dimanche 21 avril 2019

Entretien avec Bertrand Runtz





Bertrand Runtz, artiste dans l'âme, manie la lumière, les images, le papier, les mots. Il varie les manières de nous atteindre. Bonne découverte.


Quand on sait que vous êtes écrivain, photographe, sculpteur de livres, animateur culturel, les arts ont surgi à quelle époque de votre vie ?

Eh bien voilà une question bien innocente qui appelle néanmoins une réponse quelque peu indiscrète… Ayant connu une scolarité désastreuse, de surcroît affligé de dysorthographie, je n’en ai pas moins éprouvé très tôt le violent désir d’écrire ! Mais pour les raisons précitées, cela me semblait totalement inaccessible. Ma vie de jeune adulte elle-même n’était qu’un brouillon confus et désespérant… 
Et puis voilà que je me mis à la photographie qui me semblait facile, ou du moins à ma portée, ne nécessitant ni orthographe ni grammaire… Clic Clac ! Et pourtant… C’était méconnaître l’origine même du mot photographie : écrire avec la lumière.
Un peu plus tard, croisant par hasard au bord du trottoir un petit bonsaï mort et desséché, j’eus l’idée de le replanter dans un livre ouvert en deux aux pages vierges.  C’était l’automne et je découpais de minuscules feuilles d’arbres dans des pages de texte. Ce serait à elles, en tombant, que reviendrait le privilège d’écrire le livre, puisque je pensais ne pas en être capable moi-même …
Une fois de plus, je tournais autour de l’écriture, comme un homme en plein désert chercherait une source où sauver sa vie.
Les années passèrent. Peu à peu par je ne sais quel miracle, à croire que les égarements eux-mêmes se fatiguent, je parvins à remettre de l’ordre dans ma vie. Le temps était venu.
J’écrivis mon premier livre.

Que vous procure l’écriture ?

Le sentiment d’exister véritablement. Dernièrement, préparant un atelier d’écriture autour du thème « Slogans », m’est apparu cette évidence qui a dû crever les yeux de bien d’autres avant moi : Dans littérature, il y a rature…
Comme une injonction ! Et c’est exactement cela pour moi « lire ses ratures » jusque dans l’invention même d’autres destins, d’autres personnages en apparence radicalement différents de soi, et pourtant…

Avez-vous choisi le roman et la nouvelle ? Ou sont-ce eux qui vous ont choisi ?

Je ne sais qui a choisi qui, mais en tous cas j’aime à dire que je ne cherche pas à raconter des histoires à mes lecteurs… Mais plutôt à leur faire partager un moment d’émotion, heureux ou malheureux, par-delà la page. Je n’ai d’autre ambition que de donner à mes lecteurs quelques nouvelles du monde, leur donner à entendre un peu de l’écho des battements du cœur des hommes. Alors oui, la nouvelle plutôt que le roman! Même si j’en ai écrit trois. D’ailleurs, ils auraient tous pu être sous-titrés, roman de nouvelles…

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Auparavant oui, j’aimais écrire dans les cafés bruyants et enfumés, particulièrement les tabac PMU avec leur lot de parieurs invétérés qui misent sur la casaque de tel cheval après de savants calculs qui sont aux mathématiques ce que sont à la science l’alchimie et la recherche de la pierre philosophale…
Il y avait toujours un type dans un coin, les lunettes sur le bout du nez, plongé dans son journal de turfiste que les autres surnommaient « Le Professeur » et dont ils quêtaient les bons tuyaux…
Oui, j’aimais disparaître derrière ce rideau de fumée, m’isoler dans ce brouhaha confus qui finalement me permettait de me concentrer davantage que le silence, avec quand même de temps à autres les exclamations de joie ou de dépit des parieurs qui suivaient une course en direct sur l’écran de télé…
Mais aujourd’hui plus personne ne fume dans les cafés.
D’ailleurs, je ne fume pas, j’ai arrêté il y a 30 ans… Je n’ai plus besoin de ce brouhaha anonyme pour me sentir faire partie de l’humanité.
Aujourd’hui, j’écris dans le silence…

Écrivez-vous inspiré ou grâce à un cadre très structuré ?

Les deux à la fois, du moins je l’espère.
Je ne me mets jamais devant ma feuille en attendant l’inspiration. J’écris toujours avec une idée bien précise en tête même s’il peut survenir que cela évolue en cours d’écriture. Parti me promener vers un lac, j’arrive parfois en bord de mer… L’inspiration est une comme une beauté soudain entrevue au détour d’un paysage connu.

À quel renoncement vous contraint l’écriture ?

Tout simplement parfois « à vivre ».
Il y a dans l’écriture ce paradoxe de prétendre raconter la vie alors même que l’on s’isole chez soi, coincé derrière l’écran et le clavier de son ordinateur tandis que dehors le soleil brille et vous fait de l’œil tant qu’il peut. Sans doute est-ce pour cela que je n’écris pas autant que je le devrais, le soleil est si doux…

Y a-t-il encore des pistes inexplorées ?

