Vincent Giudicelli


Imaginez par une douce soirée d'août deux taiseux sympathiques en pleine conversation, assis à une terrasse avenue du Mont-Royal, à Montréal, partageant un bon Bourgogne, ça donne l'entretien qui suit. Bonne découverte !

À quand remonte votre envie, pour ne pas dire votre besoin d’écrire ?


Le besoin depuis l'adolescence, quand j'ai découvert la poésie et commencé à écrire des chansons et de la prose poétique. Je lisais aussi pas mal de romans et de théâtre, mais, faute de professeurs de français intelligents, suffisamment cultivés, ouverts et pédagogues, j'ai attendu mes 35 ans avant d'admettre, aidé par mon entourage, que j'étais assez intelligent pour écrire 250 pages qui tiendraient la route. L'envie et le plaisir n'ont pas remplacé le besoin, mais ils m'ont alors permis de rendre délectable une activité qui était toujours un peu douloureuse pour moi, du fait d'une autocritique bien trop sévère. Une professeure de français québécoise m'a récemment confié qu'elle s'était servie d'un passage de Cardinal Song comme dictée à ses élèves. Ce genre de détail est encore plus délectable.

Écrivain du silence ou de la cohue ?

Du silence, sans hésitation. Et par là même de la solitude. Le bavardage m'épuise. Je l'évite soigneusement dans la vie, de même que lorsque j'écris une histoire ; puisque selon moi, c'est à 80 pour cent par le silence et l'expérience de la solitude qu'un personnage – ou un humain tout court – avance et prend le dessus sur ses peurs ou ses a priori. Personnellement, je ne crois que très peu aux conseils. On avance comme on peut, à notre rythme. Sinon, c'est du forçage et nos mots, nos gestes, notre corps tout entier, sonnent encore plus faux.

Pour une histoire et des personnages qui veulent aller d'un point A à un point B, j'aurais tendance à penser que c'est pareil : il faut les laisser s'enfoncer, s'isoler, trouver le mélange qui va leur permettre de mettre à plat l'incompréhension qu'ils peuvent avoir d'eux-mêmes. Malgré cela, je pense qu'il serait une erreur de croire que seule la psychologie résout tout: au contraire, beaucoup de dénouements passent par le corps. Il faut faire un peu mal à ses personnages, leur faire reprendre contact avec leur chair. C'est de là que viennent leurs réponses. Puis il faut trouver le moment de l'histoire à partir duquel on peut leur faire du bien, leur redonner de l'air pur.

Vos personnages ont une urgence de vivre, pourquoi ?

C'est ma forme de révolte, j'imagine. Parce que j'ai le sentiment que la vie elle-même perd chaque jour de son caractère "accidentel" et que ça me tourmente. On se rencontre par écrans interposés, les services clients sont gérés par des voix synthétiques ou des employés exploités qui ont appris par cœur des phrases toutes faites ; on est censuré, infantilisé, on nous demande d'être parfaits ; la consommation et l'information sont basées sur la peur: peur de ne pas être comme son voisin, peur d'être volé ou tué ; même les livres de développement personnel ont des injonctions en guise de titres. C'est étouffant, de vivre avec de tels filtres. Où est la vie, là dedans ?

J'adore Houellebecq et j'admire sa faculté à mettre en scène des personnages soumis au monde, désespérés et vaincus, mais je ne pourrais jamais faire ça à mes personnages. Et comme d'un point de vue personnel, l'absence de révolte me révolte, j'ai besoin de leur faire dire ce que moi, au quotidien, je ne peux pas toujours dire. C'est le cas dans Kim, la dernière nouvelle du recueil, qui a été pour moi un moment d'écriture très cathartique. Et puis, pour revenir simplement à votre question, qu'y a-t-il de plus urgent que de vivre ? Que de se sentir humainement présent ? C'est certainement parce que c'est difficile que nous nous échappons si facilement vers la futilité ou le passe-temps. Mais je ne suis pas mieux que les autres à ce niveau-là. Moi aussi, je me laisse avoir.

Vos personnages masculins sont très doux et vos personnages féminins sont proactifs. Le percevez-vous également ?

Oui, tout à fait. Je crois que ça me vient assez naturellement. J'ai grandi seul avec une mère aventureuse et battante et je me suis entouré d'amis hommes bienveillants : cela doit être ma manière de rendre la pareille, de les remercier, à travers ces personnages que vous décrivez, d'avoir été là. Enfin, j'imagine, il faudrait quelques mois de psychanalyse pour parvenir à une réponse vraiment fouillée.

