dimanche 28 mars 2021

Vilaines femmes

 

Il y eut un jour l’élection d’un président arrogant et machiste à Washington qui traitait de ‘’vilaines’’ les femmes qui ne se conformaient pas aux standards normatifs.

Dès novembre 2016, de l’autre côté de l’Atlantique, la maison écossaise 404Ink et des autrices écossaises et anglaises ont tenu à lui donner la réplique avec Nasty Women, essai qui fut publié en 2017. Et comme le hasard fait si bien les choses, Miruna Tarcau, la directrice littéraire des Éditions Hashtag, se retrouva en mars 2020 coincée en Écosse, à cause des mesures sanitaires. Elle fit des recherches sur des parutions et lut cette livre qui la remua par sa pertinence. Elle prit entente avec la maison 404Ink.

Par la suite, la maison Hashtag, qui a une ligne éditoriale similaire à sa cousine 404Ink, a pris le relais. Felicia Mihali et Miruna Tarcau ont traduit en français cet essai avec brio. Le livre Vilaines femmes est  paru en 2021 avec le défi de présenter des témoignages sortant des sentiers battus à l’aube du 21e siècle.

En résumé, voici. Elles en ont marre de jouer les filles cool, sympa et parfaites. Elles veulent prendre leur place au soleil, être elles-mêmes pour ne plus subir de discrimination à cause de la couleur de peau, d’un nom étranger, de l’orientation sexuelle, d’un retour à des pratiques anciennes, de l’obésité ou d’un handicap.   

Bref, ce livre est lumineux ! Je vous le recommande chaleureusement ! 

Extraits :

« Le monde est un endroit dangereux en ce moment, mais pas aussi dangereux qu’une vilaine femme avec un stylo en main et une histoire à raconter. Ces voix qui disent nos vérités ne peuvent être bâillonnées et certainement pas noyées. » 

« Ma mère et moi, nous travaillons ensemble, fouillant dans le passé pour trouver ce qu’on peut et inventant le reste. Au cœur de notre livre, on retrouve la notion que les péchés se transmettent d’une génération à l’autre, et le fait de briser ce cycle est difficile, mais possible… Les femmes peuvent changer le récit de leur vie. » 

« Je ne suis pas belle, tranquille et dévastée par la souffrance comme une héroïne dans un drame shakespearien; je ne suis pas une Ophélie qui s’étend doucement sur les eaux de la rivière avec ma tourmente, il n’y a ni bravoure ni grand symbolisme dans les difficultés que je traverse… »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021


samedi 27 mars 2021

Marées d'espoir, Les onze vies d'Ariane

 

En 2019, Ruth Benchétrit, poète et réviseure linguistique, lança l’idée d’un roman à relais lors d’un Café littéraire que j’anime pour l’association Toulèsarts de Saint-Eustache.

Écrire à quatre mains est déjà un défi. Alors imaginez quand plusieurs mettent la main à la pâte. Cela exige talent et rigueur. Le projet fut habilement coordonné par Ruth Benchétrit, assistée de Martine Gaudaire, également réviseure linguistique.

C’est ainsi qu’est né le projet de Marées d’espoir, Les onze vies d’Ariane. Le nombre onze correspond au total d’auteurs et d’autrices. Le personnage d’Ariane, essuyant un refus amoureux, voyagera de la Gaspésie vers l’Europe (Angleterre, Irlande, Italie). Cela donne un petit bijou où ces onze voix forment une chorale. On nous chante à l’unisson une romance pleine de surprises.

Le clou du projet résulte en onze épilogues, au gré des plumes.

Pour ma part, j’ai ajouté mon grain de sel en signant la préface.

Ce roman, agréable à lire, est paru en octobre 2020 aux Éditions Le grand fleuve. Il est disponible en contactant ruthie132@hotmail.com ou à la boutique en ligne de BouquinBec.

Un grand projet collectif et une belle découverte qui s’offre bien en cadeau.


© Photo, texte, Denis Morin, 2021

 

 


samedi 20 mars 2021

Poésie, images et plume de Ghislaine Lavoie et Élise Bilodeau

 

La poète Ghislaine Lavoie et la photographe Élise Bilodeau viennent de faire paraître en mars 2021 un très bel album intitulé Poésie, images et plume. 

Dans le cas de livre du genre, je me demande toujours si c’est la photo qui a inspiré le texte ou si le poème a provoqué le capture des paysages. Je note une grande complicité entre les deux artistes. C’est indéniable.

