jeudi 26 août 2021

L'ombre de Marrakech de Alain Maufinet

 

Tout récemment, je vous ai parlé d’Alain Maufinet, auteur du très beau roman Le chant des brisants dans la collection Magnitudes. Quelle ne fut pas ma surprise de le voir surgir avec la préface d’Aziyadé de Pierre Loti, une nouvelle dans le collectif Cadavres écrits et ce tout dernier livre L’ombre de Marrakech dans la collection Nouvelles Pages! Bref, le mec n’est pas un flemmard.

Ouvrons ce roman à la couverture mystérieuse… Médéric détective se voit confier une mission par une certaine rouquine Dominique. Elle se désiste, puis elle disparaît soudainement. Il en cause avec Bob, son collègue, lui aussi ex-commando. Les deux hommes se lancent dans une enquête qui les amènera justement à Marrakech. Et si Dominique était retenue contre son gré? Et si deux autres femmes se plaisaient à semer la fatalité sur leur partage? Rien n’est impossible à ces deux intrépides associés ou presque… Quant à vous, résisterez-vous bien longtemps avant de plonger votre iris dans cette folle série de péripéties?

Vous aurez compris là que nous avons entre les mains une lecture au rythme haletant. Les personnages sont crédibles, bien incarnés. Le suspense et le danger sont au rendez-vous. Cette prose dynamique, enjouée, pleine de rebondissements me fait penser à la série des Bob Morane du romancier belge Henri Vernes.

À mon humble avis, L’ombre de Marrakech plaira à un lectorat qui va de 15 à 100 ans. Je suis fan.

Extraits :

« Médéric songe à la dernière communication téléphonique qu’il a eue avec Hamza Khelfa. Il avait indiqué qu’une Français avait connu, trois ans plus tôt, un séjour assez similaire à celui de Dominique. Un hôtel isolé lui avait également servi de refuge pendant une semaine, avant de monter dans un taxi. »

« Par la fenêtre, la lune est resplendissante. Agathe veille toujours celui qui lui a fait subitement confiance en s’éloignant du monde des vivants, Pierre de Saint-Juste. La main qui pouvait lui offrir une voie royale repose inerte. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits d’Alain Maufinet, Denis Morin, 2021.


samedi 21 août 2021

Avec des si de Hervé Richard

 

Hervé Richard sort en moyenne un recueil de poésie par an. Il troque alors sa plume de traducteur pour celle de poète. C’est sa moyenne. Il le fit en mai 2021 chez Edilivre avec son opus Avec des si et sa couverture d’un bleu de Mer Égée.

Le poète réfléchit sur la vie et sur l’amour. Il se sent unique comme être mais complémentaire lorsqu’aimant, aimantant à lui la joie, l’émerveillement, les tourments, la rupture, l’éventuelle reprise. Ce recueil d’une trentaine de pages est sur le ton de la confidence d’un ami rêveur qui nous dit où il en est dans sa vie.

Je vous invite à entrer dans son univers. (Par le passé, j’ai fait d’autres recensions à son endroit. Vous n’avez qu’à cliquer sur Hervé Richard comme balise pour vous amener vers les autres ouvrages lus antérieurement.) Bonne lecture.

Extraits :

« Refaire le monde avec des si

Sans mettre Paris en bouteille

Un peu de pluie pour les abeilles

Les ponts les pierres les fleurs aussi »

 

« Et si je vois tes yeux

Et que tu vois le monde

Je serai proche un peu

Du monde que voient tes yeux »

 

© Photo, Edilivre, 2021; texte du billet, sauf les extraits de H. Richard, Denis Morin, 2021


jeudi 19 août 2021

Entretien avec Régine Ghirardi

 

La magie du virtuel abolit les frontières réelles. Nul besoin de passeport. Par un truchement d’influx électriques, les questions filent vers la France et les réponses reviennent au Québec. Cette romancière de grand talent et moi, nous avons en commun d’apprécier le mouvement préraphaélite, elle avec le peintre Anthony Frederick Sandys et moi avec John William Waterhouse. Aujourd’hui, Régine Ghirardi a bien voulu répondre à mes questions. Bonjour Régine. Bonne découverte aux lecteurs et lectrices !


Quels furent les prémices du roman Villa des orangers ? Sandys ou le vin Brunello ? 

Bonjour, Denis et merci infiniment pour tous ces compliments. Oui, nous partageons la même passion pour les PRB, chose assez rare dans le monde de l’art.