Question à un homme discret. Taire et dire, en quoi se complètent-ils ou en quoi s’opposent-ils ?

Aux phraseurs qu'on écoute rarement plus de cinq minutes, je préfère les taiseux. En général, ce sont ceux qui ont le plus de choses intéressantes à dire. Le problème, c'est que dans notre société, ils manquent de visibilité. Les idiots, eux, sont bourrés de certitudes ; alors ils parlent à la place des autres, certes, mais on n'a aucune réponse. Ils paraissent avoir des vies tellement fantastiques que je les appelle "les astronautes". On ne peut pas être tout le temps intéressant mais ça n'empêche pas de faire des efforts, comme celui qui consiste à réfléchir avant de parler.

Dans votre roman Cardinal Song et dans votre recueil de nouvelles Il faisait beau et tout brûlait, les lieux prennent une grande importance. Qu’en pensez-vous ?

Je pars presque toujours des lieux pour raconter une histoire. On trouvera peut-être ce point de vue un poil déterministe mais, si l'on s'en tient au domaine strictement fictionnel, j'estime qu'ils conditionnent quand même beaucoup la vie ou les désirs d'un personnage. Par ailleurs, je suis fasciné par les lieux que je ne connaîtrais sans doute jamais. Regarder par le hublot d'un avion me donne un blues à fendre l'âme, mais la nourrit également. J'imagine la vie dix mille mètres plus bas et cela me donne une envie irrépressible d'en raconter une bribe.

L’imaginaire est-il plus intéressant que le réel ?

J'aurais envie de répondre "non" mais je n'emploierais pas l'adjectif "intéressant" pour comparer les deux. Je dirais simplement "croyable" ou "juste". Ce que j'aime en lisant une histoire, c'est que je puisse croire qu'elle est vraie. Si on lit par exemple Svetlana Alexievitch ou Emmanuel Carrère, qui sont deux auteurs du réel, c'est une mine, un véritable cours d'écriture pour un auteur de fiction. Il y a dans leurs récits une façon de raconter, à la fois impliquée et distanciée, qui est passionnante : on sait, en les lisant, qui raconte, mais avec cette pudeur qui consiste à toujours à dire, en filigrane de leur propos, "ce n'est que mon avis". Quel meilleur exercice pour un auteur de fiction que d'essayer d'inventer une histoire avec des détails qui semblent si authentiques que le lecteur se demande "est-ce que tout cela est vraiment arrivé ?"

Quel livre auriez-vous aimé avoir écrit ?

Il y a quelques années, je vous aurais répondu Eureka Street. Je trouve tout, dans ce roman. L'humour, le politique, la poésie, l'amitié, l'amour, la ville, la nostalgie de l'enfance... Mais j'ai trop d'affection et de respect pour Robert McLiam Wilson pour prendre sa place, même mentalement. Alors je dirais le scénario de Head-On de Fatih Akin.

Quel lien entretenez-vous avec Norman Klee, au point d’en faire votre identifiant sur Twitter ? 

Je voulais que Norman soit la quintessence du "cool". Une amie me disait que si on emmenait Norman dans un musée, il nous attendrait à la buvette mais qu'à la fin de la visite, il aurait dix mille anecdotes à raconter sur ce qu'il a vu pendant deux heures, bien plus que nous en deux cents tableaux. Plus sérieusement, Norman est un mélange de mes amis, présents ou passés, et ce personnage d'ingénieur du son qui connait la moitié de la planète rock est un hommage direct à ces amis qui m'ont inspiré, tiré d'une mauvaise passe ou simplement fait sentir vivant. Mon rêve serait qu'un jour, face à un problème, quelqu'un qui a lu mon livre se dise "Qu'est-ce que Norman Klee ferait dans une telle situation ?". C'est le vieux briscard que rien n'étonne ou n'impressionne. Ce personnage, je continue de vivre avec. C'est lui qui me sert un verre quand mon footing n'a eu aucun effet sur l'état de mes nerfs. Il n'est pas exclu qu'il devienne un jour le personnage central d'un autre roman.

Qu’est-ce qui vous exaspère ?

Qu'on pense qu'un écrivain doive écrire huit heures par jour, avoir le teint blafard et ne se servir que de sa tête. Il faut être très en forme pour écrire ; s'asseoir à une table seul pendant des mois exige de prendre l'air. Sinon on devient fou.

À part ça: le manque de civisme. Quand j'entends certains dire que monter dans un bus par ordre d'arrivée dans la file d'attente ressemble à une forme de fascisme, je vois rouge.

