dimanche 21 avril 2019

Entretien avec Cédric Pignat





J'ai eu la joie de croiser ce brillant écrivain suisse via le réseau social Twitter. Il se spécialise surtout dans la nouvelle. Je vous laisse faire sa rencontre. Bonne découverte.

A quel âge avez-vous commencé l’écriture ?
Vers 10 ou 12 ans, sous la forte influence des westerns de Sergio Leone. Ma maman a eu la gentillesse de dactylographier ce premier roman, intitulé Le col et le carabine, que je relis avec beaucoup de tendresse. Ensuite et pour quelques années, l’envie est restée larvée, corsetée par les études, limitée à des esquisses et à des fragments ; c’est surtout à l’approche du diplôme que j’ai pu donner forme à mes premières nouvelles et prendre part aux premiers concours. 

Avec-vous l’impression que c’est la vie littéraire qui est venue vers vous ?
Il y a certainement une bonne part d’inné, un intérêt, une sensibilité que mes parents, beaucoup de livres et quelques maîtres ont su nourrir ; en tout cas, une curiosité, un goût de toujours pour la langue et pour les histoires, donc pour la littérature.

Est-ce que la lecture nourrit l’écriture ?
Cent fois oui, mais encore faut-il digérer les livres lus. Je crois beaucoup à l’empreinte que laissent les livres, peut-être surtout les lectures de jeunesse. Beaucoup d’auteurs ne lisent à l’évidence pas assez, ou alors uniquement dans leur genre de prédilection, dans une zone de confort qui les flétrit. En résultent des livres qui, d’un an à l’autre, se ressemblent tristement. Or il faut lire, lire de tout et lire intelligemment, lire les maîtres, lire et relire, lire lentement pour mieux comprendre, pour reproduire et créer ; et bien sûr il faut écrire et jeter.

Ecrivez-vous inspiré ou discipliné ?
Dans le meilleur des cas, c’est une transe, une frénésie. Mais, la vie étant ce qu’elle est, il n’est pas inutile de s’astreindre à un certain horaire. Et puis, lorsque l’échéance approche, le travail devient discipliné à l’extrême.

Quels sont vos auteurs préférés ?
Je reste un amoureux désespéré du XIXe français et russe : Flaubert, Balzac, Gautier, Baudelaire, Mérimée, Maupassant, Husymans, Zola, Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski… En vrac et plus largement, je dois mentionner Racine, Beaumarchais, Anouilh, Ionesco, Simon, Mishima, Tanizaki, Simenon, Steinbeck, Brautigan et Larry Brown. Et puis les génies qu’on oublie trop mais qui, par leur aisance, par leur humilité, sont de remarquables maîtres qui placent la barre très haut : Allais, Dac, Desproges et Dard, pour ne citer qu’eux. Pour notre époque, je citerais surtout Pierre Jourde et Richard Millet.

Ecrire un roman vous demande-t-il le même souffle qu’écrire un recueil de nouvelles ?
J’ai consacré quatre ans, soir après soir, à mon premier roman (D’Écosse, Éd. de l’Aire) et, pour des raisons familiales, je ne me relancerai pas dans un tel chantier avant dix ou douze ans. Pour l’heure, les nouvelles sont pour moi bien plus qu’un passe-temps : un art à part entière, bien qu’il n’intéresse pas grand-monde en francophonie. C’est pour moi l’occasion de jouer avec les règles et les usages, d’explorer sur le moyen terme des genres et des formes variées. Reste que je caresse quelques projets de courts romans ; l’un ou l’autre devrait prendre forme dans les prochains mois.

Vous arrive-t-il de vivre des instants de grâce en écrivant ?
Chaque jour, pour ainsi dire. Le mot, la virgule, la rocade qui achève la phrase ou le paragraphe. C’est parfois une coupure, souvent une suppression. D’un coup, il n’y a plus rien à changer, et c’est un petit feu d’artifice.

Comment conciliez-vous vie familiale, boulot d’enseignant, d’écrivain, de responsable d’une revue littéraire romande ?
Le même exemple revient souvent : comme Carver, on compose. On vole de petits moments, on gratte sur le sommeil et on renonce à publier beaucoup. Je n’aimerais pas vivre de ma plume, sans doute parce que je vis d’une activité (l’enseignement) extrêmement vivifiante, stimulante, où chaque jour diffère du précédent. Seul chez moi, je deviendrais fou, ou pire : suffisant. La rareté du temps m’oblige à aller à l’essentiel et m’interdit la paresse. Dans quelques semaines, je renoncerai à la direction de la revue, ce qui me permettra d’écrire davantage.

Ecrivez-vous avec un horaire bien établi ?
J’écris quand tout le monde dort, avec un pic d’activité, hélas, entre minuit et deux ou trois heures ; et puis beaucoup de mots, de phrases et d’images qui surgissent au gré des lectures et des distractions, qui atterrissent sur des feuilles volantes et des marque-page et qui souvent se perdent.

La littérature suisse romande se positionne-t-elle de la même façon que les autres littératures de la francophonie ?
On a beaucoup écrit sur l’existence et les caractéristiques de la littérature romande, et je serais bien incapable de livrer une conclusion pertinente. Qu’il suffise ici de rappeler qu’on aurait tort d’ignorer des auteurs tels que Charles Ferdinand Ramuz, Charles-Albert Cingria, Corinna Bille, Blaise Cendrars, Gaston Cherpillod, Raymond Farquet ou Jacques Chessex.


© Entretien, Denis Morin et Cédric Pignat, 2019
    Photo de tête, Cédric Pignat
    Photo du roman D’Écosse, Éditions de l’Aire

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