Quant aux textes célébrant la vie, l’amour, les saisons, l’eau. On y décèle aussi un grand amour pour le Québec avec ses forêts et son fleuve tranquille. J’entends aussi les chants des anciens portés par la brise l’été et la poudrerie en hiver. Les lignes tracées me renvoient inévitablement aux chansons de Gilles Vigneault et Félix Leclerc. 

Mon père, ce taiseux, s’il était encore de ce monde aurait dit que c’est vraiment de la belle ouvrage ! J’aurais abondé et j'abonde dans le même sens. 

Je vous invite à contacter les deux artistes sur Facebook, si vous souhaitez vous procurer ce très beau livre parfait pour une table à café.


Extraits : 

« Il existe un chemin ouvrant le cœur des arbres

Vers la vie qui attend

Tout là-bas doucement

Ce chemin est à nous est à vous est à moi

Rejoignez mon bonheur si vous passez parfois »

 

« Chaque matin

Je réinvente ma naissance et l’existence

Survivant de multiples naufrages »

 

« Mots je vous rends l’offrande des saisons

Mots du ciel au présent cueillis mûrs à la branche du vent

Mots étangs tous gorgés de lumière tous d’avides élans… »

 

 

© Photo et billet, sauf les extraits de G. Lavoie, Denis Morin, 2021

 


dimanche 14 mars 2021

Éloi et la mer de Karine Geoffrion

 

Tout récemment, en mars 2021, je vous ai présenté du superbe roman La valse de Karine Geoffrion que je vous ai décrit comme étant ‘’de l’orfèvrerie’’.  En règle générale, quand j’aime une plume, je parcours le corpus littéraire afin d’en connaître un peu plus sur l’imaginaire de l'artiste.

Je remonte en 2015 avec Éloi et la mer, roman publié chez Les Éditions Sémaphore. Ce livre fait vibrer les cordes de l’intime. Madeleine est une femme entre deux rives, entre deux eaux. Elle ne sait plus où elle en est. L’onde calme de surface est brouillée. Elle voit trouble depuis qu’elle picole un peu trop. 

Elle aimait Jean, mais maria Richard. Ce mariage bat à présent de l’aile. À cela, s’ajoute fiston Éloi qui a décidé d’aller étudier à Rimouski, ville en bordure du fleuve Saint-Laurent, que les gens de l’est du Québec appellent poétiquement la mer.

Durant l’absence de son mari en voyage d’affaires, elle s’entiche d’Antoine, un jeune peintre qui a l’âge de son fils.

Jusqu’où ira-t-elle pour obtenir de la tendresse et de la considération ?

Fait à noter que ces deux romans ne contiennent aucune réplique. La narration est réalisée à la troisième personne comme une caméra qui capte à la fois les scènes et les tourments.

En bref, fascinante lecture; style juste; aucune ligne ni à ajouter, ni à retrancher.

Extraits : 

« Dans l’attente de l’approbation maternelle, Éloi n’était plus qu’un gamin de dix ans coupable d’une bêtise terrible, impardonnable. Elle était devenue si blême lorsqu’il avait prononcé le mot départ… Et semblait si fragile appuyée là, face au mur ayant recueillir sa surprise, ses deux mains enfoncées dans le comptoir sombre qui la soutenait, qui l’empêchait de s’effondrer. »

« Soulagée d’avoir évité un autre refus, elle ne perçut pas la pointe d’hésitation dans la voix d’Antoine, et s’élança d’un pas hardi vers le fond de la pièce. Son repas commandé, possédée par le désir de s’ancrer auprès de lui, de ne jamais le quitter, elle se positionna face au chevalet, son corps vibrant incliné vers la toile déjà amorcée. Antoine, par politesse, entretint la conversation jusqu’à ce qu’elle reçoive son plat, puis, impatient de reprendre son travail il se remit à peindre en silence. »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de K. G., Denis Morin, 2021

 

 

 


dimanche 7 mars 2021

Épidermes

 

Épidermes paru en 2021 aux Éditions Tête première, sous la direction de Sophie-Anne Landry et Mattia Scarpulla, est un recueil collectif de nouvelles et de poésie avec la participation de Alain Beaulieu, Jean-Paul Beaumier, Fanie Demeule, Anne-Marie Desmeules, Natalie Fontalvo, Ariane Gélinas, Nicholas Giguère, Sophie-Anne Landry, Stéphane Ledien, Marie-Ève Muller, Anne Peyrouse, Mattia Scarpulla, Miruna Tarcau, Alex Thibodeau. 