Qu’est-ce qui vous élève, la musique, le jeu dramatique, l’écriture ?

Je ne suis plus vraiment comédien, même si j'ai parfois encore quelques désirs de rôles que j'adorerais jouer, comme Platonov ou La Fleur à la Bouche. Donc, je dirais la musique, qui, associé à cette histoire de lieux dont on parlait tout à l'heure, s'immisce directement dans mon écriture. En écoutant de la musique, je me sers des interprétations que fait mon cerveau des paroles anglophones que je ne comprends qu'à moitié pour m'imposer des mots ou des idées et jouer à leur trouver une place. C'est assez tordu, comme méthode, mais cela me permet de tenter des percées que je n'aurais habituellement pas l'idée de tenter et d'ainsi "rafraîchir" un paragraphe ou une page entière.

Un écrivain corse publié à Montréal, c’est singulier. Qui a trouvé qui ?

Le plus grand des hasards. J'étais en France, le manuscrit de Cardinal Song est passé de main en main, jusqu'à franchir l'océan et atterrir sur le bureau d'Annika Parance, qui m'a appelé dans la foulée. Elle était étonnée qu'aucune maison d'édition française ne l'ait accepté. Moi aussi – un peu – mais je ne changerais ce scénario pour rien au monde, tant travailler à ses côtés me fait progresser. Et puis comme elle déteste autant que moi le bavardage, on s'entend très bien. Difficile de nous arrêter quand nous commençons à discuter.

© Entretien et photo, Denis Morin, Vincent Giudicelli, 2019



samedi 24 août 2019

Cardinal Song de Vincent Giudicelli





Au moment de me procurer Cardinal Song, le titre me faisait penser à la musique et à une boussole dont on a besoin pour se guider et obtenir par le fait même des repères.

Ouvrons la couverture de ce premier roman écrit par Vincent Giudicelli, écrivain, comédien et critique musical, et publié en 2017 à Montréal chez Annika Parance Éditeur. Ce superbe livre est construit à la manière d’un road movie. Ça bouge et ça déplace de l’air. Tout tourne autour du déracinement et du besoin d’enracinement des êtres.

Un narrateur hérite de ses parents d’une propriété dans le 11e arrondissement à Paris. Il s’y ennuie. La routine de la classe moyenne. Ce n’est pas pour lui. Il préfère les rumeurs du Périphérique à la tranquillité balisée, encadrée. Il cherche à protéger Marie, son amoureuse, contre elle-même et son mal-être. Il est son pare-chocs.

Marie, sa flamme, peintre, crée mais ne s’aime pas, se détruit, mais veut se réparer. Elle attire et fascine les autres comme elle les repousse. Elle est blessée de ne pas avoir connu son père. Elle fuit, revient et repart, ne laissant qu’une note, un murmure, quand elle prévient.

Sara, la mère de Marie, est un être tordu et toxique. Elle ment comme elle respire. Rien ne compte, sauf l’image lisse sur la glace et la ronde des amants.

Norman, technicien de son, a connu en tournée les grands rockeurs et produit à présent des émissions de radio. Il attend Laura, ça le ronge par l’intérieur et ça lui consume sa ligne de vie. Il est copain du narrateur et plus tard de Marie.

Puis, Laura, la mystérieuse animatrice de radio, dont la vie alterne entre le studio et les aéroports. Elle joue du désir comme on joue du saxophone langoureusement.

L’auteur nous fait voyager. Les lieux défilent : Paris, Tunis, Hanoï, Los Angeles, Las Vegas, la Côte d’Azur.

Lors de la lecture, l'auteur nous invite à nous poser les questions suivantes :

Faut-il faire le tour du monde pour comprendre ses origines et balayer du revers de la main les mensonges du passé ?

Faut-il toujours se quitter pour éviter l’embrasement et les aveux ?

Peut-on être nous-mêmes sans toujours être les enfants ou l’employé de quelqu’un ?

Faut-il vivre par procuration en écoutant des disques ou en peignant des tableaux ?

Peut-on aimer sans se blesser impunément ?

Vous le saurez en lisant le roman Cardinal Song de Vincent Giudicelli. J’ai fait un sacré beau tour du monde, grâce à lui. À votre tour, maintenant.