En ce qui concerne les prémices de Villa des orangers, il est clair que la toile Marie-Madeleine de Sandys a été le déclencheur du personnage de Maria-Maddalena. Cette peinture « est venue à moi » lors de mes nombreuses recherches en galerie d’images sur le net. J’étais en quête d’inspiration, de coïncidences... Dès la découverte de cette toile, il s’est produit une synchronicité relationnelle entre le personnage et la peinture. Puis, plus tard, le même phénomène s’est renouvelé entre Claudia et Maria-Maddalena.

Il reste néanmoins que le moment clé, celui qui m’a donné l’élan d’écrire Villa des orangers,  est venu de l’odeur des fleurs d’un oranger...

Vous décrivez Florence comme si vous y aviez vécu. Comment fait-on, recherche ou autrement ? 

Lorsque, dans un parcours créatif, on est mû par la nécessité absolue de découvrir une réalité, ou du moins de s’en rapprocher au plus près, on décuple ses forces et ses possibilités. C’est ce que j’ai fait. Pendant deux ans, avec Google Earth et Google Street View, et à raison de 2 heures quotidiennes, j’ai sillonné inlassablement la Toscane, Florence et Montalcino.

J’ai également visionné quantité de vidéos, cuisiné sans relâche toutes sortes de plats italiens, suivi des blogs de voyages. J’ai étudié l’histoire des Médicis, les civilisations qui ont suivi, la politique à travers l’histoire incroyable de ce peuple, son économie, sa géographie, son climat, sa culture cinématographique et artistique. Sa musique, sa littérature…

J’ai eu l’impression que Claudia c’était vous et Marc votre époux… Est-ce que je me trompe ? Disons que Claudia est aussi solaire que vous l’êtes…

Merci pour le gentil compliment ! Non, Denis, vous ne vous trompez pas. Notre couple est ainsi. Nous cultivons l’amour et la joie et vivons dès que c’est possible dans le moment présent. Je pense qu’avoir repris dans le livre notre mode de fonctionnement, apporte à ce dernier beaucoup de sincérité et de fraîcheur. Après, forcément, on est obligé de se livrer sans pudeur…

Comme Claudia, vous avez étudié la langue arabe. Avez-vous d’abord été séduite par les arabesques de l’écriture ? Que cela vous procure-t-il ?

Non, la calligraphie arabe m’a même effrayée dans un premier temps, me donnant le sentiment que je n’y arriverais pas. Ensuite, son esthétisme m’a envoûtée. En ce qui concerne l’apprentissage de la langue arabe, cette démarche consistait pour moi en un mouvement fraternel vers l’autre, auquel nous sommes tous conviés pour mériter notre statut d’humain. Après ces 13 années d’études, je ressens une très grande fierté. J’ai également enseigné l’alphabet arabe et des poésies de Mahmoud Darwich à certains de mes petits-enfants.  (Je précise tout de même que je suis issue d’une famille raciste). Comme quoi, il n’est pas impossible de changer la donne.

Combien cela vous a-t-il pris de temps pour écrire cette œuvre de 540 pages ?

Cela m’a pris exactement 5 ans, comprenant recherches et écriture.

Vous avez sans aucun doute une formation en histoire de l’art ? Est-ce que vous peignez ?

Non, Denis. Je n’ai à mon actif qu’une seule année passée aux beaux-arts. Toutes mes connaissances, mes études et recherches sur l’art proviennent d’un investissement personnel depuis mon adolescence. C’est une quête sans limite, un besoin d’art comme de nourriture. Un « état d’être » sans lequel je n’aurais jamais réussi à rejoindre mon cœur et mon âme.

En ce qui concerne la peinture, oui, il m’arrive de peindre. Par cycles où je ne fais que ça. 

L’écriture est-elle thérapeutique ou tout bonnement créatrice ?

Non, l’écriture n’est pas du tout thérapeutique pour moi. Je ne suis guidée que par ce besoin irrépressible de cultiver la joie et le bonheur coûte que coûte, comme un devoir de gratitude à la vie.

Avez-vous déjà abordé d’autres genres littéraires (nouvelle, conte, poésie, théâtre) ?

Non, sauf la poésie durant toute ma jeunesse.

Écrivez-vous avec un plan préétabli ou non ?

Oui, pour la trame générale que je découpe en plusieurs parties. Ce plan est comme une sorte de carte qui me permet de savoir vers où je dois naviguer pour m’approcher du port. Ensuite, toutes les escales sont permises, ainsi que les changements de cap et changements du personnel naviguant. Et, bien sûr, les fêtes à bord sont totalement improvisées !