Les auteurs et autrices s’adressent à l’esprit, mais aussi au cœur du lectorat. On réfléchit sur le corps, la perception, les sens, l’image sociétale, la sensation, la sensualité. Ça décoiffe agréablement. Déjà que la superbe couverte annonce une secousse sismique. 

Des poèmes bien émouvants ponctuent le livre, formant des traits d’union et des points de suture entre les nouvelles. 

Les thèmes abordés sont les suivants :

une femme est invitée à une kermesse dans la campagne irlandaise… ;

une jeune d’un milieu marginal se cherche au cœur d’une histoire d’amour avec un compagnon jaloux;

un homme consomme violemment des prostituées;

une intervenante en santé mentale éprouve une empathie trouble à l’égard des usagers;

une femme exilée à la campagne devient objet de curiosité;

une détective est hantée par une présence;

une jeune femme d’un futur assez proche entretient un rapport viscéral avec la structure d’un pont;

un couple connaît des tensions, à cause d’un couple d’amis marginaux, revenus meurtris d’un projet de coopération internationale;

un homme se soigne, alors que son frère se meurt;

un adolescent obèse vit le rejet et le harcèlement;

une danseuse sourde expérimente le retour de l’ouïe, grâce à un implant cochléaire;

une jeune femme se fait dire par un conjoint qu’elle mourra jeune à la lecture d'un pli cutané sur son ventre;

la dure cohabitation d’une amante, d’une chatte et de l’amoureux mal lavé, selon le félin. 

Ce collectif va dans la trame de l’existence et n’est pas une lecture de divertissement. Ça chamboule les neurones et les émotions. Longue vie à cette maison qui innove et à ses auteurs et autrices.

Extraits :

« y faut te calmer

même sous la lumière vieillissante de fin de journée tu la vois

ta tache de naissance en forme d’explosion

ta supernova

confirmation visuelle

pis au centre en plein cœur de ton soleil mourant

la petite goutte de sang »

                                              Natalie Fontalvo

« des mûres

jutent sous mes ongles

je traverse une haie

jusqu’à toi

déshabillée

un chapelet de billes translucides

dégringole des branches

tu glisses ta main

sur ton visage

barbouillé

je ne distingue pas

le fruit

de sa grappe »

                                          Anne-Marie Desmeules

« La séance est terminée. Je prends une grande respiration. La lumière m’éblouit. Je n’entends plus le chien aller et venir derrière la porte. J’ignore le nom qu’elle lui a donné. Rotule ? Tibia ? Péroné ? Je parierais qu’il y a des chirurgiens qui nomment leur chien Bistouri, ou Sarcome dans le cas des oncologues. De grands caniches royaux. Sarcome, au pied ! Bistouri, va chercher, mon chien, va chercher. Évidemment, les chiens n’en font qu’à leur tête, et ce n’est pas moi qui vais les blâmer. »

                                                Jean-Paul Beaumier

© Photo, texte du billet, sauf les extraits, Denis Morin, 2021

 


mercredi 24 février 2021

La mémoire est une corde de bois d'allumage de Benoit Pinette

 


Il arrive parfois qu’un livre lu nous ramène à notre propre vécu. C’est le cas avec le très beau recueil La mémoire est une corde de bois d’allumage de Benoit Pinette publié en 2021 chez La Peuplade.

Le poète-chanteur mieux connu au Québec sous le pseudonyme Tire le Coyote nous parle du passé, du présent et de l’avenir. À l’instar de bien des hommes de 70 ans et plus, son père appartenait à une génération de taiseux vaillants mais inadaptés socialement. Le jour, ça travaille, mais le soir ça picole, ça humilie, ça blesse femme et enfants.

Puis, le fils grandit, s’intéresse aux sports et à l’écriture. La musique lui permet de mettre sa poésie en chansons. Il fait du ménage dans ses tourments. Il tombe en amour, devient un père soucieux de briser toute forme de violence sous son toit. Certains cycles comportementaux méritent qu’on ne les perpétue pas, même si certains traits de famille peuvent persister. Ses enfants deviennent pour ainsi dire le sphinx qui renaît de ses cendres en version pacifiée. 

Ce poète-chanteur est beau en dehors comme en dedans. Sa plume émeut et son esprit est d'une conscience très éveillée. Vivement les prochains opus !