Extraits :
« Je laissais mes bras se reposer, le temps que la tétanie les abandonne. C’était comme s’ils avaient trop tenu Marie. Sans doute aussi s’en voulaient-ils de ne pas avoir su la retenir. J’y retournerais, je crawlais à nouveau et le son de l’eau qui bruissait à mes oreilles était pareil aux respirations de deux amants. »

« Au matin, les yeux rougis par la fatigue et les larmes, Norman était revenu à la radio et avait trouvé Marie dans son bureau. Elle s’apprêtait à partir. Rattrapé par son instinct et le souvenir encore clair de la voix si particulière de Marie, il lui avait confié le classeur de Laura en lui demandant de réfléchir et de l’appeler dans la journée, si possible avant midi.
« Réfléchir, c’est ce qu’elle avait fait aujourd’hui, perdue dans son silence bien à elle, dans ses pensées, perdue dans les mots de Laura qu’elle lisait et relisait, Laura dont à lui seul le nom évoquait désormais l’absence pure, une absence de père avec laquelle elle avait toujours vécu, mais qui, ce soir, cognait dans chaque recoin de son âme. »

« Mon seul ami était devenu celui de Marie. Avec nos caractères de sauvages, il ne pouvait pas en être autrement. C’est une des choses que l’âge nous enseigne : ne pas s’emmerder avec ceux qui ne nous ressemblent pas. Entre sauvages, on se reconnaît. »

© Photo, billet,
    sauf les extraits de l’auteur,
    Denis Morin, 2019



samedi 17 août 2019

Fugues d'Arthur H


J’aime les livres qui m’amènent ailleurs qui me font voyager et qui me poussent sur des chemins auxquels je n’aurais pas pensé. Je viens de terminer Fugues d’Arthur H. (né en 1966), chanteur, musicien, peintre et illustrateur, le fils de Jacques Higelin (1940-2018) et de Nicole Courtois (née en 1939). Ce livre est publié en 2019 dans la collection Traits et portraits aux Éditions Mercure de France. Il s’agit d’un récit biographique agrémenté des photos d’archives composées de portraits de sa mère, de lui-même et oh surprise ! de partitions de Jean-Sébastien Bach.

Tout débute quand Arthur s’intéresse à L’Art de la fugue de Bach. Arthur tente de fragmenter dans sa tête des passages puis de jouer sur un clavier abîmé dans sa vieille roulotte en bordure d’un champ. Bach sous une masse de photons lui apparaîtra, en rêve ou en réalité... Arthur trouvera prétexte de la présence de Bach pour raconter la fugue de sa mère, en 1957, alors âgée de 18 ans, d’Argenteuil, en Ile-de-France, pour la Corse. Par la suite, il racontera sa propre fugue en Guadeloupe, à l’âge de 15 ans, laissant son père, son jeune frère et Coluche retourner à Paris.

Mon père, ce taiseux, disait souvent qu’on doit savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Une fois de plus, il avait raison. Le livre Fugues nous apprend aussi sur la perception qu’avait Arthur H., jeune homme ayant hérité de la détermination de sa mère et de la fougue créatrice de son père. Bel héritage ! À lire.

Extrait :
« J’avais compris que la vie était vaste, que le monde était à découvrir. J’éprouvais une sorte de vertige à penser que mon existence à Paris était peut-être un songe chimérique et que cette nuit bouleversante était bien plus réelle. Comme ma mère, j’avais l’habitude de dissimuler mes émotions, ma vie intérieure était beaucoup plus développée que ma vie extérieure. (…) Il fallait que je découvre, que j’expérimente, que je vive. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de l’auteur,
    Denis Morin, 2019

mercredi 14 août 2019

Maison, poésies domestiques et Faut bien manger d'Emanuel Campo


Ce poète aux origines suédoises et françaises, grand, mince, blond, possède un humour cynique, un regard de philosophe sur la vie. Il passe son temps entre la scène où il livre sa poésie, une table sur laquelle il écrit et sa vie de famille.

En 2015, les Éditions la Boucherie littéraire publiaient dans sa collection Sur le billot le recueil Maison, poésies domestiques et, en 2019, dans la même collection Faut bien manger. 

Les textes sont savoureux, débordent d’esprit, traitent du couple, de la famille, de la société, des communications insensées. On sourit devant l’absurdité de l’existence, mais au fait on pourrait se demander si ce ne sont pas les gens qui tombent dans l’absurdité sans s’en rendre compte. À vous de juger. Ces textes valent la peine d’être lus à voix basse dans le transport public, dans le confort du salon ou sur une scène bien éclairée, micro au bec.

J’ai pris l’habitude de lire lentement la poésie pour en extraire la pensée du poète. Je ne peux qu’espérer que ces deux recueils seront montés sur scène en France et ailleurs pour le bonheur des lecteurs et des auditeurs. À découvrir et à suivre.