Bien sûr, autant qu’il me reste de livres à écrire !

On écrit mieux, heureux ou malheureux ?

Plus jeune, pareil en cela à de nombreux poètes et romanciers, je me figurais que pour mieux écrire il me fallait plonger corps et âme dans des mondes artificiels. Mais après avoir bu plusieurs fois la tasse, au risque de me noyer, avoir éclusé mes fantasmes jusqu’à la lie, je me suis rendu compte que pour moi, en tous cas, rien ne valait la franche lucidité.
Et je crois bien qu’il en va de même pour le malheur, avec cette nuance qu’il faut sans doute l’avoir expérimenté au moins une fois pour espérer parler véritablement au cœur des Hommes.
Aujourd’hui le bonheur me va bien, je ne lui ferme pas la porte. Je l’accueille les bras ouverts.

Si l’écriture n’arrangeait pas tout…

Non, l’écriture n’arrange pas tout. Est-ce d’ailleurs son rôle ?
J’aime à « penser » qu’il faut d’abord commencer par « panser » sa vie avant que d’écrire. Mais il n’y a pas de règle générale, chacun trouve son chemin. Mais pour donner un exemple concret, mon premier roman « Amère » est très autobiographique, il parle de la mort de ma mère et du renoncement en quelque sorte de mon père, l’enfant que j’étais, perdu et ballotté au milieu du désastre.
Eh bien, sans rentrer dans les détails de peu d’intérêt, j’ai fait tout un travail personnel de vie avant que de me lancer dans l’aventure de l’écriture. Afin de pouvoir me dégager de moi-même alors que j’allais pourtant être mon propre personnage… Il faut de la distance à soi pour espérer toucher à l’universel.
Sinon il y a le risque que l’écriture ne soit qu’un pansement sur une plaie toujours vive, un cautère sur une jambe de bois. Ce qui n’empêche pas de magnifiques livres, souvent âpres, d’exister, mais réparent-ils pour autant leurs auteurs ? Pas sûr…
Pire encore, à vouloir se réparer par l’écriture, on risque de basculer dans le mièvre, ces livres qui vous font du bien à la mode, et qui pour ma part me désolent profondément…
La littérature doit racler l’os de l’humain, creuser le beau comme le laid, être chair palpitante sur la page. Dans « émotion », il y a « mot » et je ne crois pas que ce soit un hasard.

Comment Bertrand l’homme discret cohabite-t-il avec Bertrand l’artiste ?

Les deux vont de pair, j’aime à croire qu’il faut avant tout être l’artiste de sa propre vie. Nous la façonnons autant qu’elle nous façonne… Et l’œuvre, s’il doit y avoir œuvre, sera peut-être le souvenir que nous laisserons derrière nous autant que les preuves tangibles que sont les livres, les photographies, les sculptures…
J’essaye d’être à la hauteur de ce que je prétends être. J’essaye…
Car bien sûr, du moins dans mes écrits, j’ai la faiblesse coupable de me présenter sous mon meilleur jour…

Quels seraient les cinq mots pouvant vous décrire le mieux ?

1.     Optimiste
2.     Pessimiste
3.     Lucide (afin de toujours essayer de trouver la voie la plus juste et équilibrée entre les deux premiers cités)
4.     Nostalgique (afin de nourrir l’avenir avec le meilleur du passé et non afin de m’enfermer et me recroqueviller dans le passé…)
5.     Amoureux (définitivement)

D’autres projets ?

Trop pour une seule vie, d’autant plus que celle-ci est déjà bien entamée... Mais cela n’est pas grave, j’espère bien mourir en laissant une foule de projets inachevés !
Ces derniers temps, entre autres, aller au bout d’un recueil de poème dédié à la muse qui est entrée dans ma vie lorsque je m’y attendais le moins. Heureusement, même désespéré, j’avais les bras ouverts…

*

L’or des étoiles
                      

Tu es le chemin et le but,
La soif et l’eau de la source,
La poussière de l’attente et l’or des étoiles

Je suis en route, ne l’oublie pas.

© Bertrand Runtz - Poème pour Melle C.


© Entretien, Denis Morin et Bertrand Runtz, 2019
    Photo de tête, Bertrand Runtz
    Photos des livres-sculptures, Bertrand Runtz

2 commentaires:

  1. J'apprécie déjà beaucoup l'écrivain, Bertrand Runtz. Grâce à cette superbe interview, je vais apprécier davantage encore Bertrand Runtz, écrivain, poète et Homme.Merci

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    1. Au fils des années, nous sommes devenus de bons amis. C'est vraiment quelqu'un de très bien. Merci de votre commentaire.

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