En lisant votre roman, me revenaient en tête La chanson des vieux amants (de Brel, version Melody Gardot) et Dance me with the end of love de Leonard Cohen. C’est superbe de décrire l’amour des jeunes, des couples matures et des couples âgés comme celui de Maria-Maddalena et Alexander. Vous est-il plus difficile de parler de ce couple ou de celui de Hicham et Mirella ?

Mais quel bonheur de découvrir que, pendant la lecture de Villa des orangers, ces deux chansons ont habité votre esprit ! Je suis sans voix. Je les ai réécoutées, j’ai vu ce que vous avez pu voir et j’ai pleuré d’émotion… Je suis extrêmement touchée et fière de voir Villa des orangers associé à ces deux monuments de la chanson. Merci Denis, pour cette confidence.

Quant à l’amour, je peux en parler facilement quel que soit l’âge du couple amoureux. Les ressentis, les réactions sont universelles, même si je reste persuadée qu’ils sont de plus en plus intenses avec l’âge…

Pensez-vous déjà à d’autres projets ?

J’ai plusieurs livres « en futur », plusieurs histoires qui sont venues à moi toutes seules, soit en rêve, soit en méditation pendant de longs trajets en voiture.

Je ne peux créer que si des scénarios s’imposent, s’infiltrent et m’envahissent. Ensuite j’écris simplement le plan de ce que j’ai vu et ressenti pendant ces visions.

Les histoires sont donc prêtes. J’attends de pouvoir retrouver le calme et l’isolement nécessaires à l’écriture lorsque la promotion de Villa des orangers me laissera plus de temps. 

L'écriture est-il un envoûtement qui ne peut être brisé ?

Sincèrement, oui, puisque je crois que l’écriture ne dépend pas uniquement de nous.

 

© Photos, Régine Ghirardi, 2021. Crédits photos, Maëlys Caous-Ghirardi (pour la 1ière photo), Dr Thierry van der Chouinaert (pour la 2e photo). Billet, Denis Morin, Régine Ghirardi, 2021.

 

 

 

 


samedi 14 août 2021

Villa des orangers de Régine Ghirardi

 

Que dire de ce pavé de lumière qu’est Villa des orangers de Régine Ghirardi ? En premier lieu, que c’est un fabuleux roman paru en 2020 dans la collection Magnitudes 4.0 chez JDH Éditions et, en deuxième lieu, que l’écrivaine a écrit ce premier opus avec brio.

Pour la scénographie, il y a tout d’abord la peinture Jardin Majorelle du peintre Aziz Benja, qui vous séquestre l’iris et il y a ensuite le titre du roman qui fait rêver.

Claudia, conservatrice et restauratrice, au musée des Offices à Florence se voit confier la mission de restaurer la peinture Marie Madeleine de Anthony Frederick Sandys (1829-1904) du mouvement préraphaélite. Elle rencontre Maria-Maddalena, une descendante de l’artiste, effectue le travail demandé, puis elle se lit d’amitié avec cette dame solitaire et mélancolique. Par la présence de Claudia et de Marc, son mari, la vie reprendra à la Villa des orangers longtemps négligée. De plus, un amour ancien de Maria-Maddalena ne saurait tarder.

L’écriture de Régine Ghirardi est solaire. J’ai souri, j’ai ri à certains passages et j’ai versé une larme à un certain moment. C’est une ode à la famille, aux générations qui se suivent et un hommage au peintre Sandys. La Toscane (Florence, Sienne, Montalcino) sert d’écrin aux moments de joie et de tendresse vécus par Claudia et Maria-Maddalena. Leur amitié sera si contagieuse qu’elle englobera toute la famille de Claudia et de Marc.

Bref, ce roman fait un excellent compagnon de plage ou de table de chevet. Ne vous privez surtout pas de sa lecture. Pour le reste, vivement un nouvel opus, chère Régine !

Extraits :

« À notre gauche, l’orangeraie désordonnée se balançait légèrement sous la brise, ployant ses branches sous le poids des fruits mûrs. Face à nous, un grand dallage de pierre claire bordé de lavandes conduisait à la piscine. Puis un chemin caillouteux partait en ondulant, pour mener bien plus loin vers l’oliveraie. Sur notre droite, les rangs de vigne s’exhibaient dans une débauche indisciplinée de feuillages roux. »

« Je jetai un coup d’œil rapide vers Marc. Son visage était maintenant détendu. Il absorbait tout ce qu’il voyait, se laissant porter par le flux. Le pouvoir de l’amour déversait sur nous toute sa magie, toute sa beauté. L’amour était tout et était un tout. Nous étions tous reliés. Je compris à cet instant que la vie ou la mort n’avait de sens qu’avec et par l’amour. Rien d’autre n’était important. » 

© Photo, billet, sauf les extraits de Régine Ghirardi, Denis Morin, 2021

 


samedi 31 juillet 2021

Les jours sang de Éric de Belleval

 

Éric de Belleval, écrivain et peintre, nous propose en 2021 chez Les Éditions Sémaphore un roman, Les jours sang. C’est son cinquième roman à ce jour dont le troisième avec la présente maison. 