Extraits de Maison, poésies domestiques :

« Tu me dis que tu aimes bien la poésie,
En particulier ces courts poèmes japonais
Les sudokus. »

« Tu t’es permis
de m’emprunter mon Bukowski
pour le lire aux toilettes.
Le glamour des premiers jours s’en est allé
comme des chevaux sauvages dans les collines. »

« Elle me dit
de lâcher prise.
Périlleux
quand on habite au huitième. »

Extraits de Faut bien manger :

« Le metteur
en scène
me dit
d’arrêter
de me cacher
derrière
mon texte. »

« Je savais pas que t’écrivais.
Il m’arrive aussi de faire des pâtes.
C’est dingue.
À la sauce tomate.
Et t’arrives à en vivre ?
Seulement si la cuisson ne dépasse pas neuf minutes.
Ça alors. Moi, j’écrivais à la fac, je n’arrêtais pas. Mais après, tu sais comment c’est, l’orientation tout ça. C’est génial de pouvoir vivre de sa passion.
Faut bien manger. »

© Photo, texte du billet,
    sauf les extraits du poète,
    Denis Morin, 2019





dimanche 11 août 2019

Xavier Dolan l'indomptable de Laurent Beurdeley


Laurent Beurdeley est maître de conférences à l’Université de Reims. Il s’est intéressé au cinéaste québécois Xavier Dolan au point d’en écrire un livre à mi-chemin entre biographie et essai intitulé Xavier Dolan l’indomptable en 2019 aux Éditions du CRAM.

On sent la fascination de l’auteur pour son sujet d’étude. Toutefois, cela ne tourne pas à la vénération aveugle. On nous décrit la personnalité complexe de ce jeune cinéaste talentueux qui ne laisse personne indifférent. 

L’auteur nous renvoie en maintes notes de bas de page pour situer les déclarations et commentaires du cinéaste, des acteurs et de ses détracteurs, le tout est complété par les sources complètes consultées. De plus, une attention fut accordée aux acteurs ayant travaillé pour Dolan, de même qu'à des réalisateurs contemporains.

Avec cet ouvrage, l’ennui n’est pas au rendez-vous. On comprend mieux le modus operandi créatif de Xavier Dolan.  Cet artiste mérite notre attention. Je vous recommande fortement la lecture de ce livre.

© Photo, texte du billet,
    Denis Morin, 2019

samedi 3 août 2019

Chauffer le dehors de Marie-Andrée Gill




En littérature québécoise et dans les arts, la question autochtone a trop longtemps été occultée, balayée sous le tapis tressé au salon, car trop enclins étions-nous à ne vénérer que les lettres françaises.

Félix Leclerc et Gilles Vigneault y ont fait allusion. Je me souviens d’avoir lu il y a une trentaine d’années Agaguk et Ashini de l’écrivain Yves Thériault (1915-1983, métis de descendance montagnaise). Plus près de nous, l’écrivain et comédien Robert Lalonde (métis de descendance iroquoise) présente des personnages blancs, métis, amérindiens dans son corpus littéraire.

Ces dernières années, au Québec de talentueuses poètes de la nation montagnaise prennent fièrement leur place : Joséphine Bacon (aussi traductrice et enseignante de l’innu), Natasha Kanape Fontaine (universitaire et comédienne), Marie-Andrée Gill.

Cette dernière a publié en 2019 chez La Peuplade le recueil de poésie Chauffer le dehors. L’écriture est vive, allumée, scintillante comme des fragments de mica sur le bord d’une rivière en juillet. Ce recueil se divise en quatre segments : Comme si de rien n’était, Le solfège des tempêtes, L’émeute est par en dedans, Le futur hausse les épaules. Une jeune femme évolue dans son quotidien avec son questionnement sur la vie et l’amour, entre éléments de modernité et de vie ancestrale, avec ses coups de blues et sa contemplation du territoire. Magnifique !

Extraits :

« L’amour c’est une forêt vierge
pis une coupe à blanc
dans la même phrase. »

« Je pleume les oies pour souper, comme je voudrais le faire pour toi mais à l’envers : te greffer des ailes qui marchent et des cris plein la gorge, que tu puisses voir les fleurs sauvages de mon cœur cru, la médecine millénaire qui nous enveloppe. »

« Si vous me cherchez, je suis chez nous,
ou quelque part sur Nitassinan (notre territoire),
toutes mes portes et mes fenêtres sont ouvertes
je chauffe le dehors. »

« Je laisse le territoire m’éparpiller comme les oiseaux migrateurs savent pas se perdre. »

© Photo, billet,
    sauf les extraits de la poète,
    Denis Morin, 2019