Extraits :  

« trafiquer

la nature première des racines

relève de l’impossible

je fixe alors l’horloge

j’espionne le temps

pour voir s’il veille comme moi

au grand démantèlement

de l’hérédité »

 

« j’accueille

les souvenirs périssables

dans mes fragments d’enfance

désert de fractures

et de ravissements fragiles

mon avenir s’accommodera

de sa descendance »

 

« je suis littoral

je m’abandonne

comme une plage à la mer

le large sondé

l’éternité renouvelée

en un clin d’œil

dans la tour

d’un château de sable »

 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de B. Pinette, Denis Morin, 2021


vendredi 19 février 2021

La valse de Karine Geoffrion

 

Comme toute bonne intello, Karine Geoffrion cherche à comprendre le monde et ses rouages, par l’écriture et sous l’angle de la psychologie et de la sociologie. En 2015, elle publiait le roman Éloi et la mer portant sur la maternité aux Éditions Sémaphore. Voici qu’elle est de retour en 2021 avec La Valse chez la même maison.

Cette écrivaine-orfèvre du verbe dénonce le consumérisme, l’arrogance de certaines influenceuses et de mecs canon qui instagramment leur vie, leur bonheur fait de bulles et d’évanescences éphémères. Isabelle, ex-mannequin, devenue designer reconnue, épouse de Xavier, fier avocat, aurait tout pour être heureuse. Un couple au sourire carnassier rayonne sur les photos. Les affaires vont bien. Les deux fils réussissent à l’école. Une aide-ménagère tient lieu de seconde mère, pendant qu’Isabelle assiste à des événements mondains pour se dénicher des clients. Une maison-vitrine. Tout s’agence, se coordonne et s’ordonne selon les humeurs et les envies de madame. Rien n’est laissé au hasard, pense-t-elle…

Mais détrompez-vous… Tout ce beau cirque présente le faux vernis du succès, sans compter le doute qui s’introduit dans l’esprit d’Isabelle après la rupture de sa sœur Marie, larguée par le conjoint Martin. Et si son mari en désirait une autre ou quelques autres ? Et si elle était déclassée par une ancienne collègue devenue sa rivale en affaires ? Et si ses relations constataient le vide sidéral et les rides causés par l’inquiétude derrière le maquillage ? Et si l’on doit toujours picoler vers minuit pour tomber de fatigue en attendant Xavier qui rentre trop tard ? Et si la routine avait supplanté le désir et la passion ? Et si tout cela n’était que du cinéma, qu’une château de cartes ? Joue-t-elle le rôle de la dame de cœur ou celle de pique ?

Des fragments de textes écrits en italique sont parsemés çà et là comme un roman-feuilleton érotico-sentimental à l’intérieur même du fil narratif mené par Isabelle. Ces fragments sont tout aussi intéressants à imaginer que la prison luxueuse dans laquelle notre magnifique décoratrice s’est réfugiée… 

Merci aux Éditions Sémaphore d’avoir publié ce roman audacieux et au ton pamphlétaire. Cela donnerait une excellente télésérie, voire un film...  Pour le Québec, j'imagine Julie Le Breton et Roy Dupuis dans les premiers rôles. Pour la France, je verrais Emmanuelle Béart et Jean Dujardin. Mais je m'éloigne ici quelque peu du propos. À mon grand plaisir, force est d'admettre la découverte d'une écrivaine de grand talent. 

Extraits : 

« À ce moment, il m’enlace et m’embrasse intensément sur la bouche devant les convives, qui ont une exclamation commune, sentie. Les femmes surtout. Je ris et le repousse légèrement pour tenter un contact visuel. Xavier détourne le regard et bifurque vers le deuxième sujet préféré après son travail : sa passion pour les vins et son désir d’acheter un vignoble en Italie d’ici dix ans. Je me sers un autre verre, que je vide d’une seule lampée. »

« Je m’enferme dans mon walk-in et dépose mon nouveau collier dans l’un de mes coffres débordant de bijoux scintillants; il s’y fond immédiatement. Je suis ravie. Ce collier sera parfait pour samedi. Il mettra en valeur la teinte porcelaine de ma robe ainsi que mon décolleté plongeant. Grâce à Xavier, après des jours douloureux d’hésitation, mon problème d’accessoire vient d’être miraculeusement résolu. Je peux faire une autre croix sur ma liste. » 

© Photo, texte du billet, sauf les extraits de Karine Geoffrion, Denis Morin, 2021


dimanche 14 février 2021

La demoiselle de nulle part de Thomas Degré

 


Oh la, la, la ! Quelle belle surprise ce roman La demoiselle de nulle part écrit par Thomas Degré, publié chez JDH Éditions en 2020 dans la collection Magnitudes !