Imaginez quatre larrons en foire se rendant dans un magasin de grande surface pour s’approvisionner en denrées et que l’un d’eux se fasse tirer dessus. Vraisemblablement, un accident si bête. Un client un peu niais a pris l’un d’eux comme cible. Défense de son ami gérant ou réflexe de chasseur ? Le policier Brisebois arrivé sur place craint le pire. Y aura-t-il vengeance ou pas contre le propriétaire du fusil ? Est-ce que le sang versé appelle inévitablement la loi du talion ? Je n’en dirai pas davantage.

L’auteur soutient un bon rythme. Cela fait penser à un road movie. La psychologie des personnages est sommairement brossée. On sait à qui on a affaire. Aucune perte de temps ou d'intérêt. Le texte est savoureux et hybride, en ce sens qu’il contient des québécismes et parfois des termes plus près d’expressions françaises. Excellente lecture pour décrocher du bureau.

Bref, je vous en recommande la lecture. 

Extrait :

« La balle avait pénétré dans l’oreille gauche, emportant tous les bruits, tout l’avenir, tout ce qui pour l’éternité se passerait au-dessus des genoux des directeurs du Walmart. En retombant sur le sol, son visage s’incrusta d’éclats de verre. À présent, dans la flaque, le rouge dominait nettement. »

© Photo, texte du billet, sauf l’extrait de É. de B., Denis Morin, 2021


samedi 24 juillet 2021

La couleur des âmes blanches de Philippe Buffarot

 

Philippe Buffarot apparaît en 2021 dans la collection Nouvelles Pages chez JDH Édition avec un roman La couleur des âmes blanches.

J’ai l’intime conviction que les livres viennent vers nous. Oui, vous me direz que nous décidons de nos lectures. Vrai. Mais certains livres nous ramènent des pans du passé. Pendant neuf ans, je me suis occupé d’un dossier historique lié au Vietnam pour un boulot précédent. Je suis très content d’avoir renoué avec ce pays, grâce à cet émouvant roman.

En voyant la couverture, j’ai pensé aux flamboyants, ces arbres majestueux qui ornent certaines allées là-bas. La pagode évoque le temple où l’on se recueille et où on parle aux ancêtres, les siens ou ceux des autres, en leur prêtant respect et en leur demandant protection.

Pour l’histoire qui nous intéresse, deux enfants vietnamiens se feront adopter par deux familles françaises. Émilie (Ky Duyên) sera la virtuose de la raquette de tennis et Arthur (Chi Thành) bouclera ses valises deux fois plutôt qu’une. Par un heureux hasard, ils feront connaissance lors d’un tournoi dans la Grosse Pomme. Une complicité naît entre eux. Mais si la vie était plus tarabiscotée, plus complexe que des balbutiements amoureux ?

D’un souffle poétique, l’auteur guidera en douce ces deux jeunes dans la quête de leurs origines sans rompre l’attachement qu’ils ont pour leurs parents français. Tout est harmonieux.

L’écriture de Philippe Buffarot est un thé vert parfumé au jasmin, subtil, délicat, raffiné, une efficace madeleine de Proust. Un écrivain à découvrir via ce roman.

Extraits :

« Comme vous, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes pour accompagner notre fille dans la vie. Nous avons connu tant de joie de la voir s’adapter, s’épanouir, évoluer, grandir, s’affirmer. Parfois, nous avons été préoccupés par le regard des autres, porté sur notre enfant différente de nous, qui n’avait pas la même couleur de peau… »

« Tandis qu’il entreprend de ranger les bagages dans l’immense coffre du véhicule, son regard se pose par hasard sur l’une des jeunes filles. Immédiatement, il suspend ses gestes, déconcerté. Frappé par une vision soudaine, tellement inattendue. Si son cerveau a du mal à analyser la situation, sa vue est pourtant sans équivoque : son double (…) se trouve devant lui. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de P. Buffarot, D. Morin, 2021

 


mercredi 21 juillet 2021

Fragments d'ici de Gary Lawrence

 

Guy Lawrence exerce le métier de journaliste depuis 1994. Grand voyageur, il a parcouru plus d’une centaine de pays. Toutefois, dans cet opus Fragments d’ici, il nous donne à lire 25 récits pour (re)découvrir le Québec. Cet ouvrage récréotouristique est paru en 2021 aux Éditions Somme Toute. Il s’agit d’un recueil de chroniques provenant de différentes publications (journaux, magazines) auxquelles il a collaboré.

Nos temps (post-)pandémiques ont permis à certains d’entre nous de redécouvrir la Belle Province. Il était temps, puisque nous disposons d’espaces à perte de vue qui font l’envie des Européens. Pour les autres, la mise à jour est requise. Des suggestions de destinations vous y attendent...

Dans le présent ouvrage, on voyage avec lui au gré des saisons par les montagnes et la forêt, sur les cours d’eau. Le territoire est visité du nord au sud, de l’ouest vers l’est. Il ne semble jamais s’ennuyer et, doté d’une saine curiosité, il apprend et synthétise les informations. Il établit des liens entre l’humain, la faune et le flore. Cohérence, logique et grâce cohabitent au fil des pages.

Certains segments du livre sont carrément de la prose poétique comme vous pourrez le constater dans les extraits. Le seul bémol… On nous cause de paysages beaux à couper le souffle, de tourisme, de plein air, d’histoire et d’évasion et on nous passe sous l’iris des photos en noir et blanc. Avec un zeste de créativité, le présent livre serait passé de l’ouvrage de référence à un album de table à café. Merci de tout de même à l’éditeur pour cette digne parution.

Extraits :

« À mesure que l’azur s’irrigue de pourpre, une mosaïque ambrée s’assemble sur la surface du fleuve, tesson de lumière après tesson de lumière. Et alors que le soleil soigne sa chute derrière les montagnes, les paillettes se soudent entres elles pour former une longue jetée lumineuse, jusqu’à relier Kamouraska à Charlevoix. »

« Abriés du vent par la vallée, les grands arbres accumulent tellement de neige qu’ils finissent par se mettre en berne après avoir baissé les bras devant l’insistance et le poids des éléments. Et le décor qui en résulte est particulièrement onirique : qu’importe le flocon, pourvu qu’il y ait la joliesse. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de G. Lawrence, Denis Morin, 2021

 

 

 

 


mardi 20 juillet 2021

Traduire les lieux, origines de Nancy R. Lange

 

Nancy R. Lange est une poète québécoise et une animatrice culturelle intéressée par l’histoire et l’environnement. Elle vit à Laval, juste au nord de Montréal.

En 2021, elle fait paraître aux Éditions de La Grenouillère le très beau recueil Traduire les lieux, origines. Les textes en prose et en poésie sont accompagnés par les photographies couleur et noir et blanc de Robert Etcheverry. Une version ePub sonore (narration et musique) est aussi disponible.

Ce livre en est un constitué de confidences personnelles sur son parcours créatif, d’anecdotes familiales, de références très précises quant au passé des anciens quartiers Sainte-Rose-de-Lima et Saint-Martin à Laval. Des personnages tels que le peintre Marc-Aurèle Fortin et Louis-Joseph Papineau, chef de la Rébellion des Patriotes de 1837, ont vécu justement à Sainte-Rose.

Ça se savoure lentement comme un repas pris avec une cousine qui vous raconterait les temps d’avant, les événements liés à la famille et au voisinage, la nature ambiante, le vécu des anciens occupants de maisons. Derrière elle, s’y dissimule le sourire d’une grand-mère accueillante, les jeux des petits, les villégiateurs qui ramaient dans les chaloupes Verchères, le battement d’ailes d’oiseaux migrateurs. 

Bref, Nancy R. Lange sait captiver hors de tout doute avec ses histoires et avec l’Histoire. À découvrir.

Extraits :

« Prendre la route vers l’aval, traquer la source, le lieu des premiers remous majeurs. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire ou à écrire. Il me semble que l’écriture a toujours été là, comme l’air en mes poumons, le sol fait pour y courir. »

« suivre la ligne

se laisser ravir

détaché de terre

épousant la courante sève

jusqu’à se couler

en la timidité des cimes »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de N. R. Lange, Denis Morin, 2021


jeudi 15 juillet 2021

Poussières d'âmes de Mariette Théberge


En 2019, la poète Mariette Théberge, citoyenne de Saint-Eustache dans les Basses-Laurentides, produisait avec le CD Poussières d’âmes.

La poète y livre ses réflexions, ses humeurs douces et sa solitude. Elle a fait la paix avec le passé et les absents n’ont pas nécessairement tort. On se remémore les instants agréables et elle se dit prête à de nouveaux lendemains.