L’auteur nous présente Gabriel, un employé de bar, qui se fait draguer dans le métro par une lycéenne de bonne famille, Émilie. Ils vont à l’hôtel. Perte de virginité pour elle. Les amants d’un soir veulent se revoir, mais la mort suspecte de la jeune femme brise toute retrouvaille possible. La vie de Gabriel bascule, étant le suspect no 1.

Puis Gabriel se réfugie à la campagne pour écrire un roman inspiré des personnages de Solange et de Delphine, les deux sœurs du film Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy où s’éclataient Françoise Dorléac et Catherine Deneuve sur la musique de Michel Legrand.

De fait, il y a le roman de Thomas à l’intérieur duquel Gabriel développer le sien mis en italique pour distinguer les deux textes en parallèle.

Comme Gabriel, nous cherchons un sens à la mort d’Émilie et comme Solange, nous sommes obsédés par le père absent.

Nul besoin d’extraits à vous offrir par ce billet, quand on reste là coi, encore porté par la grâce.

Thomas Degré nous parle d’amour, d’érotisme, des liens familiaux et de son admiration pour Demy avec une grande sobriété, voire une élégance toute poétique. Je referme à regret ce livre qui me révèle un écrivain de grand talent. À suivre…

 

© Photo, texte du billet, Denis Morin, 2021

 

 


lundi 8 février 2021

Sortie 182 pour Trois-Rivières de Michel Lord

 

Michel Lord, originaire du Cap-de-la-Madeleine au Québec, cru bon de rédiger ses souvenirs. Le fruit de ses réflexions a donné Sortie 182 pour Trois-Rivières paru en 2020 aux Éditions de La Grenouillère.

L’auteur né en 1949 expose en de courts chapitres les étapes de sa vie personnelle qui l’ont mené de son milieu modeste au doctorat en littérature québécoise. Il fut aussi pendant 40 ans critique littéraire à la revue Lettres québécoises, en plus d’être professeur émérite à l’Université de Toronto. Il est membre du collectif de XYZ, revue spécialisée dans la nouvelle. Il est aujourd’hui directeur adjoint de la revue University of Toronto Quarterly dont il supervise l’édition en langue française.

Le plus intéressant dans cette biographie repose sur des moments de tendresse auprès d’amis, de ses chats et d’être aimés disparus, le plus souvent tragiquement, comme si une fatalité s’était abattue sur les membres de son entourage. Par les scènes de vie présentées, c’est aussi le Québec que l’on voit émerger de la Grande Noirceur pour s’épanouir dans la modernité.

Certains passages possèdent la grâce de Pieds nus dans l’aube de Félix Leclerc. Je referme ce livre ravi. 

Extraits :

« Quand ils (les constructeurs d’autoroute) ont commencé à culbuter la terre paternelle, j’ai pleuré le saule déraciné, planté quand j’étais encore écolier. Pleuré aussi le pommier qu’on se disputait sous la clôture pour savoir qu’il serait du côté des Drolet ou de chez nous. Peine perdue… Lui aussi a disparu avec le reste. Le temps balaie mon passé. La mémoire en garde des lambeaux. »

« Un jour, Alphonsine est partie vivre avec une parente à Grand-Mère. Sans nous abandonner complètement, car elle se mit à m’écrire. Ce que je chéris le plus d’elle ce sont ces lettres que j’ai reçues à partir de ce jour où elle dut nous quitter. Ses lettres sont perdues dans mes archives. Si je les retrouve, j’en fais un roman. »

© Photo, billet, sauf les extraits de l’auteur, Denis Morin, 2021


samedi 30 janvier 2021

Le monde des fous est infini de Poli Gyronnase

 

Les réseaux sociaux nous apportent de tout, des gens sympa et des trolls, mais souvent des artistes talentueux qui méritent une sortie de l’ombre. Un bon jour, mes déambulations virtuelles me font croiser Poli Gyronnase, un ex-policier devenu conseiller financier. Il se voyait écrivain et il l'est devenu.

En 2019, il publiait chez Librinova le roman Le monde des fous est infini, après des années d’enfouissement du tapuscrit dans un tiroir.

L’auteur se met en scène. Il y décrit sommairement ses 18 années de service à titre de policier dans une banlieue française en utilisant le procédé de la mise en abyme par le biais d’un recueil de nouvelles (ou chapitres du roman en cours) qu’il fait lire à sa flamboyante conjointe Ornella.

Selon moi, le moment le plus délicieux est la scène de braquage mené par un musicien de rue déguisé en Joker et une superbe Brésilienne complètement disjonctée.