Elle lit parfois de la poésie dans le cadre d’événements organisés par l’organisme culturel Toulèsarts dont elle est une amie.

La nostalgie et la tendresse dans ces textes me rappellent les chansons de Clémence Desrochers.

Mariette Théberge est sur Facebook, si jamais vous souhaitiez la joindre.

 

© Photo, texte du billet, Denis Morin, 2021


mercredi 14 juillet 2021

Quand le vent soulève les coiffes de Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe

 

Un jour, la romancière Béatrix Delarue et la comédienne Lorraine Lapointe m’annoncèrent leur intention de se lancer dans une époustouflante aventure littéraire, celle d’un roman à quatre mains sur le thème des Filles du Roy. Donc, sur la Nouvelle-France. La première est Française et la deuxième est Québécoise. Toutes deux sont aussi poètes.

Au bout de réunions d’écriture sur Skype et d’échanges via courriel, elles sont parvenues à bon port en livrant Quand le vent soulève les coiffes, roman paru en deux tomes, chez Ex Aequo, dans la collection Hors Temps, au printemps 2021. On couvre l’époque 1666 à 1680. Madeleine et Marguerite par des revers de la destinée sont admises à l’Hospice de la Salpêtrière à Paris, où bon nombre d’orphelins et d’enfants de familles modestes y aboutirent. Elles y grandissent, se lient d’amitié et comprennent bien vite que leur destinée sera de traverser l’Atlantique et d’épouser un colon.

À force de résilience, de patience et d’invocations lancées vers le Ciel, elles arrivent à s’enraciner dans ce Nouveau-Monde faits de saisons, d’écarts thermiques importants, de labeur et de dangers divers.

Fait à noter que les personnages de Nicolas Audet dit Lapointe et Madeleine Despres sont les ancêtres paternels de Lorraine Lapointe.

En outre, Béatrix Delarue et Lorraine Lapointe ont réussi haut la main à écrire une histoire fascinante où on ne sent pas les coutures, les chuchotements de coulisses, le montage de textes, comme si elles chantaient sur scène à l’unisson. Elles ont eu la rigueur de se documenter sur le vécu des gens du 17e siècle en France et en Nouvelle-France. Dans cette œuvre littéraire, on y décrit surtout la condition des femmes et des enfants. Rien n’est laissé au hasard.  Ce roman ferait une télésérie ou un film magnifique.

Si j’étais prof de littérature ou d’histoire, j’inscrirais ce roman aux lectures obligatoires.

En conclusion, Quand le vent soulève les coiffes, je vous dis que c’est de la trempe de Charles Dickens.

Extraits :

« Marguerite éparpille des feuilles de sauge, thym, camomille, menthe, citronnelle et guimauve. Elle apprend à les reconnaître : la valériane, la digitale et l’hellébore. Elle ferme les yeux, inspire à pleins poumons les bonnes odeurs loin des puanteurs des chambres des malades. »

« Ici tout est gigantesque, les montagnes semblent toucher le ciel, cette plage de sable chaud est trompeuse, j’ai trempé mes pieds dans une belle eau bleue, mais si froide pour un mois d’août. J’ai ramassé des cailloux du rouge au turquoise, je les ai mis dans un petit sac de jute, les conserve précieusement pour les enfants que j’aurai. Marguerite et moi, Madeleine, ne serons probablement plus ensemble après le choix de nos maris, sauf si le sort en décide autrement. »

« Dame Gasnier, nous les aurons désirés ces vaisseaux, cette année, nos habitants ont besoin de faire des bonnes affaires et de vendre les produits de leur terre. Ils ont déjà commencé à engranger. En espérant que toutes les marchandises sur le navire ne soient point avariées vu le délai. On pourra se dire qu’à peine arrivés, il sera déjà temps pour eux de lever l’ancre avant la saison des glaces. Chère amie, vous devez avoir hâte de revoir notre demoiselle Estienne. »

 

© Photo, billet, sauf les extraits de B. Delarue et de L. Lapointe, Denis Morin, 2021.


mardi 13 juillet 2021

Entretien avec Mattia Scarpulla

 

Mattia Scarpulla est d’une douceur apaisante et d’une polyvalence assumée. Cet intello créatif s’intéresse à la danse, à la poésie, à la nouvelle, au roman. Maintenant enraciné au Québec, son esprit curieux le pousse parfois vers l’Europe. Il a été publié en France, en Italie et au Québec. J’ai cru bon vous le présenter. Nous le remercions d’emblée de se prêter à cet entretien.