En outre, la fin du roman m’a laissé complètement bouche bée. Je ne m’y attendais pas. D’habitude, mon flair me dévoile la fin bien avant les dernières pages, mais pas cette fois-ci.

Vous comprendrez bien que j’ai goûté les réflexions existentielles du flic narrateur et l’humour étonnant de l’écrivain qui n’est pas trop loin de celui du romancier David Zaoui. Je n'en dirai pas davantage au risque d'en dévoiler trop quant au contenu de l'histoire.

Donc, un nouvel auteur à découvrir ! Vivement le prochain opus !

Extraits :

« Ils roulèrent très vite et sortirent rapidement de la ville. C’était extraordinaire de voir un Joker portant un masque et un chapeau avec des grelots au vent ainsi qu’une Brésilienne tenant toujours son large chapeau noir, rouler à fond les gamelles. Ils se faufilaient entre les files de voitures. Un agent de la circulation sourit quand il les vit passer. Les deux voleurs lui gratifièrent du signe V de victoire de leur index et de leur majeur. » 

« J’ai préféré partir avant de finir ma carrière avec de jeunes collègues trentenaires bien polis. De jeunes flics « pisse-froid » élevés dans l’univers du politiquement correct, de bons buveurs d’eau minérale sans humour, de bons sportifs bien coiffés aux abdos en béton, qui pourtant, s’affaleraient à la simple annonce de leur placement en garde à vue à l’IGPN. Tu vois, j’ai privilégié ma liberté. »

« La liberté, c’est un mot qui revient souvent dans ta bouche !  Oui, on ne peut rien faire dans la vie si on se trouve sous l’emprise de quelque chose, ou de quelqu’un. » 

« Quand on tombe sur une affaire sérieuse avec une belle crapule, la finalité est toujours la même : on est emmerdé par le système et la crapule est protégée. La victime, elle, est toujours oubliée. Je n’ai plus confiance non plus en la justice. J’ai vu trop d’incohérences. Pour résumer, quand le policier agit, on lui reproche de trop agir et quand il n’agit pas, on lui reproche de ne rien faire. C’est kafkaïen. »

© Billet de blog, sauf la photo et les extraits de P. Gyronnase, Denis Morin, 2021

 

 


samedi 23 janvier 2021

Vocalises sur un sanglot de Francine Allard

 

Francine Allard est une artiste polyvalente des Laurentides au Québec : écrivaine, peintre, chroniqueuse.  En littérature, elle s’adresse autant aux adultes qu'aux petits. 

Cette épicurienne d’une grande sensibilité signait en 2003 le recueil de poésie Vocalises sur un sanglot dans la collection Opale aux Éditions 3.

Ne venez surtout pas me dire que le blogueur ne doit causer que des nouvelles parutions. Faux. Un très bon livre est indémodable, ce qui est le cas du présent ouvrage. Les bouts de post-it qui apparaissent sur la photo vous prouvent hors de tout doute mon intérêt.

Le recueil est finement illustré en couverture par la peinture Lettre sans réponse de Denys Matte. Des gouaches du même peintre jalonnent notre parcours de lecture. 

Les poèmes se divisent en quatre mouvements musicaux qui donnent le ton à l’émotion : Diminuendo, Staccato, Lamentabile, Coda.

Cette femme de lettres aborde les notes discordantes entre une mère et sa fille, la peinture et l’écriture, sa foi éteinte, les plaisirs furtifs de la chair et les émois causés par un bel amant devenu malheureusement infidèle.

Bref, je referme ce livre agréablement surpris ! Le style et les émotions sont au rendez-vous !

Extraits : 

« Je ressens la vacuité du silence

et les mots     comme les bulles d’une eau     effervescente

montent un à un

s’inscrivent d’abord dans la pensée

gagnent aussitôt le bout des doigts

s’agitent

et écrivent l’amour perdu »

 

« La lettre de ma mère

n’est pas signée

c’est l’habitude de la filiation

désaveu qui me poignarde

à chaque mot saisi

à chaque remords qui tenaille »

 

« Mes anciens voyages en mer

ne sont que de vagues souvenances

lorsque je pose enfin le pied

sur le sol gelé

la lavande renaîtra d’entre les deux pierres

et la clématite reprendra son ascension

sur les minces treillis

nous verrons éclore le narcisse d’entre les euphorbes

défleuries »

 

© Texte et photo, sauf les extraits de Francine Allard, Denis Morin, 2021