Mattia, vous êtes originaire de Turin (Torino), sise dans les Alpes, c’est déjà un peu la France ?

Torino est située près de la frontière avec la France. Le dialecte piémontais pourrait ressembler dans sa sonorité et dans son vocabulaire à la langue française. Pourtant, ce n’est pas ma Torino. Ma Torino est multiculturelle, nuancée par les origines de personnes arrivant d’autres régions italiennes et arrivant aussi des pays de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est. Ma génération ne parlait presque plus, ou peu, les dialectes italiens, parlait un seul italien, et pratiquait l’anglais et le français. Au XIXe siècle, la puissante nation de la France a contribué à l’unification étatique de la péninsule italienne. Mais pour moi, à l’adolescence, la France (Paris) identifiait le lieu de vie d’écrivain.e.s et une possibilité de voyage et de vie.   

Votre fascination pour la danse est-elle apparue avant celle pour la littérature ?

Grâce à mes parents, j’ai été toujours un lecteur passionné. J’ai écrit de la poésie à l’adolescence. À l’époque, j’avais une idée romantique, mythique, de l’artiste. C’était une façon de me protéger, de ne pas regarder la réalité qui m’entourait. Maintenant, la création me sert à voir, atteindre, capter, critiquer, questionner la société.

La rencontre avec la danse s’est faite par hasard : à la fin de l’école secondaire, j’ai choisi Arts de la scène et non littérature ou philosophie pour mes études universitaires. En effet, à l’université de Torino, le cursus en Arts de la scène était en pleine expansion, alors que les études littéraires stagnaient. À la première session, je me suis inscrit au cours Histoire de la danse et du mime. Je me suis aussitôt passionné pour les traditions et les pratiques. J’ai intégré une compagnie de danse-théâtre universitaire. J’ai essayé de voir tous les spectacles qui étaient proposés à Torino, où, dans les années 1990, on proposait une programmation assez restreinte. Ensuite, en France, puis en Belgique, j’ai pu me nourrir à volonté de toute sorte de créations en danse (en France, les billets étaient aussi plus accessibles – même, aujourd’hui, par rapport au Québec).

Avez-vous déjà dansé du ballet et de la danse contemporaine ?

Pour moi, oui. J’ai suivi des cours dans différentes disciplines dansées. Mes plus beaux souvenirs : des cours en modern dance à Turin ; en mouvement contemporain à Bruxelles ; en danse baroque française et en danse contemporaine à Paris. J’ai toujours dansé pour moi. Je n’ai jamais eu le désir de devenir danseur professionnel, de danser devant un public. J’avais envie de collaborer avec des projets avec des danseur.e.s et des performeur.e.s.


Si je vous dis ‘’Méfiez-vous des eaux dormantes’’, ça vous dit quoi ?

Errance : le narrateur Stefano (mais aussi d’autres personnages) dévoile progressivement la pluralité de son caractère, la multiplicité de ses passés. Dans la logique du roman, on découvre un passé étonnant, inattendu, qui provoque une mise en doute par le lecteur de ce qu’il avait compris des thématiques du livre.

Au nord de ma mémoire : les personnages fabriquent leur être social en subissant ou en réagissant à des situations. Dans d’autres textes, ceux versifiés, les personnages ne montrent que des détails de leurs existences.

En lien avec mes œuvres, j’entendrais cette expression comme : arrêtez de vouloir tout comprendre, tout reconnaître, tout juger, tout posséder d’une personne. On ne peut pas. Les personnes les plus discrètes et les plus tranquilles ont leurs nervosités et leurs tensions. Une personne peut être un animateur radiophonique exubérant, et en même temps un solitaire qui ne lit que du Pascal et du Simone Weil. Chaque être humain est tellement complexe. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires.

Dans Errance et Au nord de ma mémoire, parus chez Annika Parance, qu’est-ce qui est autobiographique ? Ou du moins, vous me semblez partir de vos migrations comme terreau créatif… Est-ce que je m’égare ?

Je suis né en Italie, j’ai habité en France et j’habite au Québec… donc, la recherche de la part autobiographique dans mes œuvres pourrait sembler banale… pourtant, chercher l’auteur.trice dans son œuvre est une habitude qui influence trop ce qu’on écrit, ce qu’on publie, comment on parle des œuvres dans les chroniques et dans la presse. Cela porte à une image de la littérature soutenue par l’industrie du livre qui met en évidence des œuvres se fondant sur la vraisemblance, sur la linéarité du développement narratif, sur des récits où les personnes/personnages sont tous construits et définis de la même manière, par des paradigmes psychologiques (même dans des œuvres fantastiques ou dystopiques). En création littéraire, au début, plusieurs étudiant.e.s écrivent de la poésie comme si elle n’était qu’un art intime, une continuation écrite de l’existence de l’écrivain.e, ou bien comme si l’écriture n’était qu’un exercice thérapeutique ; ensuite, on découvre par la pratique des arts l’immensité de leurs formes et de leurs usages. En autofiction aussi, on cherche trop la psychologie de l’auteur.trice dans l’œuvre. Les œuvres brillantes en autofiction (qui apportent d’importantes réflexions politiques, sociales ou intimes) se distinguent par les traitements littéraires et fictionnels que les écrivain.es ont choisi.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture ?

Émotion, événement, dialogue, fait divers, des marmottes habitant dans ma rue… tout peut déclencher l’une de mes créations. Par contre, mon désir d’écrire se nourrit toujours de mon plaisir de penser à comment trouver le bon moyen littéraire pour parler de ce détail qui a retenu mon attention.

Avez-vous songé à l’écriture d’un opus bilingue français-italien ?

Pour l’instant, j’ai énormément à explorer en français. La rédaction d’un deuxième roman, dans le cadre de ma thèse en recherche et création, et la publication d’Au nord de ma mémoire, me paraissent clôturer une étape de travail, qui m’a posé devant des premiers choix, des premières tentatives, et qui m’ont également rendu visible l’étendue des possibilités thématiques et techniques que je peux expérimenter pour écrire des histoires. 

J’explore l’intégration de mots et de phrases appartenant à d’autres langues dans mes œuvres en français. Par exemple, au début d’Au nord de ma mémoire, dans les parties « Résistances » et « Non-lieu », j’ai intégré des mots en langue étrangère dans chaque narration poétique, en prose et versifiée. Pendant l’une des étapes de réécriture, j’ai tout enlevé, parce que c’était gratuit, ça n’ajoutait rien à la logique de l’œuvre.   

                                    Mattia Scarpulla a codiré avec Sophie-Anne Landry                                                                      l'oeuvre collective Épidermes.

Dans votre imaginaire, comment cohabitent l’italien et le français ? 

Premièrement, la structure grammaticale italienne me sert souvent pour créer rythmiquement certains passages.

Deuxièmement, si j’écris mes œuvres en français, l’italien peut intervenir comme outil de caractérisation de personnages ou de situations. Deux exemples :

Dans Errance, les dialogues sont en italien quand on plonge dans le passé du narrateur Stefano ; je voulais faire ainsi ressentir la remémoration de ses origines italiennes, le souvenir de ses parents et de sa meilleure amie.

En parlant avec ma mère, je me suis aperçu que dans mon premier recueil poétique en français, journal des traces, précisément un quart des poèmes sont écrits, entièrement ou en partie, en italien ; je voulais exprimer les mêmes sensations et les mêmes détails de vie dans deux langues, parce que je voulais montrer comment j’avais retrouvé les mêmes situations dans différents territoires, et comment je les avais vécues comme des expériences nouvelles.

Écrivain du silence ou du tumulte ? de nuit, de jour ?

J’aime le silence après ou avant les voix humaines, il peut se remplir de musique, de bruits de la rue, même du trafic. J’aime le silence urbain.

Le tumulte surgit dans mes œuvres et je le cherche dans mes lectures.

Écrivain du jour, depuis toujours. La nuit est dédiée à l’amitié, aux concerts, aux spectacles de théâtre et aux séries-télés.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

J’en ai plusieurs, ils façonnent mes temps de création. Un exemple : juste avant de commencer ma journée, le matin tôt, je lis à voix haute un passage d’un livre. Je commence à écrire en retenant la puissance de la prose d’autres écrivain.e.s (je recommande d’essayer avec la traduction française des nouvelles d’Alice Munro).

Quel est le livre / le film / l’œuvre qui vous fascine ? Pourquoi ?

C’est difficile! Trop! Je recommande quatre redécouvertes en lien avec mes expériences d’écriture actuelles :

Livres : Other Voices, Other Rooms (Les domaines hantés) de Truman Capote, 1949. Svy fantastiske Fortaellinger (Sept contes gothiques) de Karen Blixen, 1934.

Films : Le fate ignoranti (Tableau de famille) de Ferzan Özpetek, 2001. Le passé d’Asghar Farhadi, 2013.


© Photos, Mattia Scarpulla et Annika Parance Éditeur et Tête Première; photo Au nord de ma mémoire, Denis Morin; entretien, Denis Morin, Mattia Scarpulla, 2021.